I. — OBJET ET NÉCESSITÉ DE L'ACTION SOCIALE CATHOLIQUE
L'Action sociale Catholique n'est que l'application sur le terrain social et économique du précepte divin de la charité : « Vous aimerez votre prochain comme vous-même. » — « Portez mutuellement votre fardeau les uns les autres. »
Elle n'est que la soumission à l'ordre providentiel ainsi formulé : « Chacun a reçu de Dieu la charge de son prochain. » Elle est la condamnation de 1 egoïsrne, la mise en œuvre de tous les dévouements ; par là même elle est une sauvegarde pour la société tout entière, dans laquelle elle cherche à conserver la paix et l'entente mutuelle.
Ce n'est pas à dire que les questions sociales relèvent exclusivement de la charité. Toutes les fois qu'il s'agit d'un droit à faire respecter, la justice doit intervenir d'abord. L'Action sociale Catholique s'impose même comme objet de faire régner partout le plus de justice possible.
Mais, en la considérant dans le rôle général qu'elle doit remplir, dans l'ensemble des dévouements qu'elle suscite, dans les besoins auxquels elle doit subvenir, elle fait partie de ce domaine de la charité qui est le plus bel apanage de l'Eglise catholique.
1° De nos jours l'Action sociale Catholique est nécessitée surtout par les conflits soulevés de toutes parts dans le monde du travail, au
préjudice de la paix sociale.
« La vie sociale, a-t-on dit, présente aujourd'hui l'aspect d'un champ de bataille. »
Partoutc'est lalutte : « lutte d'idées, lutte d'hommes, lutte entre les écoles et entre les classes. »
Partout il y a conflit : conflit entre le capitaliste et le travailleur, entre le riche et le pauvre, entre le patron et l'ouvrier. Il y a opposition entre la petite et la grande industrie, entre le petit et le grand commerce, entre l'agriculture ei l'industrie 5 la ville et la campagne luttent l'une contre l'autre, celle-ci se dépeuplant et menaçant d' affamer celle-là après l'avoir envahie. ,
Les causes de ces conflits sont nombreuses. Les unes sont de tous les temps, comme le désir de jouir et le désir de s'élever qui sont au cœur de tout homme, le rêve toujours caressé d'une égalité chimérique, rêve fortifié par les théories philosophiques de nos jours, l'égoïsme que développe l'individualisme introduit dans le monde du travail.
Ces causes ne disparaîtront jamais, tout au plus
LES ŒUVRES SOCIALES 3ol
faut-il espérer d'en diminuer l'influence, en rappelant les volontés à la nécessité de dominer les passions et les appétits, en amenant les intelligences à une plus juste appréciation des co nditions de la vie humaine.
De nos jours, ces causes, aussi anciennes que le genre humain, ont trouvé des complices dans les changements économiques et sociaux qui se
sont produits depuis un siècle et plus.
La grande industrie a pris une extension considérable, sous l'influence des progrès scientifiques et du développement des machines. Il en est résulté une diminution dans le nombre des travailleurs, la même machine pouvant remplacer plusieurs ouvriers, et une restriction dans leurs fonctions plus spécialisées qu'autrefois ; par ailleurs la nécessité s'est imposée de les grouper pour une même industrie dans les mêmes ateliers et loin du foyer familial, dans de véritables cités ouvrières.
Ce fut l'écrasement de la petite industrie rurale et familiale.
Déjà la facilité des relations avait favorisé l'extension du commerce ; la surproduction la rendit nécessaire. Le grand magasin devint bientôt une ruine pour le petit commerce, soit à la ville, soit à la campagne.
L'attrait des salaires plus élevés a fait affluer l'habitant des campagnes vers la ville, au grand détriment de l'agriculture, menacée, par cette émigration, de ne plus avoir assez de bras pour le travail des champs.
Que de gêne, que de conflits, laisse entrevoir ce rapide tableau !
Que de problèmes dès lors sont à résoudre, si l'on veut que la paix sociale n'ait pas à en souffrir !
L'Action sociale Catholique doit s'y intéresser, d'autant plus que le bien-être physique et le bien-être moral des travailleurs en dépendent.
2° Le bien-être physique du travailleur, en effet, nécessite l'Action sociale des Catholiques.
