LA BELLE MANGEUSE
lait tout! Étonné, il ne fut pas effrayé. Ce n’était plus le moment des hésitations. 11 fallait vaincre ou mourir. Il se montra extraordinaire. Pendant trois heures, — sans changer d’assiette, la princesse ne lui en donnait pas le temps ! — il engloutit autant de vivres qu’il en faudrait pour nourrir, toute une journée, la moitié d’un régiment en campagne. Une minute, il s’interrompit, mais voyant qu’elle mangeait encore, il recommença à manger, furieusement. Et les tranches de saumon, les tranches de jamhon, les tranches de pâté, les cuisses de poulet, les ailes de perdrix, étaient dans sa bouche comme ces feuilles mortes qu’un vent d’orage entasse en tourbillonnant dans un trou. Il dut s’arrêter enfin, satisfait de lui; et il regarda la princesse, en homme sûr de la victoire.
Elle avait les yeux pleins d’une admiration attendrie ; il se rengorgea ; c’était certain : il triomphait!
Mais alors, — tandis qu’il soufflait, gonflé, énorme, n’en pouvait plus, — elle se leva, ouvrit une porte, montra du doigt à son hôte, dans une autre pièce, une autre table surchargée d’une abondance effroyable de victuailles, puis, en entraînant vers la nappe blanche comme des draps d’alcôve le convive épouvanté : « Et maintenant, soupons! »
dit-elle en souriant.