L'ACTION - LE GESTE
Le r6le des membres, en particulier des bras. — La mise dans l'action. — Gestes automatiques de l'acteor; raison de ce procédé. ^ Les nécessités du métier. — Leçon à tirer de l'exemple du comédien. — Pourquoi le geste est un puissant auxiliaire de la mémoire. — Son « intention ». — Les gestes ne doWent être ni trop nombreux ni trop violents. — Un tremplin.
Me plaçant toujours au point de vue purement matériel je me demande : n'avons-nous point d'autres sources de mémoire que l'Audition et la Vision ? Longtemps je me suis répondu par la négative ; nos autres sens, l'odorat, le goût, le toucher n'interviennent qu'en de rares occasions; nous en dirons un mot quand nous aborderons la Mémoire pratique. Mais nous avons des membres aussi, desbras etdes jambes; resteront-ils inactifs auand les organes travail-
lent? Et voilà qu'un jour je me suis aperçu que pour réciter avec facilité un morceau, il fallait me mettre dans V action fournie par le sujet et qu'il m'était presque impossible de jouer une scène sans me livrer à une mimique plus ou moins expressive, à laquelle mes jeux de physionomie mômes coopéraient.
Je fus autrefois critique dramatique, j'ai assisté à des répétitions et représentations, et il n'apum'échapper que l'acteur, non seulement donne toujours au même mot la même intonation, mais fait précéder ce mot du même geste. Il me souvient qu'une actrice, dans un salon, ayant été interrompue au milieu d'un morceau par l'arrivée bruyante de nombreux invités, la maîtresse de la maison la pria de recommencer. Elle s'exécuta de bonne grâce et son expression, ses gestes, furent exactement ce qu'ils avaient été la fois précédente, de sorteque nous, les premiers auditeurs, n'y goûtâmes plus qu'un médiocre plaisir : il nous semblait avoir devant les yeux une automate perfectionnée ; c'était pourtant une femme supérieurement intelligente et une artiste de haute valeur. Pour que des gens de métier s'astreignent à cette
l'action. — LE GESTE
rigueur en quelque sorte mathématique du jeu et du débit, il faut qu'il y ait à cela une raison profonde, peut-être une nécessité.
La raison, ici encore réside dans notre nature. Observez Thomme qui parle avec animation ,vous le verrez gesticuler avec énergie ; l'homme d'humeur calme aura des gestes lents et posés. Le geste s'harmonisera avec le sentiment qui est en nous. De plus, je remarque que le geste précède le mot, sauf en de très rares exceptions; donc il appelle le mot, il facilite son évocation. De ce pMnomène naturel l'acteur, par les nécessités du métier, est amené à faire un moyen mnémonique très puissant et très sûr. L'intelligence du passage, de la situation, de la phrase, du mot, lui indiquera le geste qui convient, et une fois ce geste trouvé il peut avoir l'assurance que l'expression verbale suivra aussitôt l'expression mimique. Il s'y tient fermement et on ne peut que l'approuver. Vous voyez l'enchaînement : idiée, amenant le geste, qnî ftnfrftfpft la mot. C'est un artifice, mais frSs légitime puisquMl s'efforce de suivre l'ordre naturel. Mais qu'entends-je par les nécessités du métier ? L'aoteur est un acrobate mnémonique,
ses exercices sont des tours de force, il risque de s'y briser la mémoire et je suis persuadé que s'il n'avait pour s'aider le geste devenu machinal sans rien perdre de sa vivacité, il succomberait à sa tâche, toujours très lourde, parfois écrasante. J'ai vu de malheureux acteurs de province mis en demeure d'étudier deux rôles en une semaine.
Le ciel nous préserve de devoir les imiter!
Nous nous soucions peu d'acrobatie et de surmenage, nous voulons acquérir une mémoire souple et solide, rien de moins, mais rien de plus. L'exemple de l'acteur sera-t-il donc de nulle valeur pour nous? Comment, au contraire, en présence d'un tel exemple négligerions-nous un auxiliaire aussi efficace que le geste?
Certes notre geste pourra être moins automatique que celui du comédien; plus fantaisiste, plus primesautier, il sera pour nous plus divertissant, mais encore faudra-t-il que l'action générale soit bien réglée et qu'elle ne gêne pas l'expression verbale sous prétexte de l'aider, ce qui arrive fatalement quand les gestes sont trop nombreux ou qu'ils pèchent soit par manque de sobriété, soit par une excessive timidité.
l'action. — LE GESTE 41
Nous allons mettre en action le premier couplet de notre chanson à'Eviradnm.
Recommandation d'une importance capitale et qu'il est utile de répéter : le g este précédera le mot^ quand ce ne serait que d'un dixième de seconde; très rarement le geste soulignera le mot ou le suivra.
Situ veux, faisons un rêve. Rien comme geste, \ jeu de physionomie, les yeux perdus dans le rêve. Montons sur deux palefrois. Présentez les palefrois d'un léger mouvement du bras en avant, la main étendue, paume au-dessus.
Tu m* emmènes, je t'enlève. Mouvement du i bras vers le haut sur : je t'enlève. Ramenez à ! mi-hauteur pour annoncer : L'oiseau chante l dans les bois.
Ces quelques indications doivent suffire; l'examen d'autres strophes m'entraînerait trop loin et du reste j'aurais conscience de faire de Ja mauvaise besogne. Ici surtout, suivant l'avis \ ^ . de Bacon, il s'agit de trouver afin de posséder. U * '" Le geste que je vous fournirais risquerait d'être faux; s'il est tel, il ne sera plus un jalon sur la voie de la reconstitution mnémonique. Placez-
vous plutôt devant une glace où vous vous
apercevrez en pied ; votre image vous avertira de la justesse^ du naturel de votre action, gestes et jeux de physionomie. Hors du naturel, point de salut.
Il est évident qu'un morceau de poésie ou de prose comportera moins de gestes qu'une scène. En jouant un rôle la nécessité de marcher, de se baisser, d'évoluer adroite, à gauche, s'imposera quelquefois ; n'exagérez pas toutefois l'activité corporelle, elle nuirait à l'action mnémonique, et en particulier les allées et venues trop répétées deviennent vite un tic fâcheux. Pourtant même dans la diction d'un morceau de poésie, au moment d'une envolée lyrique, on peut faire un pas en avant vers les spectateurs, réels ou imaginaires, comme pour renforcer la gradation. Ce mouvement exceptionnel est une sorte d'élan que prendra la mémoire. Dans notre morceau je vois ce pas, bien entendu à peine indiqué, au redoublement de passion : Allons-nous-en par la terre; et je comprendrais fort bien un léger recul au moment de l'extase finale : Viens nous conterons ce conte aux étoiles de la nuit.
Sans le geste donc il manquerait à nos
l'action. — LE GESTE 4S
exercices un auxiliaire important, et vous vous rendrez compte de ce que vous lui devez quand je vous mettrai dans l'obligation de le supprimer tout & coup, comme épreuve d'endurance.
Le geste est un tremplin qui fait pour ainsi dire bondir la réminiscence. Gardez-vous cependant de vouloir la lancer trop haut car alors il vous arriverait comme au « Clown d du poète de
... Crever le plafond de toiles Au son du cor et du tambour.
Ne forcez pas le geste, vous seriez ridicule et 70US trouveriez la mémoire rebelle ; elle veut bien être aidée, mais non point malmenée. Agissons de manière qu'on puisse nous comparer à gymnasiarques, jamais à des disloqués.