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II. — L'EGLISE ET LES ŒUVRES SOCIALES

1° Les appels traditionnels de l'Eglise.

La question sociale n est pas une question nouvelle ; elle est aussi ancienne que l'inégalité des conditions et la lutte des classes. La crise du capital et du travail, qu'elle a pour but de terminer, n'est pas spéciale non plus au temps où nous vivons. Elle existait au temps du paganisme, elle a existé au moyen-âge, elle s'est simplement renouvelée au siècle dernier. Au cours des siècles, c'est toujours l'Eglise qui est intervenue le plus efficacement pour la résoudre.

L'Église n a jamais cessé de s'intéresser à la cause de l'ouvrier. Mais il faut bien reconnaître que, pendant la première moitié du XIXe siècle, sa liberté d'action fut paralysée, en notre pays surtout,

parla suppression des corporations brusquement opérée à la fin du siècle précédent.

Sous un prétexte de liberté, l'ouvrier avait été réduit à l'isolement. Dès lors, ne trouvant plus l'appui matériel et moral que lui avait donné jusque-là l'association dont il était le membre, l'individu était resté suel en face de lui-même, sans aucun lien d'intérêt, d'honneur ou de réputation avec ses compagnons de travail, sans protection ni garantie contre les forts. Dans cet état d'abandon, il trouva bien dans l'inépuisable charité de l'Eglise le remède à ses misères les plus urgentes. Mais l'Eglise n'avait pu aller plus loin, elle n'avait pu remédier au mal général. Et quel mal ? « Une concurrence effrénée, une lutte pour la vie où chacun réduit à ses seules forces cherche à l'emporter sur les autres, au ris*que d'amener leur ruine ; une mêlée où l'on se coudoie, où l'on s'écrase, où l'on se foule aux pieds ; c'est-à-dire en résumé, l'oppression en haut, la servitude en bas, l'antagonisme partout et l'union nulle pari (1 » : voilà quelle était la situation.

L'Eglise du moins n'avait pas cessé de signaler le mal, et quand de jeunes officiers français, en 1870, au milieu des loisirs que leur imposait la captivité, cherchaient les bases et les conditions de la paix sociale, ils répondaient aux désirs non dissimulés de l'Eglise.

Par leurs préoccupations et leurs études, ils étaient,

(1) M*r Freppel. Discours au Congrès des Cercles ouf tiers.

sous une forme plus appropriée aux besoins généraux de leur temps, les continuateurs d'Ozanam qui les avait prophétisés lorsqu'il écrivait : « Il y a beaucoup d'hommes qui ont trop et qui veulent avoir encore ; il y en a beaucoup plus d'autres qui n'ont pas assez, qui n'ont rien, et qui veulent prendre si on ne leur donne pas. Entre ces deux classes d'hommes, une lutte se prépare, et cette lutte menace d'être terrible ; d'un côté, la puissance de l'or ; de l'autre, la puissance du désespoir. Entre ces armées il faudrait nous précipiter, sinon pour empêcher, au moins pour amortir le choc. »

Ozanam se jeta entre les deux, mais il n'avait et ne pouvait avoir que l'arme de la charité faite à l'individu. Il était réservé à cette « grande semeuse d'idées » (1) qu'a été l'Œuvre des Cercles, â'exercer une véritable action sociale, en provoquant, sous les auspices de l'Eglise, le mouvement syndical qui devait substituer la force de l'association à la faiblesse de l'individu. Injustement suspectée et même combattue, l'Œuvre des Cercles a toujours trouvé un appui dans les encouragements de l'Eglise, et, il y a 25 ans, elle recevait sa récompense dans l'Encyclique Rerum Novarum.

Cette Encyclique, dont un de nos plus célèbres économistes, M. Leroy-Beaulieu, a pu dire qu'elle était un « baiser du Christ à ses pauvres, » cette Ency-

(1) G* Goyau.

clique était la charte immortelle du travailleur, la garantie de ses droits et le code de ses devoirs.

