‹ Pour développer notre mémoire par l'audition, la vision, l'idée;Chapitre 11 sur 32 · CHAPITRE II V · texte numérisé non relu

CHAPITRE II V

Exercices de Mémoire' verbale, préptrttion à ceux de Mémoire pratique. — Morceau de poésie. — fifatrilion et assimilation. — Reconstitution. — Audition d*abord. — Rimes, rythmes, motifs conducteurs, assonances dominantes. — Vision, physionomie des mots, ponctuation. — Concours de l'auditif et du visuel. — Patience et longueur de temps.

Les explications précédentes, pour longues qu'elles puissent paraître, étaient indispensables. Leur ensemble constitue le terrain solide sur lequel nous allons élever notre édifice.

Je réponds maintenant à la question : Quels seront nos exercices mnémoniques? Nous apprendrons par cœur des morceaux de prose et de vers, nous jouerons des scènes 'dramatiques. Mais, monsieur le professeur, nous ne voua demandons pas des leçons de diction, mais

de mémoire!... L'objection m'a si souvent été faite qu'elle ne m'étonne plus. J'ai d'ailleurs un argument sans réplique à lui opposer : vous voulez développer votre mémoire, donnez-lui un champ de manœuvres où elle puisse marcher, courir, employer ses armes. Or, quel champ est plus vaste, mieux approprié aux exercices de tous genres que le champ verbal? Des mots, rien que des mots I Mais le mot par hasard irait-il sans l'idée? Pas dans ma méthode du moins, vous vous en convaincrez avant d'avoir tourné la dernière page de ce chapitre. De la musique du mot et de sa vision, je vous conduirai à son expression, à son action ; de la sonorité, à l'esthétique de la forme et à la valeur delà pensée; et l'ordre que nous aurons, établi dans le domaine intellectuel nous le ferons régner sans peine dans le domaine pratique, dans nos occupations de chaque jour.

Je choisis d'abord un morceau de poésie Pourquoi ? parce que le rythme très accentué et le coup de cloche incessant de la rime seront pour notre mémoire encore inexpérimentée des guides d'une vigueur, et d'une complaisance à toute épreuve.

s LA. MÉMOIRE VERBALE

Soit la pièce « Un peu de musique », dans Emradnus, de Victor Hugo {Légende desSiècles) :

Si tu yeux, faisons an réye.

Montons sur deux palefrois ; Tu m*emmènes, je t'enlève.

L'oiseau chante dans les bois.

Je suis ton maître et ta proie; Partons, c'est la fin du jour; Mon cheval sera la joie, Ton cheval sera l'amour.

Nous ferons toucher leurs têtes; Les voyages sont aisés ; Nous donnerons à ces hôtes Une avoine de haisers.

Viens! nos doux chevaux mensonges Frappent du pied tous les deux^ Le mien au fond de mes songes, Et le tien au fond des cieux.

Un bagage est nécessaire ; Nous emporterons nos vœux, Nos bonheurs, notre misère Et la fleur de tes cheveux.

Viens, le soir brunit les chênes ; Le moineau rit ; ce moqueur Entend le doux brait des chaînes Que tu m'as mises au cœur.

Ce ne sera point ma faute Si les forêts et les monts, En nous voyant côte à côte, Ne murmurent pas : Aimons I

Viens, sois tendre, je suis ivre.

O les verts taillis mouillés !

Ton souffle te fera suivre Des papillons réveillés.

L'envieux oiseau nocturne, Triste, ouvrira son œil rond ; Les nymphes, penchant leur urne, Dans les grottes souriront.

Et diront : Sommes-nous folles !

C'est Léandre avec Héro ; En écoutant leurs paroles Nous laissons tomber notre eau.

Allons-nous-en parTAutrichel Nous aurons Taube à nos fronts ; Je serai grand, et toi riche.

Puisque nous nous aimerons.

Âllons-nous-en par la terre.

Sur nos deux chevaux charmants.

Dans Tazur, dans le mystère Dans les éblouissements I

Nous entrerons à l'auberge, Et nous paierons Thôlelier De ton sourire de vierge, De mon bonjour d'écolier.

Tu seras dame, et moi comte ; Viens, mon cœur s'épanouit, Viens, nous conterons ce conte Aux étoiles de la nuit.

