Pour étudier les patois méridionaux, notice bibliographique
La présente notice est faite dans la même intention que notre précédent travail intitulé: Pour étudier les troubadours (i). Elle s'adresse à peu près au même public et nous lui avons conservé le même caractère élémentaire. Elle est destinée, en principe, à ceux qui désirent avoir quelques connaissances des études dialectales concernant le Midi de la France ou qui veulent contribuer à leur développement. On nous a demandé souvent un ouvrage de ce genre, destiné aux débutants : le voici. Les instruments de travail ne manquent pas, comme on le verra. Mais ils ne sont pas tous de même valeur. Si nous avions voulu écrire une bibliographie critique, nous aurions dû faire beaucoup de réserves sur la méthode employée par leurs auteurs. Tels qu'ils sont cependant, ces livres rendent bien des services à nos études et il faut être reconnaissant aux humbles travailleurs qui en ont rassemblé patiemment les matériaux.
Mais on peut faire mieux avec un peu de bonne volonté et surtout de bonne méthode, même
(1) Publié dans le Bulletin de la Société Archéologique du Midi de la France (1914-1915), avec tirage à part. (Toulouse, E. Privât, 1916; in-S"» de 12 p.)
avec du simple bon sens, qui est mieux partagé que ne le dit le philosophe. Dans la description d'un patois — ou pour mieux dire d'un parler — ou dans l'établissement d'un lexique, les difficultés ne sont pas insurmontables : il s'agit de bien voir, ou plutôt de bien entendre, et de bien classer. Il ne faut pas surtout, dans les études dialectales, se fier à l'imagination, qui est une source permanente d'erreur dans tant de domaines, ni chercher, à propos de ces études, à résoudre des problèmes demeurés obscurs ; le pire est pour un « amateur » de vouloir dire du nouveau sur des questions qui n'en comportent plus, ou de traiter, k propos d'une étude de détail, les points les plus abstrus de la philologie romane. Le nombre de braves chercheurs qui croient à l'origine celtique, anglaise ou bretonne de nos dialectes romans est encore beaucoup trop grand ; ces amateurs ne sont pas tous des ignorants ni des sots ; mais, partis d'une idée préconçue et fausse, ils s'obstinent dans l'erreur. L'étude d'un ou deux bons livres les mettrait dans le droit chemin ; ils n'en ont cure et semblent réclamer comme un droit de demeurer ridicules et arriérés. Il n'y a rien à faire avec ces incorrigibles ; nous nous adressons aux travailleurs de bonne volonté.
Dans le domaine si intéressant de la dialectologie méridionale deux grands dialectes ont été étudiés avec plus de soin que les autres : le provençal, le gascon. Les grammaires « provençales » ou gasconnes ne sont pas rares ; et si la Gascogne
n'a pas encore son Trésor de la langue gasconne, la Provence avait depuis longtemps de bons dicliotnaires (comme celui d'Honuorat), dont Mistral a iicorporé la substance dans son admirable Trésor du Félibrige. Les autres dialectes ont été en gérerai moins bien favorisés que ces deux privilèges ; il y a encore un beau domaine ouvert à Tac i vite des chercheurs.
la plupart des études dialectales dues à nos conpatriotes ne sont pas faites en général sur un plai bien scientifique. Celte faiblesse — car c'en est une — est due à plusieurs causes, dont la prircipale est la suivante : parmi tant d'études de tout genre, quelques-unes seulement sont faites par des gens de métier : or c'est un métier que de aire un livre, surtout un livre de dialectologie. Malheureusement le petit nombre de chaires consicrées à ces études dans nos Universités et surtout le petit nombre d'étudiants qui poussent ces iiêmes études à fond nous laisse craindre que pendant longtemps encore, même dans ce domaine, qui «st pourtant nôtre, nous n'ayons besoin des étrangers.
Il le serait pas difficile de se passer à peu près comjlètement de ces auxiliaires. Un peu plus de zèle ce la part de nos étudiants et un peu de disciplire de la part des « amateurs » nous y aideraien, beaucoup. Les bons livres qui les guideraient ne manquent pas tout à fait.
L'A^/as Linguistique de la France n'est pas à la portée de tout le monde ; mais on le trouve dans les bibliothèques des Universités et dans les granies bibliothèques publiques. Des cartes muet-
les permettent de compléter les enquêtes linguistiques de V Atlas.
La description phonétique d'un patois est chose assez délicate ; mais on peut prendre modèle sur la Phonétique française de M. E. Eourciez. Les personnes qui ignorent le latin .(je songe aux nslituteurs et aux fonctionnaires vivant dans les milieux où se conservent les dialectes) troiveraienl facilement d'autres modèles dans les libres cités plus loin. A ceux-là nous demanderions seulement une description exacte des sons du diafecte étudié: c'est une étude qui, faite avec conscimce et exactitude, peut remplacer, dans quelque mesure, une monographie de phonétique.
Pour la morphologie, la besogne est plus fa:ile. Le classement des conjugaisons, l'étude des 3ronoms, de la composition des mots, etc., peut être faite sans connaissance du latin : une gramnaire française élémentaire peut même, au besoin, servir de modèle.
La syntaxe est une partie de la gramnaire d'ordre plus délicat. On peut, dans ce donraine, adopter le plan de la Syntaxe des pavlers provençaux modernes de M. J. Ronjat, ou, à a rigueur, celui d'une grammaire française bien Faite, en insistant, dans ce cas-là, sur les différences de la syntaxe française et de la syntaxe méridiccale.
