POUR UNE QUI HÉSITE
Tu veux bien, mais tu ne veux pas, Ton œil dit oui, ta main repousse ; Pour baiser l’ongle de ton pouce.
Il a fallu de grands combats!
Si je guette un coin de ton bas Sous le volant qui se retrousse,
Tu veux bien, mais tu ne veux pas; Ton œil dit oui, ta main repousse.
m POUR DIRE DEVANT LE MONDE.
Et cependant, quand, triste et las De ces jeux cruels, par secousse Je veux partir et me courrouce Et prends la porte à grand fracas, Tu veux bien, mais tu ne veux pas.
COMMENCEMENT DES CHOSES
Huit ans, les joues si roses, avec les boucles d’or d’une petite fille anglaise. Mademoiselle Lucie, qu’une domestique accompagne, revient du parc Monceau, sa poupée entre les bras.
— Bonsoir, maman !
— Bonsoir, bébé.
Quelle mère ? une fort agréable personne, maquillée comme une figure de cire, qui tient son mobilier de M. de Marciac, sa voiture de M. de Puyroche, ses toilettes du vicomte d’Argelès, et Bébé — d’elle ne sait
qui. Mais l’oubli du père n’implique pas l’indilférence pour l’enfant. On est une folle fille, on est une sage mère. Même, on rêve, pour une autre soi-même, toutes les honnêtetés que l’on n’a pas. Mauvais exemple et bon conseil.
— Mon Dieu, Bébé, qu’est-il arrivé à ta poupée ? Je ne lui connaissais pas cette robe de faille rose, cette toque de jais blanc, et je ne lui avais jamais vu ces diamants aux oreilles.
— Bon! dit Mademoiselle Lucie, avec un petit haussement d’épaules, des loques, du clinquant, du strass.
— Mais encore, qui lui a donné tout cela?
— Eh ! maman, c’est le polichinelle de monsieur Paul.
La mère ouvrait de grands yeux étonnés.
— Au fait, c’est vrai ; tu ne sais pas, il faut que je t’explique. Figure-toi que, depuis bien longtemps, le polichinelle de monsieur Paul rôdait autour de Lili; il avait des intentions,
COMMENCEMENT DES CHOSES
pour sûr ! et ce n’était pas difficile à voir. Aux Tuileries, au parc Monceau, aux Champs- Elysées, autour de Guignol, près de la marchande de gaufres, dans la voiture des chèvres, partout, il nous guettait, nous suivait. Nous, nous avions l’air de ne pas remarquer tous ces manèges-là. C’est comme cela qu’il faut faire, n’est-ce pas, maman ? Enfin, la semaine dernière, monsieur Paul, un petit garçon très bien, s’est décidé à parler. Il m’a déclaré que son pantin était tout à fait amoureux de ma poupée et ne reculerait devant aucun sacrifice pour parvenir à lui plaire. Je le laissais dire. Il était bon de savoir ce qu’il entendait par des sacrifices. 11 entra dans des détails. Il offrait un ménage très complet, acheté passage Delorme, une voiture attelée de deux moutons, et la toilette, naturellement. En outre, une somme, le premier de chaque mois. C’étaient des propositions convenables, dis, petite mère? Et le polichinelle, très bien mis, avait l’air d’un gentleman. J’ai pensé
qu’il ne fallait pas laisser échapper l’occasion, et voilà pourquoi ma poupée a quelques nippes, en attendant mieux. Pour une petite qui commence, c’est gentil d’avoir une voiture.
La mère pouffait de rire.
— Tiens, continua Bébé, on dirait que ça t’étonne, tout ça? Tu n’as donc aucune idée de ce qui se passe? Mais, maman, de ces arrangements-là, il s’en fait tous les jours. C’est une habitude. On ne s’en cache pas. Toutes les poupées de mes amies sont fort bien entretenues. Tiens, la poupée de Jeanne est avec le clown de monsieur Maxime, celle de Renée avec le bébé chinois de monsieur Adrien, et celle de Régine avec le général circassien de monsieur Philibert ! Elle a eu de la chance, celle-là; il faut dire aussi qu’elle est admirablement faite, et qu’elle a un chic !
— En voilà assez ! dit la mère en essayant de reprendre son sérieux. Votre poupée me
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fera le plaisir, mademoiselle, de rompre toutes relations avec le polichinelle de monsieur Paul.
— C’est déjà fait, maman ! Lili lui a signifié son congé, aujourd’hui même. Elle avait, je crois, quelque amitié pour lui. Mais elle a compris qu’elle ne devait pas s’en tenir à une liaison qui ne l’aurait conduite à rien de sérieux. Il tenait ses promesses, je ne dis pas, mais si pauvrement ! Une vraie pitié! Est-ce qu’elle pouvait supporter, — tandis que la poupée de Régine étrenne chaque dimanche une robe nouvelle, — de porter, elle, une méchante toilette de quatre sous, toujours la même ? Ah ! si elle pouvait s’arranger avec le général circassien !