‹ Pour développer notre mémoire par l'audition, la vision, l'idée;Chapitre 15 sur 32 · LES CADBTS DE GASCOGNE · texte numérisé non relu

LES CADBTS DE GASCOGNE

Ce sont les Cadets de Gascogne De Carbon, de CasteUJaloux ; Bretteurs et menteurs sans vergogne, Ce sont les Cadets de Gascogne I Portant blason, lambel, bastogne, Tous plus nobles que des filous, Ce sont les Cadets de Gascogne, De Carbon, de Castel-Jaloux.

(Eil d'aigle, jambe de cigogne, Moustache de chat, dents de loup.

Fendant la canaille qui grogne, Œil d'aigle, jambe de cigogne Ils vont, — coiflés d'un vieux vigogne Dont la plume cache les trous ! — QËil d'aigle, jambe de cigogne, Moustache de chat, dents de ioupl

l'observation. — l'expression et

Perce-Bedaine et Casse-Trogne Sont leurs sobriquets les plus doux ; De gloire leur âme est ivrogne !

Perce-Bedaine et Casse-Trogne, Dans tous les endroits où Ton cogne Ils se donnent des rendez-vous...

Perce-Bedaine et Casse-Trogne Sont leurs sobriquets les plus doux.

(Gyra&o ém B«rg«rao, Fftaq^oall*, étUtêw r ,) (K08TAND.)

Vous êtes nn auditif, si vous avez tout de suite claironné ce triolet. Ne me dites pas avant d'en avoir tâté, qu'il est très facile à retenir Les rimes pareilles, les refrains répétés? Ces guides mélodiques fourvoient le visuel, bien loin de lui être d'un réel secours et il aura notamment la tentation de substituer : <x de gloire leur âme est ivrogne )> à (( fendant la canaille qui grogne » et cela malgré le sens très clair.

Enfin, méditez ceci :

Si peu d'œuvres, pour tant de fatigue et d'ennui I De stériles soucis notre journée est pleine; Leur meute sans pitié nous chasse à perdre haleine, Nous pousse, nous dévore, et l'heure utile a fuL

Demain! j'irai, demain, /voir ce pauvre^chez lui; Demain, je reprendrai ce livre ouvert à peine ; Demain, je te dirai, mon âme, où je te mène ; Demain, je serai juste et fort — pas aujourd'hui.

Aujourd'hui que de soins, de pas et de visites ! l'implacable essaim des devoirs parasites Qui bourdonnent autour de nos tasses de thé.

Ainsi chôment le cœur, la pensée et le livre ;

Et tandis qu'on se tue à différer de vivre,

Le vrai devoir, dans Tombre, attend la volonté.

(Lemerre, éditmr,) (SulLY-PrUDHOMMB.)

A un esprit logique seul il appartiendra de s'assimiler rapidement une pareille pièce dont Tenchaînement serré des idées fait presque oublier la délicate harmonie. Le poète-penseur se soucie peu de rimes riches et de vers ronflants. Il marche droit à son but : Volonté.

Souvenez-vous toujours de l'équilibre à maintenir; faites toujours en sorte que la balance ne penche pas trop d'un côté. Je ne dis pas de contrarier constamment vos habitudes, vos aptitudes et vos goûts. Mais je recommande de varier les exercices d'après la division des genres que je viens d'indiquer et de songer que

l'observation. — l'expression 63

c'est le facteur auditif qui manque à la plupart d'entre nous.

Nous concevons maintenant clairement pourquoi certains écrivains sont de prime abord accessibles à la mémoire tandis que d'autres présentent pour elle de grandes difficultés. Â ce point de vue on établira une comparaison intéressante entre Corneille et Racine. Le premier est n difficile )>, le second « facile ». Est-ce uniquement parce que Corneille incline encore vers le vieux français, qu'il est encore à demi un homme du xvi^ siècle, tandis que Racine devance son époque au point d'être presque moderne? Je vois une autre raison, celle-ci essentielle : Corneille est rocailleux, sa musique est dure et inégale; à la vérité, c'est un logicien mais ses raisonnements sont ceux d'une précieuse ; il met de la subtilité jusque dans l'amour et nous nous perdons parfois dans le fouillis de ses arguments. Racine est passion, mélodie, simplicité. Étudiez l'une après l'autre pour apprécier les deux génies, et faire faire à la mémoire un exercice de poids légers après un de poids lourds, la scène du Cid :

De tendre ce perchoir à leurs petites pattes. Truculent : Ça, monsieur, lorsque vous pétuuez...

Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os. Cavalier : Quoi, Tami, ce croc est à la mode...

Le lien manque ; or même la mémoire auditive qui ne peut suivre un chemin logique est sujette à hésitation. Quel enchaînement y a-t-il entre tous ces adjectifs qui tombent dru comme grêle ? pour les deux premiers une opposition : agressif — amical ; mais pour le reste pas trace d'enchatnement, pas même la moindre gradation : descriptif, curieux, gracieux, truculent, prévenant, tendre, etc., etc. Aussi je conseille vivement cet exercice à ceux qui veulent se rendre compte de ce que peut faire leur mémoire auditive réduite presque à ses seules ressources. Je dis presque, puisqu'il y a quelques liens occasionnels fournis par les rimes. On ne peut parler ici de mémoire visuelle, à moins que cette forcenée de vision ne s'ingénie à fixer la première lettre des qualificatifs. Mais c'est peu problable.

Il est temps que de la poésie, ou plus exac-

l'observation. — l'expression 67

tement, du morceau en vers, nous passions à la prose. Tout ce que j'ai dit à propos de la première, pourra, on n'en doute point, s'appliquer à la seconde. Mais sur cette nouvelle matière nous aurons quelques observations supplémentaires à présenter.

. L'auxiliaire si efficace, la rime, nous fait défaut et le rythme n'est plus aussi marqué.

Un rythme net existe pourtant, maladroit chez l'écrivain novice ou inhabile, très délicat ou très puissant chez le grand artiste. Il faudra parfois toute notre attention pour le noter?

tant mieux : la recherche étant plus ardue, la découverte nous causera plus de satisfaction et frappera davantage la mémoire. Mais il faudra nous y tenir. Ne vous imaginez pas que nous pourrons agir plus librement avec la prose qu'avec le vers: un mot changé, un rythme détruit, et la mémoire flotte, indécise ; encore quelques aventures pareilles, elle se noiera dans le désordre causé par elle. Ayons avant tout la volonté d'être aussi scrupuleusement exact que nous l'avons été jusqu'ici.

Des rimes dans la prose sont désagréables et ridicules, mais j'y trouve plus d'assonances

qu'on ne serait tenté de le croire ; j'y remarque aussi des accumulations de consonnes semblables, quand Técrivain se trouve sous l'empire d'un sentiment intense, de la passion et qu'il veut donner à son expression une force particulière. Si j'ai fait usage de ces jalons mnémoniques dans les pièces de vers, à plus forte raison y aurai-je recours pour la prose qui est réputée moins facile à fixer dans la mémoire.

Je prends comme sujet d'étude le Monologue de Figaro dans Le Mariage. Beaumarchais doit être classé dans la catégorie des auteurs « commodes ^); ses petites phrases alertes, pétillantes, bien liées entre elles se retiennent sans peine; puis cette prose a une sorte de lyrisme violent qui la rapproche de la poésie ; enfin l'action, la mimique y est si vive, si entraînante, si indispensable, qu'elle emporte le mot sans résistance possible.

femmes, femmes, femmes !

Ponctuez comme vous voudrez, si vous connaissez la situation vous devrez détacher le troisième : femmes, par le geste et par l'exprès-

l'observation. — l'expression

sîon ; le bras à mi-hauteur pour le premier, élevé par la colère pour le second, rabaissé par le mépris pour le troisième ; de même le ton successivement dans le médium, Taigu, le grave. Voilà un point à jamais fixé.

Créatures faibles et décevantes ! nul animal créé ne peut manquer à son instinct; le tien est-il donc de tromper?

tr ; si vous ne faites pas vibrer Yr de tromper vous n'avez pas bien saisi la phrase et peut être dans la suite la mémoire vacillera-t-elle à cet endroit, dans la rapidité du débit.

Après m*avoir obstinément refusé quand je Ten

pressais devant sa maîtresse à rinstant qu'elle me donne sa parole au milieu même de la cérémonie...

Sentez-vous le rythme? à mesure que la gradation monte, la phrase devient plus ramassée ; elle tend tous ses muscles pendant l'espèce d'à parte :

il riait en lisant, le perfide et moi comme un benètt...

pour s'élancer sur

7 iJi MÉMOIRE VERBALE

NoD, monsieur le comte, tous ne Taorez pas ^ Yous-ne-I'au-rez-pas.

Vous coupez ainsi instinctivement parce qu'ainsi vous hachez vos paroles quand vous êtes en fureur.

Pas se lie par l'assonance au parce que qui

suit — Parce que vous êtes un grand seigneur,

vous vous croyez un grand génie I (Assonance

avec cérémonie qui précède.)

