LA BELLE MANGEUSE
Pendant son dernier séjour à Varsovie, le pianiste Golvinat reçut, de la princesse Saratoff, une invitation à souper. Il demeura quelque peu perplexe. Accepterait-il, refuserait-il? Certes, robuste, et de formes colossales, doué parla nature d’un estomac difficilement assouvi, il se sentait, d’ordinaire, sûr de lui. Mais la princesse passait pour une mangeuse effrénée. Une incomparable dévoratrice des plus pesantes victuailles, c’était elle; et Jamais encore elle n’avait rencontré un convive capable de lui tenir tête. Ce sou-
per serait un duel ! Au moment de se mesurer avec une telle adversaire, il hésitait. Le désir de la victoire l’emporta enfin sur la crainte de la défaite ; après s’être préparé à la lutte par deux jours d’une convenable abstinence, il se rendit à l’invitation de la princesse, sans trop d’inquiétude, décidé aux efforts suprêmes.
Elle attendait, assise déjà devant une table chargée de mets et de bouteilles.
Dès qu’il la vit, il fut tout à fait rassuré.
Jeune comme les églantines, plus grêle que les roseaux tremblants, et si pâle, phtisique peut-être, — Ophélie, en vérité, — la princesse Saratoff devait être rassasiée dès le deuxième service. Allons, on avait exagéré les choses, il triompherait aisément.
Le repas commença presque sans paroles.
Ophélie, oui, mais Gargamelle! Tout, tout, les poissons, les viandes, les gibiers, les légumes craints du soupeur prudent, et les lourds pâtés aussi, elle avalait, avalait, ava-