‹ Pour l'histoire de la science hellène [microform]Chapitre 36 sur 90 · I. — Le Concept du continu · texte numérisé non relu

I. — Le Concept du continu

1. Qu'Anaximène ait on non oonnn (»ersonnelleniont Anaxiniandre, ce que l'état de la chronologie ne permet pas de décider, il s'est certainement inspiré de l'œuvre de son compatriote; s'il en a smgulièrement modifié le système, au moins il a conservé les tnnts les plus généraux : l'unité de la matière, l'éternité du mouvement révolutif, la succession indéfinie des mondes qui ne s'organisent que pour périr ensuite. Enfin, en déterminant la forme primordiale de la matière comme étant celle de l'air, il lui a conservé réi)ithète « d'indéfinie » (azs'.fcv), par la([iielle Anaximandre l'avait désignée.

Nous avons donc à nous demander quel sens le troisième Milésien attachait à cette expression; il ne semhle pas en efTet qu'il ail pu l'employer dans la même acception que son précurseur, si cette acception est bien celle que nous avons été amenés à reconnaître. Il ne s'agit pas de savoir comment cet attribut était entendu ])ar Anstote et Théophraste, comment il l'a été dès lors par les doxographes. A cet égard, il n'y a pas de doute; pour les maîtres du Lycée, Vinfini d'Anaximandre, c'est l'absolument illimité dans l'espace. Mais nous avons tout autant de motifs de récuser ce témoignage pour Anaximène que pour son précurseur, puisque l'un admet, tout aussi bien que l'autre, la révolution générale diurne, inconciliable avec la notion de Tinfinitude de la matière. A la vérité, Ëd. Zeller (I, p. 247, note 2) soutient contre Teichmuller que l'éternel mouvement de l'air dont parlent les textes et

[Voir : Mémoires scientifiques, I, 170, suite de la note 3; 182, 321, 372; II, 233, 533, no 1; VIT. 121-129, 189-191, 193, 262. ]

<pii serait l'origine de la genèse et de la destruction des choses, ne peut être la révolution diurne, et il se le représente plutôt comme :in mouvement de va-et-vient. Mais sa raison décisive est précisément qu'il considère, lui aussi, la matière d'Anaximène comme illimitée, or c'est ce que nous mettons en question.

S'il n'y a pas de texte absolument probant pour la thèse de Teichmûller, il est hors de conteste qu'Anaximène croyait à la réalité de la révolution diurne, puisqu'il considérait le ciel comme une voûte solide à laquelle les étoiles étaient attachées (9). Que dès lors il crût cette révolution éternelle, c'est de toute probabilité; car c'était l'opinion d'Anaximandre, et s'il l'avait rejetée, il lui eût fallu ex])liquer l'origine de cette révolution. Enfin, quoi qu'en dise Zeller, le texte d'Aristote (De Cœlo, II, i3, p. 295 a) n'est certes pas insignifiant.

Le Stagirite dit que tous ceux qui font naître le ciel font arriver la Terre au centre par l'efTet de la révolution. Il n'en résulte certainement pas que celle-ci préexistât, pour ces physiologues, à la formation de la Terre, Mais le nœud de la question n'est pas là.

Si Anaximène admettait et la révolution comme actuelle et linfinitude de la matière, que faisait-il de l'air au delà de la sphère céleste ? Une substance inerte ? C'est en contradiction formelle avec les textes; s'il lui attribuait un mouvement, il ne pouvait le regarder comme ayant quelque influence sur notre monde; il n'eût pu s'en servir que pour constituer une infinité d'autres mondes semblables, comme dans la doctrine des atomistes, dont on ne peut pourtant pas le regarder comme le précurseur à cet égard.

Que d'ailleurs, dans le passage cité d'Aristote, les deux physiologues milésiens soient particulièrement visés, et qu'ainsi la prépondérance attribuée par eux au phénomène de la révolution diurne soit bien constatée, cela ne peut être sérieusement mis en doute. Zeller soutient bien que le mot tous ne peut être tellement pris à la lettre qu'on l'applique individuellement à tous les philosophes qui ont admis une naissance du monde. Encore devrait-il spécifier de qui, à son avis, veut parler Aristote. Il est clair que celui-ci désigne seulement les physiciens qui ont cherché à expliquer mécaniquement l'origine du ciel et que par là les pythagoriens, Heraclite et Platon se trouvent naturellement exclus. Il est donc inutile de les citer pour essayer d'exclure aussi Anaximène.

fi

ît

;-îi

II* -

2. Ainsi, pour ce dernier, la doctrine de l'infinitude de la matière eut présenté les mêmes diflicultés que pour Anaximandre. Avons-nous cependant quelque motif spécial de la lui attribuer ? J/abandon de l'explication proposée par Anaximandre pour l'immobilité de la Terre au centre du monde pourrait être invoqué. Mais celle qu'admet AnaximèïU' dérive immédiatement de la façon dont il se représente les astres errants, plats, et entraînés comme des feuilles par le tourbillon général (10). S'il les fait ainsi flotter dans l'air, avec des disques obscurs de nature terreuse, il est tout naturel cpi'il fasse aussi supporter la Terre de la môme façon, en la supposant, pour cela, plate comme une table (rectangulaire ?).