Certains esprits timides s'en étonnèrent, mais ils ne connaissaient pas l'Eglise. Le grand mal de l'impiété contemporaine avait été de détacher le peuple de l'Eglise, sa bienfaitrice séculaire, en lui faisant croire qu'au milieu de ses luttes et de ses souffrances, il n'avait rien à attendre d'elle. Mais il n'était pas possible que le désaccord se perpétuât, il n'était pas possible que le peuple fermât son cœur aux tendres sollicitudes de Léon XIII, lui rappelant sans cesse que l'Eglise, en dehors de ses œuvres surnaturelles c accomplit dans le monde, même pour la félicité de cette vie, une mission de salut (1) ».

Depuis, l'Eglise n'a pas cessé de rappeler la nécessité d'une action sociale catholique à exercer au nom de la charité chrétienne, c Que vous deviez, vous aussi, écrivait Pie X aux évèques du Brésil, le 18 décembre 1910, préconiser de toute votre énergie, dans vos villes, cette action sociale, d'esprit chrétien, c'est ce qu'enseigne le génie de notre temps, si fertile en associations et en œuvres sociales ; c'est ce que demande la charité chrétienne qui nous ordonne de nous rendre service les uns aux autres, avec un zèle qui plaçant le salut éternel au premier rang de nos sollicitudes, ne néglige pas les choses nécessaires ou utiles à la vie ; c'est ce que réclame, et réclame avec instance

(1) Encyclique Immortale Dei.

l'intérêt du peuple chrétien compromis chaque jour davantage parles malsaines excitations des agitateurs. Il faut venir au secours de ce peuple de peur que mal conseillé par l'indigence et entouré d'embûches, il ne tombe dans les pièges des. socialistes et n'abandonne misérablement la religion et la foi. »

Mais l'Eglise ne nous demande pas seulement d'aller au secours des autres dans une pensée de charité chrétienne, elle veut qu'on y joigne la soumission et la docilité à ses doctrines et à ses directions.

2° Les droits de l'Eglise*.

Pour se dispenser de cette docilité, quelques-uns allèguent que les questions sociales ne sont pas du ressort de l'Eglise : ils lui permettent tout au plus d'en recommander l'étude à ses fidèles, au nom de la charité. Ce sont disent-ils, questions purement économiques, ressortissant au domaine de la science, et demandant parfois l'intervention de l'Etat, mais l'Eglise n'y a rien à faire.

Il est facile de faire justice de cette prétention.

« L'Eglise s'interdit de pénétrer dans le domaine purement profane, purement politique, purement économique. Elle reconnaîtra par exemple, à ses fidèles pleine et entière liberté d'être partisans ou adversaires du bimétallisme, de choisir entre l'impôt personnel et l'impôt réel, entre les institutions héréditaires et le

régime électif, entre le scrutin majoritaire et la représentation proportionnelle. C'est que précisément au regard de la morale chrétienne, ce sont des matières indifférentes par elles-mêmes (1). » Dans ce domaine, la moralité ne peut venir que de l'intention bonne ou mauvaise de celui qui agit.

Mais il n'en est pas ainsi de la plupart des problèmes sociaux dont nous nous préoccupons. « Les revendications relatives au salaire, disaient les érêques de Prusse réunis à Fulda, le 22 avril 1900, se rattachent aux plus vitaux de nos intérêts à tous ; elles mettent en question les devoirs des ouvriers envers eux-mêmes, envers leurs familles, envers leurs compagnons de travail, envers leurs patrons, envers la société, envers l'Etat ; elles augmentent fatalement l'antagonisme entre les classes de la société. » Elles ont donc une portée morale.

Il en est ainsi de tout ce qui touche le travail de l'homme.

C'est Dieu qui a donné à l'homme une fin éternelle à atteindre, mais c'est le même Dieu quia voulu que le travail fût, sur la terre, le moyen de tendre à cette fin : Dès lors, est-il possible qu'il n'y ait pas corrélation entre l'un et l'autre? Est-il possible que ce qui concerne le travail de l'homme puisse se régler sans aucune considération de sa fin éternelle?

L'Eglise ne peut pas l'admettre ; elle revendique le

(1) La Brière, Etudes, décembre 1912, p. 706.

droit de parler sur cette importante question et sur toutes celles qui lui sont connexes.

En cela elle n'usurpe rien ; elle reste sur son domaine qui est celui des choses spirituelles.

