‹ Pour l'histoire de la science hellène [microform]Chapitre 37 sur 90 · II. — Le Système cosmologique · texte numérisé non relu

II. — Le Système cosmologique

3. J'ai remarqué les points principaux sur lesquels Anaxiniène avait conservé la doctrine de son précurseur; pour tout le reste du système, on peut dire qu'il l'a refondu conq)lètenient, et son travail témoigne d'un sérieux progrès scientilique. D'un côté, aux explications trop hardies d'autres sont substituées, plus simples et plus admissibles; de I autre, le cercle des connaissances positives est agrandi. Toutefois, rien n'indique de la part d'Anaximène des études prolongées, ni l'examen aj)profondi de questions étrangères au cercle parcouru par Anaximandre; rien n'empôche de croire que l'œuvre nouvelle ait été due à un homme relativement jeune.

Cette œuvre se distinguait au reste (Diog. L.. If, 3) par un caractère qu'il convient de relever, la clarté et la sinqilicité du style, qualités nouvelles à une époque où le mode d'écrire en prose était relativement récent, et où les expressions d'Anaximandre, de Pythagore ou même d'Heraclite sont encore si poétiques et si obscures. Ce peut être là un motif ]>our lU' ])as trop reculer les dates de la vie d'Anaximène; on le conqirend mieux, en tant que ])r()sateur, comme contenq)orain d'IIécatée plutôt (pie de Cadmus de Milet.

J'ai déjà indiqué la conception générale du monde adoptée pai notre physicien ; cette conception est à très peu j)rès celle des Chaldéens :un firmament solide dans lequel les étoiles sont fichées comme des clous, et qui tourne autour de la Terre « comme un bonnet autour de la tète »; à l'intérieur, flottant au milieu de l'air et emportés par un tourbillon général, le Soleil, la Lune et les autres astres errants; au centre, la Terre, très plate (2), (9), (10), (12).

Chez les Hellènes, avant Anaxiniène, nous ne trouvons aucune conception analogue; toutefois, la doctrine ne présente pas assez de singularité pour qu'on doive alFirmer l'origine orientale, qui est simplement possible; mais si on la rejette, il faut sans doute attribuer l'invention au Milésien.

En tout cas, le progrès au point de vue scientifique est double d'une part les étoiles fixes, que Thaïes devait placer à la même distance que les autres astres, qu'Anaximandre mettait entre la Terre et la Lune, sont rejetées aux confins du monde, et les phé-

nomènes de leur mouvement reçoivent une explication, certainement bien grossière à nos yeux, mais dont nous ne pouvons nier la simplicité, la j)arfaite concordance avec l'observation (au moins jtour les anciens), enfin la merveilleuse commodité. pour l'établissement de la théorie; d'un autre côté, les cinq planètes sont pour la première fois distinguées des étoiles fixes et assimilées nettement, pour les conditions de leurs mouvements, au Soleil et à la Lune.

A la vérité, la tradition, qui, sous ce rapport, paraît assez digne <le foi, attribue à Pythagore les mêmes connaissances astronomiques; si d'ailleurs Anaximène semble s'être prudemment gardé de spéculer, à l'exemple d'Anaximandre et comme devait le faire l'école pythagorienne, sur les distances des astres, il paraît, comme nous le verrons, avoir adopté le môme ordre que cette école en plaçant àT partir de la Terre, d'abord la Lune, puis le Soleil, enfin les cinq planètes. Anaximène aurait-il donc reçu les enseignements de Pvthacjore ?