Je ne crois pas davantage, avec Zeller (I, j). 1246), (pi'Anaximène exprime son opinion sur l'inlinitude de la matière, dans un passage de doxographe où le texte du physiologue ])araît avoir été «onservé assez fidèlement (7). La com])araison du monde et de l'air, d'un côté, avec notre corps et notre Ame, de l'autre, prouverait plutôt que, si Anaximène limitait l'univers à une voûte solide, il ne sentait point la nécessité d'étendre au delà et sans limites l'air qui le pénètre tout entier et en enveloppe toutes les parties. Le texte n'a pas un autre sens. Le seul argument qui ait quelque gravité est celui que j'ai posé, au début de ce Chapitre, sous forme de question. Anaximène ayant spécifié comme air la matière indéterminée de son ])récurseur, et le terme àTTîtpcv étant devenu chez lui rattril)ut d'une substance particulière, on est naturellement tenté de conclure à un changement dans l'acception de ce terme. Mais si l'on se rend bien compte que les deux Milésiens croient en fait à l'unité de la matière sous toutes ses formes, que le second n'a fait que préciser pour l'imagination la doctrine du premier à cet égard, sans avoir nullement, au point de vue philosophique, rétrogradé d'un concept abstrait à un autre plus concret, la difficulté soulevée diminue et elle me semble enfin disparaître devant un texte (3) où l'opinion d'Anaximène me semble moins défigurée qu'ailleurs, et où il est spécifié que c'est eu genre (tio yÉvci) que Tair est qualifie d'à'-î'.pcç.

Quoique ce passage dérive plus ou moins directement des écrits de Théophraste, quoique ce dernier ait certainement entendu r « infini » d'Anaximène suivant la grandeur {[x-yi^z'.), on ne peut

avoir le droit d'apporter cette correction au texte : or il nous ronduit à identifier à peu près complètement le sens du mot . inliiii )) chez les deux premiers Milésiens; si, apphqué au temps, il pourrait signifier réellement l'infinitude, dans l'espace il ne loprésente que l'indétermination.

On ne peut qu'être confirmé dans cette manière de voir par l'examen du texte des PhUosophumena (2, 2) c'est-à-dire celui où l'extrait des doctrines d'Anaximène fait par Théophraste a été conservé avec le plus de développements. Après avoir dit que, suivant le Milésien, l'air « infini » est le principe de tout ce qui est, le compilateur le décrit sous sa forme propre, lorsqu'il est au phis parfait degré d'égahté entre la dilatation et la condensation. Suit la description de la genèse des diverses autres formes de la matière, comme conséquence du mouvement.

La suite d'idées se dévoile entre les lignes : l'air « en lui-même », ( onime on eût dit plus tard, n'aurait pas pour nous plus de détermination que l'espace (aTTcips;) ; mais il reçoit des déterminations qui le rendent sensible, en tant que froid, chaud, humide, en mouvement, et en allant plus loin, en tant que transformé en feu, vents, nuages, eau, terre, pierres. L'air est donc dc^sipcç en tant (fu'il remplit l'espace continu, sans limitations intérieures. Mais il ne s'ensuit ni que l'espace ni que l'air soient illimités. Ainsi il n y aurait en réahté aucun progrès dans le concept de

I infini d' Anaximandre à Anaximène. On ne peut d'ailleurs tirer de là aucune conclusion formelle sur l'époque où vivait le second.

II a pu composer son œuvre même une cinquantaine d'années après le premier, tout en restant en dehors du cercle des idées nouvelles, émises par Pythagore ou Xénophane sur l'infinitude. IVuuverait-on, dans ses doctrines, quelques emprunts faits, sur

«l'autres points, à l'un ou à l'autre de ces penseurs, il n'y aurait [»nur cela aucune difficulté sérieuse. Il est bien clair désormais que la question de la Hmitation ou de la non-hmitation du monde n était pas posée chez les Ioniens, et il a fallu sans doute un temps assez considérable pour que l'influence des doctrines italiques fût assez forte et que cette question arrivât à préoccuper sérieusement les esprits. Je ne crois même guère, comme je fai dit, qu'Heraclite s y soit attaché; mais, dans le cas contraire, ce serait encore pour la limitation qu'il se serait prononcé (Diog. L., IX, 8).

-, --fi?

lu

ir|!

gf*-

B; te .

.ffi-

Page 1