Sans doute, elle est faite d'abord pour le salut des individus ; elle agit sur eux en vue de leur bonheur éternel, elle les purifie, et elle les sanctifie. Mais, comme le salut des individus peut être favorisé ou compromis par les conditions dans lesquelles ils vivent, et notamment par les conditions faites au travail aujourd'hui, l'Église se doit à elle-même de s'en préoccuper, comme elle l'a toujours fait d'ailleurs.

3° Les doctrines de l'Eglise.

En vertu de ces principes, l'Eglise propose sur les questions sociales un ensemble de doctrines que ses enfants doivent accepter.

Il leur faut, en effet, choisir entre la doctrine catholique ou la doctrine contraire.

C'est ce que faisait observer très justement le Congrès de l'A. C. J. F. tenu à Lyon les 18-22 avril 1912, relativement aux syndicats : « Toute action syndicale, bien qu'elle ait pour objet essentiel l'étude et la défense d'intérêts professionnels et économiques, met nécessairement en cause des principes, et implique, par suite, des doctrines entre lesquelles il est indispensable de choisir. »

Il faut choisir non seulement entre l'harmonie des

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classes ou la lutte des classes, entre la paix sociale ou la révolution sociale, entre la propriété privée ou le collectivisme, mais il faut choisir entre les doctrines professées par l'Eglise, et celles qu'enseigne le matérialisme sur le bonheur et le bien-être, sur le travail, sur la propriété, sur La justice, sur la charité, etc., parce que de la préférence donnée à l'Eglise ou au matérialisme dépendra tout le reste.

Or, pour nous Catholiques, le choix doctrinal est fait.

Nous avons vu l'Eglise s^ jeter entre le capital et le travail, pour essayer de prévenir de redoutables conflits. Nous l'avons entendue condamner, chez ses fils, l'égoïsme de la richesse qui se désintéresse du pauvre, et les chimères de la pauvreté qui chercherait à s'élever par des moyens destructeurs de tout ordre social.

Devant le travailleur qu'avaient pu éblouir les sophismes de certains théoriciens, l'Eglise établit la lé? fjitimité de la propriété individuelle, produit de l'accumulation du travail et du salaire, et la légitimité de sa transmission, conséquence et manifestation nécessaire de l'extension de la personnalité humaine. Elle lui montre que la suppression de cette propriété serait la destruction du travail libre, la ruine de la liberté, et en définitive l'asservissement de l'homme, sous la domination de l'autorité qui dirigerait ses efforts, et qui aurait la prétention de partager les produits de son travail (1).

(t) C'est un droit naturel indiscutable que la propriété pri-

Au travailleur qui gémit sur Vinégalité des conditions, l'Eglise n'essaie pas de faire de fausses promesses. Elle sait bien pourtant qu'elle serait mieux vue d'un grand nombre, si elle faisait écho à leurs rêves ou à leurs sophismes, mais elle n'a souci que de la vérité ; elle sait aussi qu'il est moins dur de dire la vérité que de bercer les esprits de chimères irréalisables, et d'espérances toujours déçues. Au risque de se faire des ennemis irréconciliables, elle proclame que l'inégalité est la grande loi de l'homme. Les causes en sont multiples et il n'est au pouvoir de personne de les faire disparaître complètement. La diversité de l'origine, la variété des talents, des caractères, des forces et des facultés, la différence des tempéraments, des passions, des goûts et des besoins, la lutte du vice et de la vertu, amèneront toujours forcément des inégalités que l'organisation sociale la plus parfaite ne pourra jamais effacer (1).

vée, fruit du travail ou de l'industrie, de ïa cession ou de la donation, et chacun en peut raisonnablement disposer à son gré.

{Règlement de l'Action populaire, 18 décembre 1903 N.V.).

(1) La société humaine, telle que Dieu l'a établie est composée d'éléments inégaux, de même que sont inégaux les membres du corps humain ; les rendre tous égaux est impossible, et serait la destruction de la société elle-même.

