‹ Pour développer notre mémoire par l'audition, la vision, l'idée;Chapitre 13 sur 32 · L'EXPRESSION · texte numérisé non relu

L'EXPRESSION

Le domaine de Tldée. — L'observation et le Livre. Rôle des consonnes. — Les transitions. — Divis du morceau. — Passages et mots de valeur. — LN pression ou interprétation. — Appel au goût, jugement, au sentiment. — Dédoublement de la p sonnalité. — Autres morceaux d'exercices -- Ëc vains « faciles », « difficiles ». — La prose, particularités au point de vue mnémonique.

Analyse d'un morceau. — Les tables de rappel. La critique et l'esthétique.

Jusqu'ici nous avons requis pour nos trava l'aide d'agents physiques : les organes et membres, qui nous ont donné l 'auditio n, vision , l 'action . Je suis décidé à pousser ma tenant mes investigations dans le domaine l'idée, sûr d'avance que j'y trouverai de n( velles ressources. Car enfin si l'instinct re

l'observation. — l'expression 48

toujours vivant au fond de mon être, je ne suis plus pourtant un enfant ni un homme primitif. J'ai mon âge viril individuel, et surtout j'ai l'âge de la civilisation à laquelle j'appartiens : j' obser ve, je réfléc his, je comp are, je juge, jese ns yiyi}[ pftnt^ j'ai des joies et des douleurs raffinées ; de tous ces éléments intellectuels et sentimentaux nous allons essayer de faire un bon usage, une mise en œuvre de ridée en rapport constant et harmonieux avec notre nature matérielle.

Dans cette première étape à travers la zone idéelle encore inexplorée par nous, reprenons la lampe qui nous a servi déjà, l'observation. La plupart des hommes n'observent pas, c'est pourquoi il ne retiennent rien ou retiennent peu de chose, et mal. Dans l'éducation toute visuelle qu'on leur a donnée on n'a oublié qu'un point : de leur apprendre à voir, à voir autre chose que le livre où il est si commode pour le maître d'indiquer le devoir à faire, la leçon à apprendre. Page... de la ligne... à la ligne... vous aurez la Loi et les Prophètes; tout ce qui est hors du livre ne vaut pas qu'on s'en préoccupe. Voir, entendre, observer?

Allons donc! Lire suffit. Pourquoi tant s'efTorcer de développer la mémoire, toujours sujette & Terreur, puisqu'au moindre besoin on peut consulter le livre, toujours infaillible ?

Nous qui voulons développer la mémoire en réduisant ses erreurs à un minimum qu'on pourra toujours diminuer, nous renforcerons l'observation et ramènerons le livre à son véj riîaETe ofûce de document des faits observés et de" contrôle au cas de doute. J'ai déjà inconsciemment employé l'observation à l'usage de l'audition et de la vision, mais il s'agira maintenant de l'affiner et de lui donner pour guide l'esprit de recherche, la réflexion, la critique. Comme instrument sensuel, la vision agira ici au premier chef; serai-je encore suspect de nourrir contre elle la moindre antipathie ? Il est vrai que je mettrai en avant l'audition quand l'expression jouera le principal rôle dans nos exercices. Toujours le maintien de l'équilibreme préoccupe.

Reprenant notre morceau et laissant de côté les voix, les voyelles simples et composées qui relèvent surtout de l'audition, j'observe que les consonnes, que je vois plus encore que je

l'observation. — l'expression 47

n'entendS) se groupent souvent par familles dans le corps du vers, et que souvent la même consonne est répétée. Voyez plutôt :

Feux /aîsons un rêve (f et v, même famille), /on maî/re et /a proie; cAeval sera la joie {ch, /famille) 5ont aisés ; urze avoi/ie; fra/};oent du pM ; tous les e/eux (famille) tien au fond des {id.), nous emporterons 7ios vœux; nos bonheurs notre nîisère. Je m'arrête ici, mais je vous engage à continuer ce petit pointage jusqu'à la fin du morceau, semant ainsi le chemin de nombreux jalons mnémoniques.