Cet indice, absolument isolé, est sans valeur. D'une part, les progrès pratiques de l'astronomie hellène semblent s'être effectués sur les côtes de l'Asie-Mineure, tout à fait en dehors de l'école de Pythagore. C'est précisément vers la seconde moitié du v^ siècle que se placent les premiers qui, suivant la voie ouverte par Thaïes, font ])rofession d'observer les astres, distinguent. régulièrement les constellations, s'occupent du calendrier et de la prédiction du temps. Ce sont princij)aleinent des Eoliens, Cléostrate de Ténédos, Alatricétas de Méthymne; mais Anaximène doit les connaître, car il combat (9) le préjugé que les changements de temps soient dus aux levers et couchers des fixes, et il attribue ces changements à la seule influence du Soleil. D'un autre côté, depuis la conquête perse, les conceptions cosmologiques de la Chaldée pouvaient se propager plus facilement en lonie, et il est précisément remarquable que l'ordre de situation des planètes d'Anaximène et des j»ythagoriens soit aussi celui qu'a adopté Heraclite.

Que cet ordre ait été celui des Chaldéens, il n'y a pas de doute; mais qu'il ait été professé par Pythagore lui-même, on peut le mettre sérieusement en question. Quelles qu'aient été ses connaissances astronomiques, le mystique Samien qui appelait les planètes les « chiennes de Perséphone » (Aristote dans Porphyre, Vit.

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Pyth., 40> ^ bien pu ne pas se prononcer sur leur situation et, comme l'on peut parfaitement constater l'adoption après lui, par son école, de données scientili([ues bien postérieures (par exemple, le cycle d'CKnopide dans Pliilolaos et la théorie des éclipses), il est parfaitement permis de mettre en doute que celle dont il s'agit rem(>nt(; au Maître liii-nieine ou du moins lui ap])artienne en projire.

Pour les communications (pic l'I^cole a j)u avoir, soit après lui, soit de son vivant même, avec la Chaldée, que l'on songe, par exem[)le, à ce médecin Démocède, qui s'écha])j)a de la cour dv Darius, épousa la lille de Milon de Crotone et joua un rôle actif dans les guerres civiles où sombra l'Institut j)ythagorique (Hérodote, III, 1 0.9-1 37; Jambliqik, De Pijth. vit., p. 5o6, 5i2). On se convaincra aisément ({ue les connaissances astronomiques de Pvthagore ont j)u être complétées ultérieurement par des enq)runts faits non seulement aux Grecs, mais encore aux Barbares.

4. S'il n'y a, pour les rapports de doctrine entre Anaximène et Pythagore, qu'un indice unique et tout à fait insufïisant, la comparaison avec les idées de Xénophane aboutit au même résultat négatif; le seul rap[)rochement ({uc l'on puisse faire est que le (]olo|)h(»nien et le Milésien ont également tenté des explications analogues de l'arc-en-ciel par l'action de la lumière solaire sur les nuées; le fait est évidemment tout aussi accidentel, quand même on admettrait (fue le ])liénomène eu ([uestion avait été négligé par Anaximandre (^).

En revanche, nous pouvons faire ressortir une conception I)ropre à Anaximène et ([ui suffit h prouver son originalité, quoiqu malheureusement le sens véritable de cette conception soit assez obscur.

Les textes des doxographes (2), (5), (9) nous apprennent qu'en dehors des astres ignés, le Milésien admettait des corps invisibles

(^) Lo fragment 13 de Xénophane est au reste très vague; Anaximène au contraire (il) cherche à expliquer les couleurs par la prédominance de la clialeur du soleil ou de l'humidité de la nuée; le violet correspondrait d'après lui à des couches plus profondes, le rouge atix actions de surface. Quant à l'observation d'arc-en-ciel lunaire, on peut la mettre en doute; peut-être Anaximène a-t-il voulu parler des halos.

de nature terreuse, circulant en même temps dans l'espace céleste.

Teichmûller pense qu'il s'agit de la voûte solide du ciel, mais le ]»]uriel des textes est peu explicable dons cette hypothèse; Zeller voit dans cette indication celle d'un noyau terrestre pour les astres; c'est bien le sens qui se présente le plus naturellement à l'esprit et c'est même assez probablement celui que prêtaient les doxographes à ce qu'ils copiaient. Mais il est dit d'autre part que le Soleil et la Lune sont ignés et minces comme des feuilles; pour- (jiioi Anaximène aurait-il donc doublé cette feuille d'une masse terrestre !