Noblesse, fortune, un rang, des places...

nous arrivons ici à un écueil pour la mémoire : ténumération. Encore une fois le lien logique manque ou du moins est fort ténu.

Que faire? je prends la première lettre des divers mots et j'en fais une combinaison ; si le moyen est insuffisant parce que toutes les lettres initiales sont des consonnes, je prends la première syllabe des mots. Pour notre énumération je trouve noforampla, composé bizarre, je l'avoue; l'énumération que vous rencontrerez plus loin : la chimie, la pharmacie, la chirurgie, donnera : chîmfarchir, composé encore plus baroque. Mais cela se retient et aide à reconstituer*. Je m'efforce de trouver

l'observation. — l'expression 71

mieux. Ainsi dans les Fourberies de Seapin (acte II, scène VU) les trois premières lettres d'une énumération donnent cri (colère de mes maîtres, réprimandes, injures) et le mot suivant étant coups, on se âgure aussitôt les cris que poussera Seapin en recevant des coups.

Quand c'est possible, au procédé assez barbare du salmigondis je préfère le classement logique par catégories. Voyez plus loin :

La Sublime Porte, la Perse (deux p)

Une partie de la presqu'île de l'Inde, toute

rÉgypte, les royaumes de Barca, de Tripoli^ de

Tunis (deux t) d'Alger et du Maroc •

L'union fait la force et l'opposition n'est pas une cause de faiblesse. Parfois l'énumération ne présente aucune difficulté, témoin les deux premières citées. Ne recourez alors à aucun procédé; laissez la mémoire jongler à sa guise. Mais que dites-vous de ceci :

ni de rautorité, ni du culte, ni de la politique , ni de la morale (aucupomo ? si vous voulez, mais je n'y tiens pas), ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose.

Le classement le plus rationDel sera 4 termes, 2, 2, 1. Si vous ne classez pas, il est probable que longtemps vous broncherez, en particulier dans l'énumération des propositions qui terminent le monologue. Pour la première partie : un assemblage informe... jusqu'à :

selon qu'il plaît à la fortune, fiez-vous à l'enchaînement des idées, c'est toujours le plus solide. Mais la difficulté vraiment irritante commence à : orateur selon le danger... Le composé de lettres ou de syllabes ne donne rien qui vaille : il est pire que bizarre, il est plat. Je lui préfère l'union des assonances.

Que : paresseux avec délices, devienne le pivot mnémonique; remarquez combien de termes assonent avec lui : les deux premiers, ambitieux, laborieux, et le dernier, le plus fort, celui qui résume le monologue : amoureux.

Il ne reste que trois dissonances : orateur, poète, musicien; les trois mots ne font pas trop mauvais ménage. En somme, en cette matière nous nous approprions l'aphorisme célèbre :

diviser pour régner, complété par celui qui de tout temps est le nôtre : unir pour consolider.

On dira : Vous vous servez donc de tables

l'observation. — l'expression 73

de rappel comme tous les mnémonistes?

Assurément : en dernière analyse tout est tables de rappel, et le rythme, et l'image, et jusqu'à l'enchaînement des idées. Mais il est du devoir d'une méthode judicieuse de prendre autant qu'il lui est possible ses rappels dans la nature, la logique et la raison ; si par exception la nécessité la pousse à fabriquer une table artificielle, il faut du moins que celle-ci soit prise dans le sujet, qu'elle la conseille comme pis-aller et moyen purement provisoire. Cet artifice vous est inutile, même au début? Passez-vous-en, j'y consens avec joie. Mais vous ne vous passeriez pas impunément de la musique, de la couleur, de l'action, de l'expression. Aux chercheurs du petit artifice transitoire je dirai que cette étude au microscope n'est point fastidieuse ; elle vous mène parfois à des résultats d'une drôlerie achevée.

P our les ét udes de prose, choisissez de préférence des^çènjjsjie cqmédîj&s. C'est là que le phénomène du dédoublement de la personnalité sera aisé à produire et curieux à observer. Vous vous rappelez ce que j'en ai dit à propos du Paradoxe de Diderot. Vous jouerez succès-

sivemeDt les divers personnages en vous « mettant dans la peau » de chacun le plus complètement possible et vous vous sentirez vivre de vies différentes. Déplus, dans une scène, l'action est plus animée que dans un morceau ordinaire, et l'aide fournie par elle à la mémoire augmente d'autant. Je recommande la scène des Fourberies de Scapin, à laquelle j'ai déjà fait allusion ; tout s'y trouve réuni pour que l'exercice soit excellent : action vive, contraste des personnages, volubilité du dépit d'une part, lenteur de l'autre, et surtout, difficultés terribles pour la mémoire : dialogue haché et énumération diabolique. Je vous souhaite grand plaisir au passage de la cascade : (( Mais pour plaider il vous faudra de l'argent ! » Après ce maniement de gros haltères, vous en manœuvrerez de légers, pour que votre mémoire ne se décourage pas : entre autres scènes, celle de Gringoire : « Pierre Gringoire, j'aime tes pareils lorsqu'ils parlent bien la langue rythmée ».