L'égalité des divers membres de la société consiste uniquement en ce que tous les hommes tirent leur origine de Dieu leur créateur, qu'ils ont été rachetés par Jésus-Christ, t qu'ils doivent, d'après la mesure exacte de leurs mérites

A ce mal de l'inégalité l'Eglise toutefois, pose une limite ; cette inégalité ne doit jamais être telle que ceux d'en bas n'aient pas droit à ce qui leur est nécessaire pour vivre. L'ensemble des biens existants ne suffit pas, par lui-même, nous disent les économistes, à subvenir à l'ensemble des besoins ; mais fécondés par le travail, les biens dépassent les besoins; dès lors, il n'est pas possible que quelqu'un puisse être exclu du partage de ces biens, au moins dans la mesure où il en a besoin pour assurer son existence.

A ce mal de l'inégalité, même ainsi limité, l'Eglise

apporte, comme remède et comme consolation, l'espé-

' tance d'une supériorité avenir dans un monde meilleur.

Ah ! je sais tien qu'on accuse l'Eglise de ne donner ainsi qu'une platonique consolation. Ceux qui se rient de nous ne peuvent pas nous comprendre, et, à cause de cela, il est pénible et difficile de discuter avec eux. Mais, s'ils sont de bonne foi, ils reconnaîtront que ce n'est pas un mince bienfait que d'illuminer d'un rayon

et de leurs démérites, être jugés, récompensés ou punis par Dieu.

En conséquence, il est conforme à l'ordre établi par Dieu qu'il y ait dans la société humaine des princes et des sujets, des patrons et des prolétaires, des riches et des pauvres, des savants et des ignorants, des nobles et des plébéiens, qui tous unis par un lien d'amour, doivent s'aider réciproquement à atteindre leur fin dernière dans le ciel, et, sur la terre, leur bien-être matériel et moral. Ibid. N. 1,11, III .

d'espérance une existence qui se dit malheureuse ; ils reconnaîtront qu'ils n'ont rien de comparable à lui offrir. Car que peut faire à celui qui souffre, la promesse, dont vous le bercez, d'un progrès social dont il ne jouira jamais personnellement, à supposer qu'il se réalise ? Ce progrès, c'est le bonheur des autres, il n'en jouira pas ; or, il veut un bonheur à lui, où le prendrez-vous ? Lui parlerez-vous de solidarité ? Il cherchera quelle solidarité l'unit à ceux qui sont plus heureux que lui ; il se demandera surtout pourquoi la solidarité de l'existence n'irait pas jusqu'à la solidarité du bonheur. Quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, il reste en face de ce problème insoluble pour vous : Comment se fait-il que l'homme doive travailler pour être heureux, et qu'il ne le soit pas cependant ? Je vous mets au défi de trouver une autre solution que celle de l'Eglise : Tout ce travail perdu en apparence pour le bonheur, est un placement, une épargne pour le Ciel.

Comme complément de cette doctrine, l'Eglise rappelle que les deux classes d'hommes qui se partagent la société, loin de se combattre, doivent « s'unir harmonieusement et se tenir dans un parfait équilibre, » de la même manière que les membres du corps s'adaptent merveilleusement l'un à l'autre, c Elles ont un impérieux besoin l'une de l'autre : il ne peut y avoir de capital sans travail, ni de travail sans capital. » L'accord se fera par la pratique des devoirs mutuels,

et avant tout par l'accomplissement de ceux qui dérivent de Injustice (1).

Cette justice, l'Eglise le rappelle, n'est pas seulement le devoir de l'ouvrier et du pauvre, qui ne doit jamais léser les droits d'autrui, ni manquer aux contrats qu'il a faits ; mais elle est aussi le devoir du riche et du patron qui doit tout d'abord respecter dans l'ouvrier la dignité de la personne humaine, relevée par la dignité du chrétien. L'ouvrier est autre chose qu'un rouage de production, dont on calcule la force et la durée. C'est un être intelligent et moral que l'on emploie, envers lequel on se lie, et qui a droit à tout le salaire de son travail. C'est une personne humaine ayant droit au respect, dans toutes les conditions de sa nature spirituelle et corporelle, ayant droit à la

(1) « Les obligations de justice, pour la prolétaire et l'ouvrier, sont celles-ci : fournir intégralement et fidèlement le travail qui a été convenu librement et selon l'équité ; ne point léser les patrons ni dans leurs biens, ni dans leur personne ; dans la défense même de leurs propres droits, s'abstenir des actes de violence et ne jamais transformer leurs revendications en émeutes.