Mais c'est surtout dans le domaine de la lexicographie que les bons travailleurs peuvent rendre à la philologie romane d'éminents services. Aucun « homme de métier », que je sache, aucun romaniste de profession — du moins «n ce qui concerne nos dialectes méridionaux — n'a
entrepris une œuvre monumentale comme le Trésor du Félibrige de Mistral. Mais il y a déjà de bons lexiques et celui du parler de Vinzelles (Puy-de-Dôme), dû à M. A. Dauzat, peut être pris comme modèle. On devra veiller, si on n'a pas de caractères typographiques spéciaux, à adopter une graphie simple, avec notation de l'accent tonique ; il faudra distinguer les sourdes des sonores, par exemple le s du z, indiquer à quels sons exacts correspondent j et ch {dj\ tch, ts) et ne se hasarder aux explications étymologiques qu'avec une prudence extrême.
Les dictionnaires historiques d'un dialecte ou du parler d'une ville sont rares ; je crois même qu'ils n'existent pas. Des villes comme Marseille, Bordeaux, Toulouse (1), oii les documents abondent depuis les origines jusqu'à nos jours, ne possèdent aucun dictionnaire historique de leur langue. Il y aurait là cependant un beau champ d'activité pour une Société savante ; l'histoire d'une ville, comme celle d'un peuple, revit dans sa langue : l'âme des aïeux y vibre éternellement.
Parmi les ouvrages généraux, le plus important pour l'étude de la dialectologie méridionale reste la Grammaire des langues romanes de Meyer-
(1) Pour Toulouse, celui de Doujat, revu par Visner, rend des services ; mais il est tout à fait insuffisant. Pour Bordeaux, un relevé des mots importants contenus dans les dix premiers volumes des Archives historiques de la Gironde a été fait; cf. infra, p. 17.
Lûbke, qui fait une grande place aux dialectes modernes. La grammaire de Diez est vieillie et traite essentiellement, du moins pour la langue d'Oc, de la langue littéraire ancienne. Les Eléments de linguistique romane de M. Bourciez contiennent, sous une forme abrégée, des renseignements abondants, sûrs et précis; sa Phonétique française reste un excellent guide : c'est d'après elle que nous avons étudié jadis, dans un travail de jeunesse, la phonétique d'un dialecte méridional, dont nous espérons étudier un jour la morphologie.
Que les étudiants et les amateurs de bonne volonté auxquels est dédiée la présente brochure nous viennent en aide. Pendant longtemps nos Universités ne pourront pas « produire » autant que les Universités allemandes ; il n'y a pas assez de « travailleurs » chez nous, tâcherons ou entrepreneurs; il n'y a pas assez d'équipes. L'étude de nos dialectes est à la portée de tous; il y a, dans les ouvrages signalés plus loin, des témoignages d'une patience et d'un dévouement que nous admirons. Il n'a manqué aux auteurs de la plupart de ces monographies qu'un peu de cette discipline scientifique sans laquelle des travaux de cette nature restent inutilisables. Les lacunes sont nombreuses; que tous les bons amants du sol natal, los Jl^els amans de la terra, comme dit la Chanson de la Croisade, nous aident à les combler.
Nous avons classé par dialectes les ouvrages de
la deuxième et de la troisième partie. Nous ne croyons pas aux dialectes, scientifiquement parlant. Cependant on est d'accord, en général, pour admettre leur existence en raison de la commodité du classement: c'est à ce titre que nous les avons distingués, d'une façon d'ailleurs très générale. Une subdivision trop grande ne présentait, du moins pour ce travail, aucun intérêt,
Nous avons donc distingué les dialectes des contrées suivantes: Provence (y compris Nice, Cap de Provensa); Languedoc oriental et occidental, le premier rattaché à Montpellier, le second à Toulouse ; Gascogne et Béarn ; Limousin et Auvergne (avec le Velay). Quant au Forez, au Lyonnais, au Dauphiné et à la Savoie, qui font partie du domaine franco-provençal, nous ne les avons admis qu'à titre pour aiasi dire secondaire, nous contentant de noter les principaux ouvrages qui les concernent. Nous avons donné une place au catalan-roussillonnais et même au catalan en général ; mais dans ce dernier domaine nous avons fait un choix 1res restreint.
Pour les dialectes nettement méridionaux, nous avons dû faire également un choix ; il y a, en particulier dans les éditions de textes, des notices grammaticales, souvent fort bien faites, que nous n'avons pas cru devoir indiquer, parce qu'il fa lait bien se borner et que notre intention était de donner une Bibliographie sommaire.
On sait d'ailleurs où trouver le complément: dans la Bibliographie des parler s gallo-romans de Behrens (2'^ édition. 1907) et dans les bibliographies des revues de philologie romane, en
attendant que l'éminent bibliographe M. E. Lefèvre nous donne sa Bibliographie de la Langue d'Oc. On trouvera dans notre Bibliographie de la grammaire provençale (Barcelone, 1917), dont la 2® édition a paru en tête de notre Grammaire de l'ancien provençal, tout ce qui concerne les dialectes anciens ; ici c'est principalement des parlers ou patois modernes que nous avons voulu nous occuper.
Il existe, dans le domaine de la lexicographie, d'assez nombreux travaux inédits. Vu le caractère de notre travail nous n'avons pas cru devoir les signaler; on en trouvera l'indication dans la Bibliographie de E. Behrens.
Je rappelle en terminant que je n'ai voulu faire qu'un choix. Il était difficile de se borner et j'ai dû laisser de côté, à regret, des articles de valeur. A défaut d'une bibliographie complète du sujet, celle-ci rendra quelques services.
Toulouse, avril 1922.