Je me trouve face à face avec ce morceau dont je me suis imposé Tétude. Que me conseillera l'instinct, qui est au fond de la nature de tout être ? Il me dira de le répéter jusqu'à ce que j'en aie nourri ma mémoire. J'obéirai à la voix de l'instinct et c'est ce que j'appelle le travail de nutrition et d'assimilation que je préfère accomplir le soir; j'en ai exposé la raison. Je répéterai à plusieurs reprises, à haute voix, n'importe comment, certes sans ftnonner : mon goût répugnerait à une aussi fade nourriture, mais en ne mettant dans mon débit aucune intonation bien caractérisée. Voilà la première phase, celle qui présente le moins d'attraits.

Le lendemain matin je charge mon petit génie primitif de reconstituer le morceau.

N'est-il pas intéressant de voir comment il se tirera d'affaire? Assez mal sans doute en ce début. Mais où pourra-t-il trouver quelque assistanc e? D ans l a musiqu e, qui s'unit si intimement à nos instincts élémentaires de nutrition et de création. C'est au moyen de réminiscences musicales que l'enfant s'essaie à parler et c'est en imitant les bruits de la nature que l'homme des premiers temps forma les premiers mots. Encore aujourd'hui, le langage populaire crée ses expressions d'après les secrètes lois ryhtmiques et au lieu du logique mais sec :

a qui te Ta dit? » il forgera à son usage un « qui qu' c'est qui t' l'a dit » bizarre, je l'accorde, mais retentissant, redondant comme un roulement de tambour.

Fions-nous donc d'abord à la musique des |; mots, des vers, au rythme, à la rime, pour ten- i ' ter nos reconstitutions.

Je sais que je vais ici à l'encontre des idées reçues et des opinions arrêtées. Nous sommes des visuels, s'écrient mes élèves et mes corres pondants ; il faut, avant la reconstitution ma. tinale, que nous revoyions notre « texte ». Je m'y oppose, parce que je veux contraindre la

26 LA MÊMOrBC TERBAU

m»'*moîreà recourirà TefTort, ce burin qnii profonrl^ment ; et d*an ; ensuite parce que, prt* tonds que noas sommes des visuels, point pnr la loi de nature, mais du fait denoij mr''tho(Ies artificielles, de notre éducation li-; vrrsqiio; et de deux. Depuis Tenfancenoos apprenons par les yeux, le livre est notre premiei outil de travail; même la musique, art d'anftion. je pense, nous Tépelons d'abord dans m solfr^e. Aussi à dix ans nous avons Toreille ritrophiée par défaut d'exercice, et l'œil myope pur excès de travail. Alors nous nous vantons (ir-tre des visuels. Quel mal y a-t-il à cela? Le niai réside dans le défaut d'équilibre de nos dfMix sources principales de réminiscences ; l'audition et la vis[on. J'essaie de rétablir cet ('u(uilil)re et si je voulais faire pencher légèrein(;nt la balance ce serait au profit de la source que j(; considère comme la plus abondante et la plus (îonstante, raudition.

J'îi ppcîl le on témoignage vos souvenirsmêmes: quiîls sont ceux qui demeurent en vous les plus vifs, les plus tenaces? les souvenirs d'enfance, n'cst-il pas vrai? les petites poésies que vous avez apprises lorsque vous ne saviez pas lire, les

hansons qui, des lèvres de votre mère, tomlèrent directement dans votre oreille et dans irotre âme :

Ob I comme les vieux airs qa*on chantait à douze

[ans Frappent droit dans le cœur aux heures de souf-

[francel

Le poète aurait dû diminuer cet âge de moitié au moins. A douze ans nous n'avons déjà plus le loisir de chanter de vieux airs, nous sommes enfoncés jusqu'aux yeux dans l'écriture et dans la paperasserie. Prétendra-t-on que la mémoire possède dans l'enfance une fraîcheur qu'on ne retrouve plus dans l'âge mûr?

Mais les rapsodes, qui allaient de ville en ville chantant des poèmes entiers ; et les jongleurs qui égayaient de leurs interminables chansons de gestes les veillées au moyen âge ; et leur humble héritière, la vieille paysanne illettrée qui contait des histoires ou fredonnait des ballades transmises de génération en génération par la seule tradition orale, tous ces genslà n'étaient pas des enfants ; pourtant, à défaut de fraîcheur, leur mémoire avait conservé une

vivacité surprenante. Le fait s'explique, m'objecte un correspondant, par la simplicité de leur vie, l'état rudimentaire de leurs connaissances et, par conséquent, de leur activité mnémonique; que nous employions la mémoire visuelle ou l'auditive, nous perdons en profondeur ce que nous gagnons en étendue. Je charge de la réponse un souvenir qui m'est personnel :

A l'âge où l'on n'est plus un tendre Éliacin, où Ton a l'esprit encombré d'études et de préoccupations de toute sorte, à vingt-cinq ans bien sonnés, je suivais des cours de diction. En attendant que vînt mon tour de réciter, j'écoutais les autres élèves. Leurs morceaux sont restés cloués là, en pleine mémoire auditive, entre autres une scène de Gringoire * dont la musique éclatante m'avait surtout captivé; tandis que mes propres tirades, apprises soigneusement, les yeux fixés sur le livre, flottent aujourd'hui comme des épaves dans la confusion de ma mémoire visuelle.