11 ne s'agit bien certainement en tout cas que du Soleil et de la Lune; car l'hypothèse ne peut avoir qu'un but, l'explication des éclipses et des phases. Si donc Anaximène a supposé une face lumineuse et une face obscure dans chacun des deux astres, c'est qu'il admettait la possibilité de retournements cachant plus ou moins à nos yeux la face lumineuse. C'avait peut-être été là l'exj)lication de Thaïes, ce fut en tout cas celle d'Heraclite; mais ce dernier ne supposait nullement une forme plate pour les astres, il les comparait à des bassins creux {iv.ocot.).

Théophraste (Dioc. L., IX, 11) trouve qu'Heraclite a été trop l)ref sur ces bassins; en tout cas l'hypothèse de formes arrondies était, au moins pour les phases de la Lune, plus plausible que celle de formes plates. Qu'aurait donc dit Théophraste sur Anaximène ? Par une singularité frappante, tous les doxographes sont muets sur son application des éclipses; l'historien des Physiciens l'aurait-il négligé dans son abrégé, ou n'en aurait-il dit que quelques luots insignifiants ?

Son contemporain Eudème (dans Théon de Smykxe, Astron.) aurait avancé au contraire qu'Anaximène a le premier soutenu que la Lune emprunte sa lumière au Soleil et montré la raison de ses échpses. Tout doit nous faire croire que le texte est erroné et qu'il iaut lire Anaxagore. Ainsi nous sommes obligés de recourir à une conjecture.

Qu'on se souvienne qu' Anaxagore, après avoir trouvé la véritable cause des éclipses, trouvant cependant que sa théorie était iiisuffisante pour rendre compte de tous les phénomènes, concevait d'autres astres obscurs comme pouvant nous dérober la vue

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de la Lune; qu'on se rappelle (|ue les Pylha^oriens allribuèrent !«' même rôle à leui' nnliclilonc; ou n'hésitera pas sans doute, en retrouvant la mention d'astres obseurs dans la doxoorraphir d'Anaximène, à lui atlrihuer roritj;ine de ses eroyanees ]>ost«'*rieures et, par suite, à séparer eoui[)lètenient du Soleil et de la Lu in les astres en ([uiîstion.

Cette eoneeption appaïaît dès Itus eomme un sta<le nécessaire dans l'invenlion de la vérité; le pro<i;rès scient ilicpie (ju'elle mar([ii<' consiste surt/uit en ce que les phénomènes sorrt l'ecofimis conum périodiques et susceptibles de piédiclmn. Anaximan<lre avait à ctt éjijard néj^ligé la tradition (h' Thaïes ([ui, pour la première bus, trouve ici sa consc<[ueiu'e légitime.

Mais l'hypotlièse d'Anaximène devait aussi nalurellcment cmiduire à la véritable explication. (,ar, si Ton se demandait commciil ces corps obsiurs n'étaient point vus, la ([uestion de leur éclaircment par le SiMeil se posait, et il était bicile de reconnaître ([ne dans les conditions les })lus générales, les phénomènes (pi'un le! corps ol)scur devait présenter étaient tout à fait semblables an\ phases de la Lune. D'où, pour reconnaître ([ue cet astre est obscni par lui-même, il n'y avait (pTuri pas à biire. Son rôle dans les é(dipses de Soleil s'en déduisait bu'ilement, tandis «pje la questi<m d'éclairement par le Soleil pendant la nuit biisait naturellemeni mettre en jeu rond)re de la Terre et conduisait par là à la déconverte de la cause des éclipses de Lune.

L'hypothèse d'Anaximène présentait donc un véritable caractère scientifique; elle constitue \n\\\v lui un titre de gloiré^ d'autant pinprécieux (ju'elle parait absolument ori<iinale, tandis que les autres opinions du physicien n'ont, en général, [)as le même cachet.