Le désir du bien-être qui est au dedans de tous a été créé par Dieu, il est donc légitime ; dans les limites où il s'accorde avec notre fin dernière, il est permis de le satisfaire. C'est s'assurer à soi-même du bonheur que de chercher à le procurer aux autres.
Sans doute il y a parfois des plaintes injustes formulées autour de nous, il y a des désirs illégitimes, il y a des utopies irréalisables, aujourd'hui surtout, dans l'esprit de beaucoup.
Mais cela n'empêche pas la légitimité des besoins. Comme le dit Léon XIII, il y a parmi nous des hommes «dans une situation de fortune et de misère imméritée ».
Il est vrai aussi que, chez beaucoup d'autres, le malheur n'est que la conséquence du vice ; mais cela même, cela, surtout peut-être, est un mal qui provoque notre pitié.
Il y a des souffrances sans nombre autour de nous,
et de toutes sortes : toutes réclament un soulagement et implorent notre charité.
En dehors des souffrances qu'imposent la maladie, la vieillesse, les accidents, les séparations et toutes les autres causes de malheurs si nombreuses pour le travailleur, celui-ci est torturé jusque dans son travail par l'insécurité du lendemain. Le chômage le guette souvent et menace sa subsistance et celle des siens ; la vieillesse et les infirmités l'attendent aussi et le portent à se demander ce que seront ses derniers jours : angoissante question qui remplit d'amertume le cœur de beaucoup de travailleurs !
D'autres souffrent, (souvent sans se plaindre, et souvent aussi sans s'en rendre compte suffisamment.) d'autres souffrent dans leur dignité humaine, que Je travail ne respecte pas. Combien de travailleurs de notre temps sont assimilés à des machines dont la valeur est tout entière dans le rendement ! Combien sont exploités sans aucun souci du sexe et de l'âge ! Est-ce que cela ne réclame pas justice ? Est-ce que notre charité ne doit pas ici venir se mettre au service de la justice ?
L'ouvrier réclame sans cesse une augmentation de salaire. Ce fait n'est pas toujours une injuste revendication. La fixation d'un salaire équitable du travail est l'un des problèmes les plus difficiles à résoudre ; mais personne ne peut nier qu'il soit souvent un problème urgent ; personne ne peut contester que souvent la justice réclamerait une meilleure répartition des produits du travail.
3oi pour l'action catholique
Toutes ces questions et bien d'autres qui intéressent le bien-être légitime de l'ouvrier sollicitent les préoccupations de l'Action sociale Catholique.
3° Mais son bien-être moral les réclame encore davantage.
Des besoins et des conflits, que nous venons d'énumérer, comme des conditions faites aujourd'hui aux travailleurs, résultent pour ceux-ci des situations morales difficiles, de grands embarras et de grands périls pour leur salut éternel.
Cet aspect de la question sociale nécessite une action intense.
Combien d'ouvriers, par exemple, sont aujourd'hui dans l'impossibilité d'entendre la messe, même le dimanche, par suite de l'état social qu'a créé chez nous la libre concurrence ? Le patron qui en est souvent la victime n'en est pas toujours responsable, il en gémit ; mais n'est-ce pas une raison de plus de flétrir et d'essayer de changer un état social où de tels abus sont possibles ?
N'est-ce pas un fait trop facile à constater que la persécution religieuse endurée par tant d'ouvriers catholiques, qu'enveloppe, dans l'usine, l'atmosphère de haine et d'impiété créée par le syndicat anti-chrétien ? Quels moyens de défense pourrait-on leur offrir?
Qui reconstituera le foyer chrétien désagrégé par la vie de l'usine ? qui lui rendra avec l'hygiène, l'air et la lumière, la moralité nécessaire? Qui lui donnera son
unité et sa stabilité? Qui lui rendra assez de charmes et d'attirano*. pour empêcher l'ouvrier de lui préférer le cabaret?
Qui pourra donner à nos campagnes assez d'attraits, et au travail des champs assez d'intérêt, pour que le paysan ne soit pas tenté de leur préférer le charme séducteur des villes où viennent si souvent tomber la foi et la santé de nos compatriotes ?