Le moment n'est pas encore venu de vous prouver que la mémoire verbale conduit directement à la mémoire pratique, mais tout ce qui

l'observation. — l'expression -3

précède vous a fait comprendre, j'en ai l'intime conviction, que la mémoire verbale est l'instrument d'une critique serrée et mène, par conséquent, à l'esthétique. Pour bien apprécier un écrivain, il faut avoir appris par cœur des morceaux entiers de son œuvre à ses diverses phases. Point de beauté qui passe inaperçue sous le verre grossissant de la mémoire, point de défaut non plus. Lisez ces vers de Boileau :

L'honneur est comme une tle escarpée et sans bords, Ou n'y peut plus rentrer quand on en est dehors.

vous les trouvez ordinaires, prosaïques, comme beaucoup de lieux communs du bon Nicolas ; mais apprenez-les, et tout à coup vous vous demanderez comment est faite une île escarpée qui n'a pas de bords? l'horrible accumulation de nasales quand on en choquera votre oreille, et l'inutile en chantera i-en avec le y qui n'est pas loin de là. Jamais artiste ayant l'ombre du sentiment musical n'aurait commis un pareil vers. Apprenez un morceau du Lutrin et vous admettrez que Boileau fut pourtant à ses heures, l'eût-il cru lui-même? un agréable poète léger!

Il faut avoir dit le Booz endormi :

Ud frais parfum sortait des touffes d*asphodèle Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala

C^étail l'heure tranquille où les lions vont boire

Pour en saisir toute la grâce et la majesté.

Passez au feu de la reconstitution mnémonique Paul-Louis Courier et Claude Tillier; vous réduirez en cendres le pamphlétaire illustre et ferez briller l'inconnu d'un éclat éblouissant.

Une lecture, même à haute voix, ne vous rendra pas un pareil service; trop attaché à la lettre, vous ne jugerez pas avec autant de liberté la vigueur de l'esprit ou ses défaillances; vous ne mesurerez pas la hauteur du vol d'un Bossuet au-dessus de l'amoncellement des qui et des que, et une page de Salambô de Flaubert, privée de son éclatante musique paraîtra plutôt lourde que puissante. Vous lirez dix fois ce vers du Crapaud, de Victor Hugo,

L'enfant, lâchant la pierre échappée à sa main celui de Après la Bataille^

l'observation. — l'expression 17

Saisit un pistolet qu'il étreignait encore

sans vous apercevoir que la façon dont l'idée est rendue trahit l'idée elle-même;

Que le vers du très beau sonnet de M. Haraucourt : le Cheval de Fiacre,

Son mors tinte et le suit comme son propre glas

nous induit en tentation, substituant le cheval de corbillard au cheval de fiacre, de commettre ici un funèbre calembour.

N'allez pas vous figurer toutefois que la Mémoire soit une personne de mauvais caractère, tatillonne, ergoteuse, coupeuse de fil en quatre. Ses intérêts la préoccupent, elle tire parti des taches et des erreurs en y plantant ses jalons Qui lui contestera ce droit? Mais les beautés fixent bien davantage son attention car elles lui procurent une jouissance esthétique en même temps qu'un profit matériel.

A supposer que nous nous arrêtions ici, regretteriez-vous de vous être engagé sur mon conseil par les sentiers d'abord un peu ardus de la Mémoire verbale? Si je n'ai pas réussi à éveiller votre curiosité, si cette curiosité, un

peu sceptique au début, ne s'est pas changée en intérêt, toujours plus vif, alors mes efforts sont inutiles et tout mon travail est vain. Mais si, comme je l'espère, vous êtes devenu mon collaborateur actif; si vous me suivez avec la ferme conviction que nous marchons vers le succès parce que notre route est celle de la nature et de la raison, nous allons descendre à présent dans les profondeurs mystérieuses de notre être et entrer dans des palais magiques dont nous n'avons pu encore que pressentir l'existence.

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