5. Au reste, de tcuit son système cosmologii^ue, une seule conception, celle de la voûte céleste comme solide, était destinée ;i un lrionq>iie durable. On put cherche!' plus tard à concev^nr moins grossièrement la substance ([u'on supposait établir une liaison entre les étoiles fixes, mais le caractère de cette liaison ne tnl pas modifié, et la solidité de la sphère resta en réalité le postulatui i fondamental de toute l'astronomie jusqu'à (Aqjernic.

Cependant il est singulier que, dans le siècle qui suivit Anaxmène, tous les physiciens de l'Ionie rejettent cette conceptioi ;

iandis qu'elle semble au contraire adoptée en général par les

Italiques, Parménide, Empédocle, les atomistes. On ])ourrait

même rechercher, dans le système de l'Kléate, comme une j)remière

cl grossière ébauche de celui qui, p«Mir exj)li(pier les mouvements

(les planètes, les supposa attachées à des sphères creuses, concen-

Iricfues et emboîtées les unes dans les autres, système que devait

1.1 ilhi minent dévelojjper Eudoxe, disciple du ])ythagorien Archytas.

Il n'y a cependant pas là, pas plus que dans des témoignages

pins récents, de raisons sullisantes pour attribuer à l'école de

Pythagore en général, comme est tenté de le faire Éd. Zeller, ceite

Itiéorie des sphères solides. L'enseignement mathématique du

\fnître ])ut, il est vrai, contribuer à l'adoption de cette doctrine*

mais nous verrons que la reconnaissance de la sofidité de la sphère

«les fixes par Parménide est au uKu'ns dcmteuse, et qu'il s'est,

« (unme je l'ai déjà indicfué, plutôt insjiiré d'Anaximandre que i\n

dernier Milésien. D'autre part, la mend>rane (pii, chez les atomistes,

enveloppe et délimite chaque monde, a été évidemment imaginée

dans un ordre d'idées tout différent de celui d'Anaximène.

Mais au contraire, b^nq)édocle, qui avait d'ailleurs à expliquer la ;:enèse du monde, et cela en partant de l'homogène, qui se trouvait donc dans les mêmes conditions initiales qu'Anaximène, semble Inen avoir suivi, pour la sphère solide, les traces de ce dernier. L ;in;il<>gie est marquée parla eorrqwiraison faite, de part et d'autre, d.' la substance de cette sphère avec la glace {y,yjz-.%ù.zv.lù)ç)^ et, quoique cette analogie puisse paraître accidentelle, le rapprochement des deux opinions permet de les éclairer l'une jiar l'autre. La façon dont le Milésien expli(piait la formation de la grêle (11) et de la neige, ne j)eut nous laisser aucun doute sur la manière dont il se représentait l'origine du « crystal » de son ciel solide. (. était pour lui de l'air condensé et arrivé à la congélation a|)rès avoir passé par l'état liquide, mais partiellemnt seulement, sans <(uoi le corps solidifié eût été opaque, comme la neige. Cependant, f uniment cette condensation a-t-elle pu se produire, alors qu'il semble que le tourbillon général doive entraîner la dilatation à mesure qu'on s'éloigne du centre ? Comment cette congélation, d'autre part, peut-elle susbister, lorsqu'en tant de points de la surface sont allumés les inextinguibles feux des étoiles ? Anaximène n'avait certainement pu se dérober à cette double

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question, mais, pour savoir coininent il y répondait, nous sommes réduits aux conjectures. Cependant, pour le premier point, il semble qu'une seule solution était possible et qu'elle se trouvait précisément dans la croyance à la limitation de l'espace. Si les corps de nature terreuse (jui se forment par la condensation à l'intérieur du tourbillon, sont rejetés au centre ou vers le centre, Pair, arrêté dans son mouvement centrifuge par suite de la limitation de l'univers, se condensera nécessairement vers la partie extrême du tourbillon et formera ainsi une voûte solide.