Vous allez vous moquer de moi, je m'en doute. Notre exercice d'assimilation sera maintenant, direz-vous, une recherche de la petite l^ête et notre reconstitution un jeu de puzzle I Êtes-vous bien sûr qu'il n'y ait là qu'un simple jeu?

Certes je ne prétends pas que le poète se soit proposé, en composant son morceau, de placer dans le premier vers deux v appuyés par un f, dans le cinquième > trois t, dans le septième un ch et un j apparentés ; c'eût été pour lui un travail de Romain, destructeur de toute inspira, ti. on Mais croyez-en Legouvé, ce maître en

Fart de dire et de lire, quand il voos assure que la consonne est la charpente do mot, et que, pour qu'un morceau, un discours soit dit d'une façon intelligible pour l'auditeur et, chofle curieuse, sans fatigue pour l'orateur, il faut que les consonnes soient prononcées nettement. Élcoutez un chanteur. Vous entendez un déluge de sons mais ne comprenez pas « un traître mot du texte » — mésaventure, hélas ! trop fréquente I — c'est que, surtout préoccupé de pousser la note, unie naturellement à la voyelle, il prononce lâchement laconsonne. Dès lors, est-il déraisonnable de croire que le poète a été amené, par son tour de main instinctif d'excellent ouvrier, à doubler les mêmes consonnes, ou des consonnes similaires, pour donner à tel vers ou telle strophe une charpente doublement solide? Quoi qu'il en soit, en appelant votre attention sur les consonnes, leur nature )t leurs groupements, je vous aurai incité à les bien énoncer et la mémoire ne pourra que s'en bien trouver. Notre charpente mnémonique aura d'autant plus de stabilité qu'elle sera construite avec plus de soin.

Du détail, passons à l'ensemble. Vous aurez

l'observation. — L'BXPRBSSION 4f

certainement observé que r ecueil ponr la m émoire c'est la transition ; il importe de remarquer avec une attention particulière l'endroit où elle se trouve et la manière dont elle se présente. La mémoire étant un enchaînement il faut que la matière sur laquelle elle travaille et qu'elle essaie de reproduire n'ait pas de solution de continuité. Mais voici que notre morceau semble ne pas présenter du tout de transitions. C'est une « folie chanson » qui court an gré de la fantaisie sans frein ni lois; chez «lie un beau désordre est un effet de l'art. Ne vous y laissez pas tromper : toute œuv re artis tique, quel que soit son apparent désordre a sa logique et son enchaînement, et si l'artiste les dissimule, notre tâche consistera à les découvrir.

J'ai divisé le morceau en trois parties, non point pour la commodité de la mise en pages, mais parce que j'ai trouvé dans notre chanson trois idées bien distinctes : les chevaux (et le bagage dont ils seront chargés), les chevaux mensonges qui nous emporteront au pays du rêve ; la forêt du rêve que nous traverserons, enfin le voyage en plein rêve. V Autriche, la terre. Les

deux premières parties se composent de strophes. Est-ce hasard? en tout cas pour i mémoire, ce sera une bonne fortune; la sième partie ne comprend que quatre stro] Taction se presse, le lyrisme prend son < après une courte halte à Tauberge, impa de quitter la terre et de monter jusqi étoiies de la nuit, qu'il entrevoyait dès la trième strophe de la première partie : Et le au fond des cieux.

Cette division, je ne vous l'impose pas n'affirme pas que le poète Tait eue en lorsqu'il créa son œuvre; je crois qu'ell fondée en logique et ne torture pas arbitr ment le sujet. Voilà tout, et c'est déjà b coup. Je me la suis proposée pour guidei mémoire qui se perdait parmi les palefi les mensonges, les oiseaux, les nymphes, sais-je? pour tout dire en un mot, les ébh sements. Cherchez de multiples division!

ivous y engage, mais choisissez-en une ( le nombre et qu'alors votre choix soit défîr Acte de volonté I Ne parlons plus de la vole mais ne la négligeons jamais.

