‹ Pour devenir un artisteChapitre 43 sur 73 · PAR A. MERCI E · texte numérisé non relu

PAR A. MERCI E

(Hôtel de ville de Paris

vous à deviner ce qui a produit chez les maîtres ce grand souffle d’art, cette intelligence pénétrante de la nature, cette puissance, en un mot, de pensée et de vision dont leurs œuvres sont si hautement empreintes. Quel a été leur secret? Ils ont aimé, ils ont admiré avec autant de sincérité que d’enthousiasme la grande œuvre de Dieu, ils ont demandé avec foi de tout leur cœur, et ils ont obtenu, parce que c’est aux plus fervents qu'il est le plus accordé.

Cfiapu.

Qui dit artiste, dit poète. Dans tout sujet, il faut aller plus loin que la réalité. Il faut joindre à l’accent pittoresque des choses l’émotion qu’elles ont inspirée. Il faut aller jusqu’à l’expression aiguë de la sensation produite parla nature. Vous ne pouvez rendre qu’une partie bien faible de cette sensation ; aussi vous ne sauriez en monter trop haut le diapason, afin que votre œuvre en garde le plus possible l’expression et la communique à ceux qui la verront.

Il faut que votre émotion personnelle, que le caractère particulier de votre manière de sentir, se traduisent dans votre œuvre et la fassent naïvement originale.

Carolus Duran.

Des choses décidées, du courage, et mettre toute son âme. Choisir la minute heureuse, aller comme une flèche sans hésiter un seul instant.

Tu. Chassériau.

M’est avis qu’en fait de peinture et de poésie, ce n’est pas le plus souvent quand on cherche qu’on trouve; c’est quand on est touché.

Léon Cogniet.

Il y a pour nous autres peintres quatre points principaux, à savoir : la forme par le dessin, la couleur qui résulte de la justesse des valeurs, le sentiment qui naît de

l’impression, et enfin l’exécution, le rendu de cet ensemble. Pour ce qui me concerne, je crois avoir le sentiment, c’est-à-dire un peu de poésie dans l’âme qui me porte à voir ou à compléter ce que je vois d’une certaine façon.

Corot.

Pas de littérature. Soyez peintre, et ne respirez que l’amour du grand, du beau et du simple. Mettez-vous, tenezvous dans des dispositions d’âme telles que l’idée reste très ingénue et que la plastique seule vous entraîne.

Il n’y a pas d’œuvre bien sentie qui ne soit naturellement bien peinte.

Fromentin.

Les facultés de sentir et de connaître que l’analyse philosophique isole sont inséparables dans nos esprits; le sentiment n’exclut pas le savoir; et savoir n’empêche pas d’être ému.

Eugène Guillaume.

Quelque chose à dire à l’aide de son outil, voilà l’artisan artiste. Pourquoi donc se perdre en raisonnements, en théories qu’une seule touche de pinceau peut rendre au néant! N’est-ce pas assez pour le tourment d’un véritable artiste de savoir qu’il arrive à la dernière heure sans avoir fait ce qu’il voulait? Il cherchait le fond de son âme pour la montrer, pendant qu’ailleurs on cherchait le succès.

J. -P. Laurens.

De l’âme, de l’âme, et encore de l’âme : voilà ce qu’il faut répéter à la jeunesse. Toute œuvre a pour but, objet, l’expression d’un sentiment. Si vous n’éprouvez pas ce sentiment vous-même, comment pourriez-vous l’inspirer aux autres?

Croire à son sujet est la première condition pour composer, et l’on ne croit qu’après avoir longtemps médité, longtemps laissé battre son cœur à l’unisson de ses per-

GAROLUS DURAN

PEINTRE

né en 1837.

PRINCIPALES ŒUVRES

L'Homme endormi ; — L’Assassiné (Musée de Lille) ;

La Dame au gant ; — Lilia; — Un Soir dans l’Oise (Musée du Luxembourg);

Gloria Mariæ Medicis (Palais du Luxembourg);

Vision; — Danac; — Andromède ; — Lucica ; Portraits de Mmc la comtesse Yandal, de Mme Fouquier, d’Émile de Girardin, de Charles Gounod, d’Arsène Iloussaye; Un Futur Doge; — L’Enfant bleu;

Jeunesse ; — En famille.

sonnages, que lorsqu’on les a vécus, lorsqu’on en rêve. Que de nuits Napoléon a traversé mon sommeil !

Meissonier.

Bel art que celui qui, sous une enveloppe matérielle, miroir des beautés physiques, réfléchit également les grands élans de l’âme, de l’esprit, du cœur et de l’imagination, et répond aux besoins divers de l’être humain de tous les temps! C’est la langue de Dieu.

Gustave Moreau.