Cette solidification, due dès lors non pas au froid, mais bien à la pression, ne donnera pas de la glace (y.pjjTaX/wv), mais un corj»s analogue (xpjTTaAAsîtcsc), dont on peut comprendre l'existence à côté des feux stellaires. Cependant il faut expliquer comment ceuxci s'alimentent. Anaximène admettait, au moins pour le Soleil, la Lune et les planètes, que l'origine en était dans les vapeurs humides s'élevant de la Terre et se dilatant de plus en plus. Il conçoit donc, comme l'avait l'ait Anaximandre avant lui, et probablement aussi Thaïes, un échange continuel de matières du ciel à la Terre (pluie, grêle, neige) et de la Terre au ciel (vapeurs aériformes susceptibles d'arriver à l'incandescence). Le mouvement ascensionnel doit se continuer jusqu'à la limite du monde. Mais, quand la solidification s y opère, tout l'air ne reste pas em[»risonné dans le « crystal »; une partie se dégage en se dilatant et c'est ainsi ([ue peuvent s'alimenter et se perpétuer les feux des étoiles, partie aux dépens de la voûte solide, sans cesse renouvelée, partie avec le nouvel élément ([ui leur est incessamment apj)()rté de la Terre.

Si conjecturale que.i)uisse être cette restitution de la théorie d'Anaximène, elle se prête en tout cas })arfaitement aux données qui nous sont fournies sur celle d'Empédocle, si du moins on corrige l'absurde leçon des Placita, qui fait congeler l'air par le feu (^).

D'aj)rès les détails les plus complets que nous ])Ossédions, dans le mélange homogène du Sphéros, c'est d'abord l'éther (air supérieur) qui se dégage, puis le feu (c'est-à-dire pour Empédocle Vair lumineux) qui, ne trouvant plus de ])lace, ])resse contre la voût»

(^) AÉTius, II, II : aioo; rj-j'x-x^i'/'rj^ j-o ~'joô; /pyjTaXÀos'.oâ); .11 faut sans doute lire ur.ïp ~'JjOo; (au-dessus du ieu), à quelque date qu'ait eu lieu la corruption sans doute très ancienne. — Voir la. Doxo graphie d'Empédocle (3), (11), (13).

solide que forme l'éther. Ce n'est qu'ensuite et par l'effet du mouvement révolutif (qu'Empédocle su[)pose entretenu par cette pression et non pas éternel comme l'avait fait Anaximène), qu'au centre du tourbillon, la Terre se sépare de l'eau, et que celle-ci abandonne à son tour l'air sombre qui va occuper tout f hémisphère que laisse libre l'aii' lumineux.

En faisant abstraction des particularités j^ropres au système d Empédocle, nous retrouvons là les éléments conjecturaux de la lliéorie d'Anaximène sur le point que nous éludions : la limitation (k' funivers, le mouvement centrifuge, la pression et la solidiiicalion qui en résultent à la partie extrême du monde.

(). 11 me reste à rapprocher encore Anaximène de ITonien qui le suit de plus près dans l'ordre chronologique, je veux dire d'Heraclite; ce rapprochement va nous |)ermettre en effet d'élucider un dernier j)oint qui reste indécis dans le système cosmologique (fAnaximène, point que j'ai déjà indiqué; il s'agit de l'ordre de situation des ])lanètes.

Je n'insisterai pas, en thèse générale, sur cette doctrine de l'échange réciproque et continu de matière entre ciel et terre, que j'admets chez les premiers Ioniens; on sait que l'Ephésien fut le premier à mettre en pleine lumière ce double mouvement (àvo)y.xib)) et à lui attribuer dans la production des phénomènes la prépondérance enlevée à la révolution diurne qu'il rejette. Mais, plus la physique d'Heraclite est grossière en fait, plus elle retarde sur les connaissances de son temps, plus la coïncidence de certains points spéciaux de doctrines astronomiques, chez lui et chez Anaximène, pourra faire croire que le théologue d'Ephèse connaissait les opinions du physiologue de Milet ou au moins qu'il puisait dans un courant d'idées devenues communes depuis ce dernier.