Le chaînon entre la première et la deuxi

l'observation, — l'expression 5!

partie sera le motif conducteur dont j'ai parlé : Viens, qui est précisément aussi le second du morceau, et entre la deuxième et la dernière, le motif l'AllonS'-nouS'en, qui se remarque bien, parce qu'il annonce l'essor de la passion. Tel est du moins le chaînon d'or ; à mon usage particulier j'en possède un autre, de fer, peu brillant, mais très solide : la première partie se termine par t;eux, la seconde commence par tiens ; le petit jeu des consonnes ; le dernier mot de la seconde partie est eau qui semble appeler l'idw... triche du premier vers de la strophe suivante, petit jeu des assonances. Il faut bien se divertir de temps en temps. Eviradnus n'ira pas le dire à Victor Hugo.

L'observation m'a fait découvrir la chaîne de notre morceau ; cette même observation va s'unir à la réflexion et au jugement pour me révéler la pensée et le sentiment du poète et pour me dicter l'expression que je dois prêter à ses vers, si je veux devenir son collaborateur d'un instant. Tâche redoutable mais belle et dont la difficulté ne me décourage pas.

Examinons d'abord, selon notre procédé habituel, le côté matériel de la question. Dans

seront soulignés dans ma diction ; je ne dis pas : sur le texte; ne transformez pas un jalon mné- : monique en guide-âne et craignez les empiète- I ments du visuel sur l'auditif et sur l'idée. Sou- ^ lignez verbalement, oui ; mais il y a mille manières de souligner, et voici le moment où le goût, le jugement et le sentiment pourront se donner libre carrière. Je commencerai par mettre une sourdine à ma voix (Si tu veux...^ sourdine qui sera enlevée au passage : je sui^ ton niaître et ta proie ; le premier membre d^ l'antithèse à l'aigu — j'entends généralemen. " par là un ton aigu très modéré — le second membre au grave : ta proie. Nos deux chevauzi: mensonges... cadence, on entendra piaffer le^

chevaux. Remettez la sourdine pour dire 1

strophe de transition : viens, le soir brunit le^ chênes. Et quelle tendresse il faudra apport! dans : Viens, sois tendre, je suis ivre, et h trois vers suivants ; remarquez ici l'accumuli tibn des liquides : tendre, ivre, taillis, mouklés, suivre, papillons, réveillés. Les fusées par l'Autriche, par la terre, devront éelai^^i avec une force portée à son paroxysme stv point capital : dans les éblouissements ; cetl^e

l'observation. — l'expression 55

force s'obtiendra, nous le répétons, en donnant du relief aux consonnes. N'oubliez pas la gaité du bonjour d'écolier, après la grâce du sourire de vierge. Pour finir, les deux viens en gradation ascendante; nous conterons ce conte, légèrement à Taigu; aux étoiles de la nuit, ton grave, débit lent. Il faut bien terminer, c'est-à-dire tenir la mémoire attentive jusqu'au dernier moment, grâce à l'intérêt que lui fournit l'expression toujours variée.

Les développements de ce moyen mnémonique m'ont entraîné fort loin ; mais je ne le l'egrette pas. Je voudrais persuader tout le monde de l'importance de cette matière. Il est lien entendu, n'est-ce pas, que je laisse à l'initiative son indépendance complète. Cependant comme l'expression est chose plus délicate que le geste, j'ai cru utile de fournir ici plus d'indications.