« Les obligations de justice pour les capitalistes et les patrons sont les suivantes : payer le juste salaire aux ouvriers; ne porter atteinte à leurs justes épargnes, ni par la violence, ni par la fraude, ni par l'usure manifeste ou dissimulée; leur donner la liberté d'accomplir leurs devoirs religieux ; ne pas les exposer à des séductions corruptrices, et à des dangers de scandales ; ne pas les détourner de l'esprit de famille et de l'amour de l'épargne ; ne pas leur imposer des travaux disproportionnés avec leurs forces, ou convenant mal à leur âge ou à leur sexe, » Ibid. N. VII, VIII.

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liberté de sa foi et de sa pratique religieuse, ayant droit à ce qu'on ne lui impose rien qui soit au-dessus de ses forces, ou en désaccord avec son âge ou son sexe.

Mais la justice ne suffit pas. En me bornant strictement à la justice, je puis être le dernier des hommes ; la justice a une rigidité qui peut devenir l'extrême injustice : summum jus, summa injuria. C'est à la charité qu'il appartient de tempérer l'inégalité des conditions. <( La charité seule, disait Prévost-Paradol, peut faire quelque chose pour combler l'immense intervalle qui sépare le pauvre et le riche, et diminuer dans le cœur du pauvre cette inévitable amertume que laisse aux âmes les plus pures le spectacle de la répartition capricieuse des biens d'ici-bas. »

Cette charité est un devoir. « Dès qu'on a suffisamment donné à la nécessité et au décorum, diivLéonXIII, c'est un devoir de verser le superflu dans le sein des pauvres » (1).

Mais ce n'est pas au nom d'une fausse solidarité que l'Eglise demande l'accomplissement de ce devoir, c'est au nom de la fraternité chrétienne. Si je pratique la charité, ce n'est pas pour partager les souffrances de mon prochain, alors que je ne souffre pas ; encore moins pour lui dire que je suis soumis aux mêmes lois et aux mêmes infortunes que lui, que je suis solidaire de sa peine alors qu'il es.t seul à la supporter, que

(1) Encycl. Rerum novavin n.

je suis son égal alors qu'il sent bien qu'il n'en est rien, et qu'il en souffre. Si je pratique la charité, c'est parce que je l'aime, c'est parce qu'il m'est cher.

Telles sont les vérités que V Eglise proclame et dont elle s'inspire dans toutes les questions sociales.

C'est pour les avoir méconnues que les adversaires de l'Eglise n'ont jamais pu aboutira ramener la paix sociale ; c'est pour les avoir trop ignorées que certains Catholiques ont vu échouer leurs efforts.

S. E. le cardinal secrétaire d'Etat le constatait récemment dans une lettre à M. le comte de Mun (1), beaucoup de notions ont été faussées : « Ne voit-on pas le domaine de la justice élargi, plus que de mesure au détriment de la charité... le droit de propriété subordonné à son usage... des droits et des devoirs créés de toutes pièces, là où la loi naturelle conserve la liberté. »

On ne change pas impunément l'ordre de la nature, le droit naturel, comme le fait observer un publiciste. Si l'œuvre sociale entreprise depuis trente ans avait été conforme à la nature des choses, qu'aurait-elle produit? Un apaisement dans la lutte des classes. Elle l'a exaspérée.

Il importe que les Catholiques s'en tiennent aux doctrines de l'Eglise, et qu'ils y conforment toute leur action sociale.

(1) 7 janvier 1913.

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4° La direction de l'Église.

L'Eglise les dirigera d'ailleurs, dans l'application de ces doctrines.

Là encore elle en a le droit. Puisque le salut de ses fidèles, patrons ou ouvriers, riches ou pauvres, dépend beaucoup des conditions économiques qui les enveloppent, l'Église peut et doit leur donner une direction.

1* Elle doit les imprégner de plus en plus du vrai christianisme, et leur apprendre à ne pas diviser en eux l'homme créé et régénéré par Dieu, à ne pas mettre d'opposition entre leur vie économique et leur vie religieuse.

2° Elle doit diriger leur activité conformément aux lois morales et surnaturelles dont elle a la garde ; à ce point de vue, elle éclaire les consciences sur les obligations à remplir comme sur les dangers à redouter.