Quelles difficultés morales suscitent à l'ouvrière les conditions du travail féminin : à l'atelier ou à l'usine, où s'épuisent les forces du corps et où succombe trop souvent la vertu *, à domicile, où un travail sans trêve et sans rémunération suffisante, absorbe dans une tâche ingrate une existence dont la famille réclamerait la meilleure part !
Et V enfant ! n'est-il pas digne de pitié, quand nous le voyons d'une part sans défense contre la corruption qui le guette, et d'autre part sans garantie pour un avenir même matériel, dans la condition faite aujourd'hui à l'apprentissage ?
Qui ne verrait, dans toutes ces situations, des services de premier ordre à rendre, pour toute âme vraiment catholique ?
4° L'Action sociale Catholique alà un objet immense ; et elle s'y applique avec autant de générosité que de sagesse. « En présence du redoutable conflit du travail et de la richesse, disait Léon XIII, dans l'Encyclique Rcrum Novarum, partout les esprits sont en suspens et
dans une anxieuse attente, ce qui suffit à lui seul pour prouver combien de graves intérêts sont ici engagés. Cette situation préoccupe et exerce à la fois le génie des doctes, la prudence des sages, la délibération des réunions populaires, la perspicacité des législateurs et les conseils des gouvernements ; et il n'est pas de cause qui saisisse en ce moment l'esprit humain avec autant de véhémence. »
C'est pour travailler à cette œuvre, que l'Eglise fait appel au concours de tous : concours des âmes charitables en général, pour soulager efficacement l'indigence et apprendre à l'homme à la prévoir, et à se défendre contre elle par l'hygiène, l'épargne, la tempérance, l'amour du foyer ; pour opérer un rapprochement entre les diverses classes, par l'institution des sociétés de secours mutuels, de secours aux veuves et aux orphelins, en cas de mort, d'accidents ou d'infirmités, par rétablissement des patronages où s'exerce une protection bienfaisante sur les enfants des deux sexes, sur les adolescents et sur les hommes faits ; concours des hommes d'études, pour chercher les moyens d'accroître la prospérité domestique et individuelle, pour régler les relations réciproques des patrons et des ouvriers, et préparer les lois que l'Etat sanctionnera de son autorité ; concours de la jeunesse des Ecoles qu'elle invite à étudier les rapports du capital et du travail, les droits de la richesse et ceux de la misère ; qu'elle encourage à aller vers l'autre jeunesse pour passer en sa compa-
gnie ses jours de repos, pour lui servir de secrétaires, de commissionnaires, de conseillers ; qu'elle invite en un mot à aimer le peuple pour qu'elle s'en sente aimée ; concours des sociétés civiles auxquelles elle demande l'autorité protectrice des lois et des institutions ; concours des patrons qu'elle presse d'être les pères de leurs ouvriers ; concours enfin et surtout de ta classe ouvrière elle-même qu'elle supplie d'organiser des corporations ou associations chrétiennes, pour échapper au joug intolérable des sociétés antichrétiennes.
Si tous voulaient répondre à l'appel de i'Eglis question sociale serait bien près d'être résolue. A côté du bien qui se fait et qui apparaît si magnifiquement, pourquoi nous faut-il encore déplorer l'indifférence ou l'apathie de tant des nôtres qui ne veulent pas y apporter leur concours ? Les uns se laissent enfermer dans une indifférence, bien voisine d'un égoïsme ignorant, allant jusqu'à dire que la question sociale n'existe pas. Elle n'existe pas pour eux, hélas ! parce qu'ils y ferment les yeux et le cœur.
Les autres sont des timides qu'effraie notre prosélytisme, comme s'il n'était pas de l'essence de la vie de se reproduire et de se communiquer. « La vie aspire à créer la vie » (1). Le but de l'Action sociale à laquelle nous pousse l'Eglise n'est pas d'arriver à dominer <( des passivités endormies », mais à susci-
(l) G. Goyau.
ter des activités généreuses. Nos œuvres « aiment « mieux former des forces que créer des faiblesses » ; nous n'aspirons point à produire le sommeil. Dans nos patronages, par exemple, nous n'avons pas pour objet de faire « des garderies confortablement préservées contre le souffle du siècle », mais des centres où l'on aguerrit les âmes, où on les forme à l'action pour le but commun qui est le règne de Dieu.