‹ Pour dire devant le mondeChapitre 9 sur 82 · LES BALCONS ROSES · texte numérisé non relu

LES BALCONS ROSES

Il y a à Paris, dans les quartiers neufs, pour le passant qui regarde, un moment furtif et exquis. L’ombre a gagné d’abord le rez-de-chaussée des hautes maisons blanches, elle a éteint l’or brutal des enseignes, et, d’étage en étage, une insensible escalade envahit presque entièrement les façades qui, à présent, semblent voilées d’une gaze noirâtre, bien tendue. On voit transparaître distinctement tous les détails de l’architecture; mais ce qui avait la blancheur crue de la pierre est

devenu sombre comme une feuille de papier où l’on a renversé un encrier. Seuls, les longs balcons supérieurs se dérobent encore à l’ascension du crépuscule. Illuminés par le couchant, qui les regarde par-dessus l’épaule des maisons, ils sont roses, tout roses, d’un rose tendre pareil à celui d’un jeune visage qui rougit. C’est comme un baiser d’adieu que le jour pose au front de la ville déjà ténébreuse, ou plutôt^ comme un diadème lumineux, les ferrailles compliquées des balcons imitant les ciselures. De loin en loin, des arbustes malingres qui se dressent hors de leurs cadres verts, paraissent des arbres féeriques, grâce à la clarté rose qui les baigne, et les serins, dont on ne démêle pas les cages parmi l’enchevêtrement des branches, semblent, pendant un instant, des colibris merveilleux. Alors les fenêtres s’ouvrent et les jeunes filles apparaissent. Pourquoi? qui les attire? Savent-elles qu’à ce moment les balcons de Paris sont semblables à des édens suspendus.

Page 1