J. - L'EXISTENCE BU DEVOIR ÉLECTORAL
Par une aberration étrange, certains hommes s'imaginent que la participation aux élections, telle que la loi française la règle pour chaque citoyen, n'a rien à voir avec la conscience, ni avec les devoirs qui s'imposent aux Catholiques. Volontiers ils placent cette action au rang des actes indifférents comme le boire et le manger, ou du moins au rang des actes de simple formalité civile, utiles tout au plus au bon ordre de la société ; ils n'ont pas à se préoccuper,
LES ÉLECTIONS il i
pensent-ils, de les mettre d'accord avec leurs croyances et leurs pratiques religieuses.
Que ce soit une grossière erreur, personne ne saurait sérieusement hésiter à le reconnaître.
Dans une société comme la nôtre, il y a un devoir électoral qui lie les consciences, et les rend responsables devant Dieu.
Les moralistes les moins chrétiens eux-mêmes, pourvu qu'ils aient le souci de tracer les devoirs de l'honnête homme et du citoyen, n'omettent jamais de mettre le devoir électoral au rang de ses obligations.
La société, en France, en effet, étant organisée de telle sorte que tous les citoyens participent à son gouvernement, par l'élection des hommes qui rempliront les charges de ce gouvernement, il n'est pas indifférent que ces hommes soient capables ou non de s'acquitter de leurs fonctions ; il n'est pas indifférent par conséquent qu'ils soient bien ou mal choisis.
C'est l'électeur qui choisit. Il ne le doit pas faire au hasard.
Dans ce choix, il ne s'inspirera que de sa conscience. C'est elle qui lui dira quel est son devoir, c'est elle qui lui montrera l'étendue de son obligation, c'est elle qui lui fera envisager les conséquences que son vote peut avoir pour le bien ou pour le mal du pays. Et il n'a pas plus le droit de se soustraire à ce jugement de la conscience, quand il s'agit d'un acte d'électeur, que lorsqu'il s'agit d'un acte de père de famille.
La morale catholique confirme, sur ce point.
comme but tous les autres, la morale naturelle. Par son élévation à la dignité de chrétien, le Catholique n'abdique aucun de ses droits de citoyen, mais aussi il ne rejette aucun devoir civique. Il apporte au contraire à l'accomplissement de ce devoir toutes les lumières et toutes les grâces que la foi lui fournit. Tous ses actes privés ou publics ajoutent à leur nature d'actes humains, la dignité d'actes catholiques. Il ne peut pas leur enlever cette dignité, parce que le caractère chrétien n'est pas un manteau dont on puisse se dépouiller à certaines heures ; on doit être chrétien en tout et partout, à titre d'homme privé comme à titre de citoyen, dans le travail de sa profession comme dans ses votes.
Le devoir électoral s'impose d'autant plus aux Catholiques, aujourd'hui, que l'avenir religieux de notre pays est lié à la question des élections. L'expérience d'hier suffit à le montrer aux moins clairvoyants.
Des faits récents et, hélas 1 trop cruels, sont là pour attester que les lois hostiles, sous lesquelles nous gémissons, sont la conséquence des élections de notre pays. Nous voudrions pouvoir dire que ces élections ne sont pas dues à la manière dont beaucoup de Catholiques ont compris le devoir électoral. Mais comment ne pas le penser, quand on voit des contrées religieuses confier leurs intérêts à des représentants impies et anticatholiques ? N'est-ce pas que certains
hommes croient n'avoir pas à se préoccuper d'être catholiques, quand ils agissent en électeurs?
En d'autres temps et en d'autres pays, cette préoccupation de sauvegarder ainsi les intérêts catholiques pourrait être moindre, quoiqu'il soit toujours vrai de dire que tout membre de la société civile a le devoir de respecter et de faire respecter les droits de la société divine qu'est l'Eglise. Mais la situation qui nous est faite aujourd'hui, à nous, Catholiques de France, ne nous permet pas de nous désintéresser des conséquences religieuses des élections.
Ce n'est pas nous qui l'avons voulue, cette situation. Nous vivions, et nous continuons de vivre, dans le respect des droits de la société civile, professant qu'elle est voulue de Dieu comme la société religieuse, reconnaissant qu'elle a sa fin propre et son domaine à elle. Jamais personne n'a pu nous convaincre d'avoir tramé quoi que ce soit contre elle. Nous, prêtres, évêques, nous proclamions bien haut que nous n'avions pas à nous mêler de la politique humaine. Nous ne demandions à la société civile pour l'Eglise que le respect des Conventions signées avec elle, et pour nos paroisses nous avions le droit de compter sur ce minimum de protection que tout citoyen a le droit d'obtenir pour tous ceux de ses actes qui ne lèsent les droits de personne. Nous ne demandions qu'à continuer en toute liberté cette mission de charité qui est îa nôtre, et ces œuvres de bienfaisance qui avaient fait de notre pays de France le premier pays du monde.
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Pour le pouvoir faire, nous avions subi bien des exigences et accepté bien des sacrifices. Quelque coûteuse qu'elle pût être, la liberté de servir l'Église nous était plus chère que toutet nous ne demandions qu'elle.
Mais, dans les loges, on ne le voulut pas ; on y décréta la persécution contre les Catholiques, on en fit le programme plus ou moins avoué de toutes les élections ; on agita l'opinion publique, on mêla la question religieuse à toutes les affaires, au risque de troubler tous les esprits et de paralyser même la marche des intérêts temporels de la nation. Finalement on décréta contre nous des lois qui détruisaient successivement toutes les libertés catholiques en France et qui violaient les droits les plus sacrés de l'Église.
Ce n'est pas nous, prêtres ou évêques, qui avons demandé pour les Conseils municipaux, en particulier, cette participation aux affaires religieuses delà paroisse, qu'on leur a attribuée. Nous leur laissions le soin de gérer, à leur gré, les intérêts de la commune ; nous ne nous occupions ni des routes à établir, ni des monuments à construire, ni même des impôts à créer, encore que, comme citoyens, nous ayons eu le droit d'émettre notre avis. Nous ne leur demandions que la liberté exigée par notre ministère.
Nous leur accordions de grand cœur les marques de déférence que l'Église n'a jamais refusées aux pouvoirs constitués. Le prêtre n'était jamais plus heureux que lorsqu'il pouvait offrir une place d'honneur au
représentant de la commune dans les cérémonies et manifestations religieuses.
Cet accord, cette entente ne blessaient personne. On n'en a pas voulu.
Dans certains milieux, on a rêvé de faire du maire l'antagoniste du curé.
Désormais, les intérêts religieux de la paroisse dépendront en partie du bon vouloir des municipalités.
L'église sera réputée appartenir à la commune avec tout son mobilier. Son entretien lui incombera maintenant, et, pour peu que cet entretien soit négligé, c'est l'existence même de l'église et l'exercice du culte qui seront livrés à la volonté du maire.
La liberté des processions, la publicité des cérémonies religieuses, la solennité même des sépultures est laissée au jugement du maire. Il n'est pas jusqu'aux sonneries des cloches qui ne puissent être exposées au caprice d'un magistrat antireligieux.
C'est ainsi qu'on nous a mis dans la nécessité de nous défendre, et que par là même on a amené les Catholiques à confondre leurs intérêts religieux avec les intérêts électoraux du pays. On les a obligés à voir plus que jamais, dans le devoir électoral, un devoir civique et un devoir catholique en même temps.
La situation, hélas ! n'est pas près de changer. Voilà pourquoi, le devoir électoral est et demeure le premier devoir des Catholiques à l'heure présente.