J'ai entendu, j'ai vu, j'ai agi, j'ai observé, j'ai enchaîné, j'ai tâché de découvrir l'idée et de Texprimer. En tout cela j'ai été moi, travaillant dans les intérêts de ma mémoire, tirant le meilleur parti possible des matériaux fournis par le poète. Tout à coup je m'oublie, je

li^

LA MBMOIRE VKRBALB

fais abstraction de ma personnalité, je soii^f:^ X poète et non pins seolement le mnémonistei diseur. L'œuvre est devenue mienne, je la pose; ce n'est plus la réflexion qui me mais l'inspiration. Je n'ai plus commi cation qu'avec la nature et me voilà loin études terre à terre, des remarques sur les nances dominantes etles accumulations des coi sonnes semblables ou similaires. Je sembb même ne plus songer à ma mémoire; nous ver' rons plus tard ce qu'il faut penser de cette prétendue négligence, venant à la suite de tant de sollicitude.

Cette transformation soudaine est-elle la dernière ? Non I Mon œuvre accomplie j'oublie X' le poète aussi, et je suis le personnage créé par lui et par moi, le chevalier s'élançant avec son amoureuse sur les chevaux mensonges vers les régions du rêve. Je n'écoute plus que ma passion, ma folle ivresse, et désormais je fais mieux que posséder mon sujet, je l'incarne, je le vis.

Mais dans cette aventureuse chevauchée, ma pauvre mémoire sera prise de vertige, elle tombera à plat sur le sol tandis que le cheva-

jC

l'observation. — l'expression 37

ier s'envolera au ciel I Ma mémoire? calme, Ire d'elle-même ou du moins croyant être sûre, .r présomptueuse ! elle contemple, ravie, le ipectacle que lui offre mon autre moi, mon louble. J'ai dit le mot et j ajoute qu'il n'ex- [prime pas une idée chimérique, créée pour les 'besoins de la ôause; le dédoublement de ta personnalité Q^i un fait aujourd'hui acquis à la science psychologique et, comme il arrive souvent, le fait avait été pressenti, deviné par les poètes avant que les savants l'eussent découvert.

Mon Dieu, quelle guerre cruelle I Je trouve deux hommes en moi...

s'écrie Racine, paraphrasant saint Paul. Daudet parle de ce jumeau ennemi qui vous regarde en souriant d'une joie maligne quand vous pleurez, et S! vous vous réjouissez, semble vous reprocher votre joie. Musset aperçoit l'autre luimême dans la solitude d'une de ses Nuits ; c'est

Un étranger yétu de noir,

Qui lui ressemblait comme un frère.

Diderot ne s'est pas douté de son existence;

S8 LA MÉMOIRE TERBALE

aussi dans son fameux « Paradoxe sur le Comédien » a-t-il soutenu que pour bien jouer l'acteur devait rester froid, ne rien sentir, n'être agité par aucune des passions du personnage qu'il représente. Il aTait à la fois raison et tort. Que le moi comédien reste insensible, c'est parfait, à condition que l'autre moi s'incarne dans le personnage et vive de sa vie. Contrairement à l'opinion de Diderot, mieux l'acteur saura son rôle et en général sera habile dans son métier, plus volontiers son lui, acteur, se laissera supplanter par lui, personnage, création du poète et la sienne propre. Il se produit ici un phénomène que Diderot ignorait et que je me réserve d'expliquer bientôt.

A présent que nous sommes parvenus au terme de nos études ; que nous incarnons pour ainsi dire le morceau ; en d'autres termes que nous l'avons assimilé complètement — croyonsnous, je me réserve le bénéfice du doute, vous en verrez la raison — nous pouvons abandonner ce morceau? Oui, provisoirement I Nous en étudierons d'autres; lesquels?

Dans tout homme un facteur mnémonique domine ; généralement, à cause de son éduca-

l'observation. — l'expression 59

tion, c'est le visuel; chez d'autres c'est l'auditif ; chez quelques-uns seulement prédomine le facteur logique. Sauf le cas où un élément exerce une puissance tyrannique au point de chercher à proscrire les autres, il n'est pas mauvais que cette division des esprits existe : si tous les hommes se ressemblaient exactement le monde serait fort ennuyeux. Je classe les morceaux d'après cette division des esprits, en morceaux musicaux, pittoresques, et philosophiques. En voici un de chaque genre. Voyez :

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