Remarquons donc cette opinion d'Heraclite (Diog. L., IX, 10, Vors. ()9, '^.0-24 ) ' « La llamme du Soleil est la plus chaude; car les autres astres sont plus éloignés de la Terre et échauffent donc d'autant moins; si la Lune au contraire est plus voisine, elle circule dans un espace moins pur. Le Soleil est, lui, dans un milieu tout à fait transparent et sa distancée de nous est convenable. Aussi donne-t-il le plus de chaleur. »

L'ordre de succession est bien indiqué, en admettant toutefois

TANNERY

II

(ju'Ifcraclilo ait coiiini les phnièles, ce (|iii ne doit pas sonlïVir de dirticultés, f|uoi(|u'il n'en ail poul-èlre pas parlé expressément. Pour Anaxiiiiène, au contraire, il n'y a pas de donnéf* formelle relalive à la l.une, il n'y a d'indication (|ue pour les cinq planètes (2) (()), et cetl<' indication est identique à celle que l'on trouve chez Héiaclit»; : les astres n'écliaun'ent j)as à cause de leuidistance. Cette donnée doit suffire pour trancliei- la question de la position qu'Anaximène assignait au Soleil par rapport aux étoiles lixes (et aussi aux f)lanctes). Mais renversait-il absolument Tordre adopté par Anaximandre? Ne laissait-il pas la Lune entre le Soleil

et la Terre?

Nous pouvons reconnaître une trace d(; son opinion dans un texte corroujpu ([]), d'après lequtd Vnaximène attribuait la chaleur du Soleil à la rapidité de son mouvement ('). Les autres étoiles, étJint plus éloignées, devaient donc, pour lui, être en réalité plus chaudes encore, (pioi(jue l'eiret ne s'en fît pas sentir. Mais, au contraire, j)our un astre moins éloigné, le feu pouvait être beaucoup moins actif rt ne pas être sensible, mal«;ré le rapprochement. Ainsi, <'onime Heraclite, Anaxiïuène aurait admis que la distance du Soleil eorresf)ond à un maximum pour rellet thermique de l'astre sur la surface de la Terre.

Remarquons mainttînant que le Milésien attribuait à la résistance du milieu où flottaient les astres errants la différence entre leurs mouvements et celui des étoiles fixes. Cette hj pothèse, ingénieusement appliquée à l'explication des mouvements en déclinaison, ne se prêtait malheureusement pas, dans l'état des connaissances d alors, à la déduction scientifique, et, par suite, son abandon ultérieur était forcé. Toutefois, elle entraînait, dans la supposition de la révolution générale, une conséquence immédiate; le mouvement j)ropre des planètes (d'Occident en Orient) doit être d'autant plus rapide (jue l'astre est plus rapproché de la Terre. Anaximène devait donc conclure à l'ordre d'éloignement croissant : Lune, Soleil, cinq planètes fixes, s'il ne l'avait pas déjà emprunté aux doctrines chaldéennes.

(') Il n'y a pas à s'arrêter à l'idée du ronipilateur que le Soleil est une tern; ; le contexte prouve biiMi qu'il tire cette conclusion de ce que l'origine du Soleil était pour Anaximène la Terre (c'est-à-dire les vapeurs de celle-ci).

L'adoption du même ordre par Heraclite, avec des remarques (Hii semblent empruntées à Anaximène, est d'autant j)lus remar- (juable ({ue, malgré l'appui de l'école de Pjthagore, cette disposilion n'obtint que tardivement l'assentiment général. Celle d'Anaxiinandri; trouva encore longtemps des [)artisans, et Empédocle, par une conception s[)éciale du Soleil, devait aussi le rejeter aux confins du monde.

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