Delacroix, en villégiature à Nohant, chez George Sand, lui dit un jour, au moment de se mettre à table : « Je viens de voir, en entrant dans le parc, un motif de tableau superbe, une scène qui m’a beaucoup touché. C’était votre fermière avec sa petite-fille. J’ai pu les regarder tout à mon aise derrière un buisson où elles ne me voyaient pas. Toutes deux étaient assises sur un tronc d’arbre. La vieille avait une main posée sur l’épaule de l’enfant, qui prenait attentivement une leçon de lecture. Si j’avais une toile, je peindrais ce sujet. » L’artiste découvrit dans les communs du château un volet sans emploi; et, le lendemain, il peignait dessus Y Education de la Vierge , une œuvre du sentiment le plus délicat et d’une grâce infinie.

La lettre suivante, adressée par J. -F. Millet à un de ses amis intimes, nous fait connaître quel cœur et quelle âme le grand artiste apportait à la représentation de ses paysans.

« Je vous avouerai, au risque de passer pour un socialiste, que c’est le côté humain qui me touche le plus en art... Ce n’est jamais le côté joyeux qui m’apparaît ; je ne sais pas où il est, je ne l’ai jamais vu.

« Vous êtes assis sous les arbres, éprouvant tout le bien-

être, toute la tranquillité dont on puisse jouir; vous voyez déboucher d’un petit sentier une pauvre figure chargée d’un fagot. La façon inattendue et toujours frappante dont cette figure vous apparaît vous reporte instantanément vers la triste condition humaine, la fatigue.

« Dans les endroits labourés, quoique, quelquefois, dans certains pays, peu labourables, vous voyez des figures bêchant, piochant. Vous en voyez une de temps en temps se redressant les reins, comme on dit, et s’essuyant le front avec le revers de la main. « Tu mangeras ton pain à la « sueur de ton front. » Est-ce là le travail gai, folâtre, auquel certaines gens voudraient nous faire croire? C’est cependant là que se trouve pour moi la vraie humanité, la grande poésie. »

Dans l’œuvre de Puvis de Chavannes, les peintures du palais Saint-Pierre, à Lyon, le Bois sacré cher aux arts et aux Muses ? la Vision antique, V Inspiration chrétienne, le Rhône et la Saône, sont parmi les plus originales et les plus émouvantes : c’est parce que le grand artiste y a mis toute son âme.

Sa mère, une vraie Latine, lui avait donné une âme lyonnaise, cette âme spéciale et caractéristique entre toutes, à la fois timide et hardie, mystique et positive, énergique et douce, claire et voilée, qui à la ténacité méthodique et méditative du Nord allie l’inspiration spontanée et décisive du Midi; et de la politique, de la philosophie et de la religion, n’a jamais aimé et pratiqué que ce qui est la bonté, la charité, l’indépendance, et la liberté. Il a aimé avec passion cette Saône descendue des Faucilles, entre des collines vertes et des coteaux dorés, qui serpente, ondule et se promène silencieusement dans la plaine, reflétant, comme un miroir d’argent, les clochers et les toits des gais villages qu’elle baigne, les peupliers et les saules qui encadrent pittoresquement ses berges de gazon fleuri; le Rhône qui, après avoir pris sa source dans les solitaires glaciers des Alpes, se teinte des brumes argentées du ciel

lyonnais, gaze légère, transparente, voilant sans la cacher la froide beauté de la cité, et puis se colore de l’azur lumineux et du soleil éclatant de la Provence ; qui reflète des tours de cathédrale, des donjons de châteaux, des cheminées d’usines, des trains de chemins de fer courant le long des rives : témoignage delà gloire du passé et de l’activité du présent. « Je pense souvent à notre grand Rhône, écrivait un jour le maître à un de ses amis ; que de fois j’aurais pris le train pour aller me retremper un peu dans ses horizons; mais c’est un rêve comme tant d’autres ! »

Dans les peintures du chœur du Panthéon, qui ont été son testament artistique, et dans lesquelles il semble qu’il ait tenu à devoir de montrer par son exemple qu’un artiste, tant que Dieu lui conserve la vie de son cerveau et la vigueur de ses mains, doit avoir l’ambition de toujours se perfectionner, Puvis de Chavannes a mis plus encore : son cœur. La figure de sainte Geneviève apportant du pain aux Parisiens affamés, et veillant sur Paris endormi, austère et noble figure, drapée monacalement dans une modeste robe noire et dans un long voile blanc, qui ne laisse voir que le visage d’une douce et grave beauté, est la personnification de sa femme, de celle qui, dans les angoisses des longues luttes, dans les joies des triomphes tardifs, avait été constamment l’amie fidèle, dévouée, lui offrant l’appui, l’encouragement et l’espérance de sa parole, de son sourire et de son regard, et qui, dans le silence d’un foyer fermé au monde, avait fait deux parts de sa vie : l’amour de l’étude et des belles choses, symbolisé poétiquement par un vase de fleurs et par une lampe allumée, et la protection du génie que, la première, elle avait découvert, admiré, et à qui elle avait tout donné : son intelligence et sa tendresse.

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