Je proscris donc la vision? Je ne proscris rien, mon intention n'étant pas d'imposer un système fait d'idées préconçues, mais de bâtir lentement, sous le contrôle, d'expériences mul-

tiples, une méthode solide, rationnelle. Si quelque partie me semble chancelante, je m'efforce de l'affermir. Ici je reconnaîtrai en toute franchise que la mémoire auditive employée seule est insuffisante : le rapsode altère l'œuvre de l'aède, le jongleur celle du trouvère, et les conteurs et chanteurs populaires laissent libre carrière à la fantaisie, inconsciemment sans doute, au point que Grimm, en Allemagne, recueillant les vieux récits, et Bourgault-Ducoudray, en Bretagne, notant les vieilles chansons, se sont trouvés souvent fort en peine de distinguer l'original, la création primitive, parmi les nombreuses versions qui circulaient dans les campagnes et variaient souvent de village à village. Si j'ai placé en première ligne la mémoire auditive, c'est d'abord pour avoir reconnu que la nature même lui assignait ce rang et qu'elle était plus spontanée, plus vive, plus fidèle que l'autre ; c'est ensuite pour rétablir l'équilibre, troublé par notre éducation trop livresque, entre l'audition et la vision. Manque d'équilibre, trouble, gêne dans le travail, manies obsédantes, tout cela se tient. En veut-on un exemple : vous,

30 LA MÉMOIRE VERBALB

visuel, VOUS dites, j'en suis sûr : quand appris un morceau je vois tel mot, à telle pa à telle ligne. Vous tirez peut-être gloire cette exactitude dans l'évocation graphiqi Il n'y a là qu'une entrave au libre fonction ment de la mémoire pour le présent, et dangereux leurre pour l'avenir; car si p tard vous êtes contraint de reconstituer le m ceau sans l'avoir pu remettre sous vos ye la belle exactitude sera perdue dans le la rinthe d'autres pages et lignes, et à vouloii retrouver vous vous égarerez. C'est un m; vais tour que les suggestions auditives, p< précises qu'elles soient, ne vous joueront guè Tentez plutôt l'expérience.

Maintenant, mémoire visuelle, exercez vo action, je le veux bien, et même je l'exi/ exercez-la non plus comme le tyran que vc vouliez être, mais à titre d'utile, d'indispi sable auxiliaire, que vous êtes. Je me s amusé le matin à voir ma mémoire auditi vaciller, trébucher dans son premier essai reconstitution. Le soir, si je travaille avec ami, je vois mon morceau; si je suis rédui mes seules ressources, je le revois. J'ai i

AUDITION. — VISION Si

frappé par les lacunes que présentait Texercice de reconstitution. Au moyen d'un second exercice d'assimilation, je m'efforcerai de combler ces lacunes. Je hausserai le ton aux endroits où ma mémoire a faibli (haussez jusqu'à l'aigu, ce ton frappe plus que le médium ou le grave) ; je les verrai aussi d'un œil plus attentif ; de la sorte l'audition et la vision vont commencer à se prêfer u ne aide m utuelle.

Je ne m'arrête point là. Un mot est d'abord ce que l'a fait la naturg.iJLâst sonorité : mais récriture a tenté de le représenter : il a désormais sa physionomie qui ne doit pas m'échapper. Je n'insiste pas pour le moment; on verra au chapitre de Y Observation quelle importance j'accorde non seulement à la physionomie du mot, mais à sa charpente et à sa musculature. Mon sujet présent, la vision, attire plutôt mon attention sur les divers signes de ponctuation du morceau. Nous avons fait d'abord de la musique pratique, nous avons émis tout naturellement les divers sons, séparés par les divers silences ; nous voyons à cette heure la notation des sons (les lettres), et des silences (virgule, point et virgule, deux points, point, espaces

laissés entre les strophes). Noos constatons que cette notation est très insuffisante, en particulier celle de la ponctuation; comme en musique il y a des soupirs, des demi et quarts de soupirs, ainsi dans la transcription de la diction il faudrait parfois des fractions de virgule, parfois des virgules pointées, prolongeant un peu le silence, sans aller jusqu'à celui du point et virgule ou des deux points. Comparez le

vers :

Si tu veux, faisons an rêve.