3° Elle doit orienter les œuvres créées ou à créer dans le sens de la fin dernière de l'homme ; c'est-àdire qu'elle demandera qu'aucune œuvre, qu'aucun groupement ne soit de nature à le détourner de l'éternité pour laquelle il est fait ; elle demandera que personne ne l'empêche d'être et de rester catholique.

L'Eglise donne donc une direction à l'Action sociale, et les Catholiques ont le devoir de l'accepter.

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Au nombre des directions données par l'Eglise, pour la pratique des Œuvres sociales, il importe d'en signaler deux surtout :

1° La nécessité de l'union. Nous avons déjà rappelé cette direction pour la défense de la foi et de la vie religieuse, elle s'impose pour les Œuvres. Le bien ne peut se faire, dans l'ordre social comme dans l'ordre religieux, que par le concours de tous les Catholiques, unis sans autre considération que celle du bien à réaliser. Par conséquent, il serait nuisible aux œuvres sociales de les subordonner à des considérations étrangères, politiques ou autres.

2° La nécessité de donner un caractère nettement catholique à nos œuvres, en s'unissant entre Catholiques, et en affirmant l'esprit catholique de ces œuvres.

C'est ici la volonté de l'Eglise très clairement exprimée, maintes fois proclamée par le Saint-Siège, et tout récemment dans l'Encyclique sur les syndicats allemands.

C'est sagesse de s'unir à ceux qui partagent les mêmes convictions et les mêmes espérances, pour réaliser une œuvre commune ; c'est sagesse de se prémunir ainsi contre les dangers que court la foi au contact de ceux qui ne l'ont pas ; c'est sagesse de garder pour l'Eglise l'influence qui lui revient du bien fait par ses enfants.

Si nous sommes convaincus que nous seuls avons la vérité, ne serait-ce pas pactiser avec l'erreur que de

n'en pas tenir compte ? Ce serait au moins s'exposer au danger de regarder comme secondaires les différences qui existent entre les diverses religions, ce serait aller à l'indifférentisme.

Pie X a signalé ce danger à propos des syndicats interconfessionnels : « Faute d'être en temps utile, excités à la vigilance, ils seraient manifestement exposés au danger d'admettre, peu à peu et sans y prendre garde, une forme vague et mal définie de religion chrétienne, que l'on nomme interconfessionnelle, et qui se répand sous la vaine apparence de communauté entre chrétiens : alors que rien n'est plus évidemment contraire à la prédication de Jésus- Christ. »

Sans doute, pour un avantage immédiat et nécessaire, il peut être permis momentanément de se prêter à des alliances, si celles-ci ne touchent pas aux principes, si elles ne donnent pas lieu de douter de nos convictions, si elles ne doivent pas scandaliser. Nous disons alliances et non fusion, alliances où chacun reprend sa liberté, dès que le résultat est obtenu. C'est dans ce sens que Pie X a dit : « Nous ne nions pas qu'il soit permis aux Catholiques, toute précaution prise, de travailler au bien commun avec les noncatholiques, pour ménager à l'ouvrier un meilleur sort, arriver à une plus juste organisation du salaire et du travail, et en vue de tout autre but utile et honnête. »

Je sais bien que sur ce point non seulement on

nous accusera d'exclusivisme, mais beaucoup de Catholiques peut-être diront que nous nuisons à notre action, en affirmant trop haut le caractère catholique de nos Œuvres.

Ne nous y laissons pas prendre : cet inconvénient n'est qu'apparent. Nos œuvres gagneront le plus souvent à cette affirmation de notre foi. L'unité, la concentration des forces, l'indépendance et la conviction suppléent à bien des choses. Une minorité compacte, à principes bien arrêtés, exerce toujours une action efficace.

Par les œuvres sociales, nous cherchons surtout à faire pénétrer l'esprit chrétien dans la société à laquelle nous appartenons ; il nous suffit donc d'être une force de pénétration, ce qui est le propre des minorités convaincues et agissantes.

Pour nous, Catholiques, la grâce de Dieu est le grand facteur ; elle élève et transforme la nature, elle augmente nos énergies humaines, et suscite' des vertus que la nature ne connaît pas. Il nous faut surtout la mériter par notre foi et notre obéissance.

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