PAR DA LOU
(Jardin du Luxembourg).
l’endroit où l’on travaille, et de se sentir soutenu par tout ce qu’on a sous les yeux.
Henri Régnault.
Les nombreux peintres qui, à la suite de Brascassat, vinrent s’installer à Barbizon, pour étudier dans la forêt de Fontainebleau, et qui y fondèrent la fameuse colonie de paysagistes dont les souvenirs forment un des chapitres les plus intéressants et les plus pittoresques de l’histoire de l’art français contemporain, étaient les plus joyeux compagnons du monde. Ils aimaient passionnément la nature; ils travaillaient avec acharnement de l’aurore au crépuscule; mais leur travail était tout joie, tout enthousiasme. Un des compagnons du gai phalanstère artistique qu’était la fameuse auberge du père Ganne, pendant la période héroïque de la colonie, où les amateurs, les étrangers et les touristes ne l’avaient pas encore envahie, René Ménard, esquissait ainsi, pittoresquement, un des coins du gigantesque atelier en plein vent: « Il y a dans la forêt un endroit qu’on appelle la « Mare aux Evées » : c’est là où on allait se baigner et où on ne se déshabillait jamais sans évoquer quelque souvenir de la mythologie classique. Hamon avait un talent particulier pour imiter les satyres et les faunes. Boulanger faisait les naïades, et Nazon contrefaisait à merveille le berger mélancolique et rêveur, qui poursuit les nymphes en conduisant son troupeau. Tout ceci était d'ailleurs parfaitement conforme à la règle, puisque, dans le Traité de paysage de Valenciennes , écrit en 1810, il est dit qu’un peintre ne doit jamais entrer dans un bois sans rappeler dans sa mémoire les idylles de Théocrite. Mais les coloristes à outrance prétendaient qu’en pensant toujours aux anciens on néglige le soleil, et ils faisaient des couplets sur les baigneurs. »
Les chroniques de ce temps-là nous ont transmis quelques-uns des couplets de la chanson épique, sans commencement ni fin, longue comme une chanson de geste, aux
vers fantaisistes et aux rimes truculentes, que tous les artistes chantaient, sur l’air de la complainte de Fnaldès, pour célébrer leur chère forêt et leur hospitalière auberge, en peignant les rochers des gorges d’Apremont, les hêtres du Bas-Bréau, le Chêne du Roi, etc. :
Quel jolis horizons ont Les peintres de Barbizon!
* Des chên’s avec des rochers,
Des rochers avec des chênes,
Des chênes tous bancroches, et Des rochers qui font la chaîne;
Près de la Mare aux Évées Us déposent leurs effets,
Et nagent à l’heure des effets Comme des grenouill’s éprouvées.
C’est l’auberge du père Ganne, Où l’on voit de beaux panneaux Peints par des peintres pas novices et qui ne sont pas ânes.
On y voit des pétarades De Diaz de la Pena,
Des fagots verts ous’ qu’y a Des jaun’s d’œufs en marmelade!
Parmi les grands noms on voit Rousseau dont rien on ne voit; Quand par hasard on en voit Queuq’chose, rien on y voit.
Citons encore, oh! ma muse, Guignet, peintre qu’on Coignet, Coignet, peintre qui Guignet La gloire qui l’homme amuse!
Guillemin, de gloire avide, Pour lui seul un panneau prit; Il y mit tout son esprit,
Et le panneau resta vide.
Le véritable atelier de Corot était les champs. Dès qu’arrivait la belle saison, il allait s’installer à Ville-d’Avray,
H. DAUMIER Peintre et dessinateur 1807-1879.
Robert Macaire ; — Les Représentants représentés ; — Les Actualités; Les Gens de justice ; — Les Bons Bourgeois; — Locataires et propriétaires ; Idylle parlementaire , — Les Juges des accusés d’avril; — La Rue Transnonain Les Beaux Jours de la vie; — Les Bals de la Cour ;
Les Voleurs et l’Ane .
dans une maison, près de l’étang-. Tous les matins, à l’aurore, vêtu d’une blouse de maraîcher, la pipe aux dents, tel que l’a représenté Decan en un charmant tableau du Salon de 1877, lesté d’une forte écuellée de soupe bien chaude, il s’en allait dans les bois, et ne rentrait qu’à la nuit tombante. Un de ses amis, Adrien Marx, s’amusait fréquemment à le suivre et à l’écouter, caché derrière un buisson, pendant les conversations amusantes, ou tendres, qu’il avait avec la nature ou avec sa toile. Un jour, il entendit Corot chanter la plus plaisante des cantilènes, dont voici deux couplets :
Mettons ici,
Trader! dera,
Un petit garçon,
Digue dindon.
Au petit garçon Il manque une casquette,
Landerirette.
La casquette,
La voilà !
Landerira.
Daumier, rapporte Arsène Alexandre dans une biographie du maître, ne prenait le crayon qu’après avoir médité, qu’après avoir reconnu qu’il avait quelque chose à dire, et qu’il savait comment le dire. Alors, bien pénétré de son sujet, sûr de lui-même, il dessinait sans effort, aussi rapidement et aussi nettement qu’on écrit. Les amis qui venaient le voir le trouvaient la plupart du temps au travail, qu’il achevait tranquillement et gaiement devant eux. Le dessin fini, l’artiste s’écriait joyeusement : « Nous allons bien nous amuser et fumer de bonnes pipes. »
Chez Puvis de Chavannes, la période d’études préparatoires terminée, le travail d’exécution était tout de joie et
d’expansion physique et morale. Il fallait voir, dans le vaste hall de Neuilly, le maître, vêtu de sa longue blouse blanche, tête nue, devant l’immense châssis, à la main sa large palette alimentée à la truelle dans des baquets de couleurs, peignant ce qu’il appelait plaisamment « ses bonshommes » et « ses bonnes femmes », avec ardeur et énergie, en pleine pâte, à tour de bras, comme un fier ouvrier à sa besogne, chantant des coq-à-l’âne musicaux, ou les airs de bravoure de l’opéra favori de sa jeunesse : Guillaume Tell .
Alexandre Dumas, qui aimait beaucoup le peintre Vol- Ion, et le patronnait avec joie auprès des amateurs, disait un jour à J. Claretie : « J’ai là dans mon tiroir des billets de banque qu’un amateur m’a envoyés en me priant de lui avoir pour sa salle à manger deux tableaux de Vollon. J’ai écrit à Vollon; il ne m’a pas répondu. Il travaille sans doute à quelque tableau qui lui plaît, et se moque bien de cet argent-là. »
Dans le petit atelier de plein air de sa maison de la Rochelle, j’ai vu Bouguereau passer des heures sur une cheville d’enfant; et, comme je lui en exprimais mon admiration, lui répétant le mot qu’on fui prête plaisamment : « Vous perdez au moins cinq cents francs à vous amuser ainsi à une cheville; » il me répondit gaiement : « Je m’amuse fort en effet; si je réussis à faire cette cheville telle que je la vois, je n’aurai pas perdu ma journée, et je serai bien content. Mais, Dieu, qu’elle est donc difficile! Recommençons. »