à ceux de la seconde strophe :

Mon cheval sera la joie, Ton cheval sera l'amour.

Une notation plus exacte pointerait la virgule placée après si tu veux et placerait une demi virgule après mon cheval et ton cheval.

Il est facile de sentir, d'entendre et de voir qu'il faut une pause plus prolongée après :

Et la fleur de tes cheveux

et

Nous laissons tomber notre eau.

qu'après aucune autre strophe. Nous voyons, d'autre part, que la division :

Dans les grottes souriront

Et diront.

est tout artificielle et n'est conservée qu'afin de ne pas détruire la symétrie graphique.

Faut-il regretter ces défectuosités de notre solfège de diction qui, jointes à l'absence d'indications de mouvements et de nuances :

allegro, piano, forte, etc., aux divergences entre Torthographe et la phonétique (entre autres les lettres écrites doubles, prononcées simples (donnerons — douerons) rendent la tâche du docteur si malaisée? Il faut au contraire s'en réjouir. Ces défectuosités mêmes et ces lacunes ^^issent une plus large part chez le diseur à l'initiative, au goût ; chez le lecteur, à l'impro- "^îsation, à l'inspiration; chez tous deux, au talent. Les bons déchifireurs de musique sont t^ombreux; moins nombreux déjà les bons faiseurs ; rare comme le merle blanc est le bon lecteur ; mais aussi soyez assuré que l'excellent lecteur est un artiste de premier ordre.

Nous voilà bien loin de la Mémoire ? Poin' du tout : nous ne nous sommes pas écartéd d'une ligne de notre sujet, car il n'est pas de

remarque visuelle que nous venons de re< mander qui, reliée aux suggestions audit ne doive servir de point de repère sur la i de la reconstitution, de manière à la parc( chaque matin avec plus d'intérêt et d'un plus léger. On a compris que si je désigne particulièrement l'exercice du soir pai noms de nutrition et cP assimilation, l'exei du matin, plus actif que l'autre, a aussi but l'assimilation complète, fonction l'importance pour le développement d mémoire ne saurait être exagérée. Or, manger, c'est manger l entemen t; pour ce concerne la nourriture de l'esprit, plus en peut-être que pour celle du corps, je si volontiers un adepte de la théorie des « tn trois coups de mâchoires )>, lisez des tr( trois exercices d'assimilation et de recons tion, et davantage, si le morceau est Ion présenté des difficultés spéciales. N'oubl pas d'ailleurs que notre but unique ici ei développer la mémoire verbale qui foui plus tard à la mémoire pratique un instrui de précision, et non de collectionne v le grand nombre possible de morceaux de p

et de prose. En d'autres termes, nos études présentes doivent nous apparaître comme un moyen, non comme une fin. Donc, procédons avec une extrême lenteur, armons -nous de cette patience que Buflon n'hésite pas à appeler « du génie » et qui, en tout cas, a toujours été le régulateur du travail scientifique en même temps que son arme la plus puissante.

N'abandonnons un morceau que lorsqu'il est parfaitement assimilé,

au moyen de Vaudition, de la vision.

Nous avons examiné ces deux points

au moyen de l'action ou geste, de l'observation, de l'expression et du sentiment, et que, du domaine conscient, il sera passé dans celui du sub-conscient.

Ces points nouveaux nous allons les étudier bientôt.

Sachez que s'il n'est pas un homme sur cent qui ne se plaigne de sa mémoire, la faute n'en remonte pas, en règle générale, à l'instrument lai-môme, mais à la manière de l'employer.

Surchargée à certains moments, la mémoire

sera ensuite complètement négligée; faussée par le surmenage, elle se rouille dans Tînaclion. Je vous offre le moyen de la remettre en bon état, mais je ne puis rien faire sans votre collaboration active.

Si Ton m'objecte enfin que ma méthode ne paratt pas être un chemin de velours, qu'elle exige un labeur assidu, je répondrai que l'accès des hauts sommets n'est jamais commode. Vous imaginiez-vous que la culture de la mémoire fût un jeu d'enfant ou de désœuvré? Non, s'il est de bonnes méthodes, logiques, rationnelles, il n'en est pas de faciles

POUR APPRENDRE DES CHOSES DIFFICILES. Qui dit

cela? ce rude Savoyard de Joseph de Maistre et, ici du moins, il a cent fois, mille fois raison. Ceux qui vous affirmeront le contraire ne sont que des enjôleurs. Le Savoyard aurait dit sans hésiter : des charlatans I

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