‹ Pour l'histoire de la science hellène [microform]Chapitre 39 sur 90 · I- — L© Système cosmologique · texte numérisé non relu

I- — L© Système cosmologique

I. Dans les Cliapiln.s (,ni précèdenl, j'ai déjà eu l'iiccasicMi <i iiHli(|uer (,i,'a,i point de vue scientifique, l'œuvre que laissa Heraclite f.it loin de marquer un progrès. Si l'on en considère les len<lances religieuses e( morales, l'Éphésien est un précurseur <»•>"• l'inlluence ne saurait ^uère élre Irop rehaussée; n)ais comme phjsicien, ou bien il se ratlaehe aux premiers Ioniens, ou bien il adopte des conceptions qui sont encore plus naïves que les leurs. Connue Anaximandre, commr Vnaximéne, il croit à l'unité de la substance sous la variété des apparences phénoménales; comme eux, d croit que le monde est né et q.i'il périra pour renaître; bien plus, il ose fixer la durée de la période (pii préside à cette cvolulicm fatale («). Mais il rejette l'explication milésiennc de la î^enése et de la destruction comme conséquences mécaniques du tourbillon de la révolution diurne; les apparences qui font croire à cette révolution, ne correspondent pour hii qu'à des mouvements particidiers, nullement à mie rotation -énérale du ciel.

A cette cause mécanique, il substitue une loi de transforuiation phjsique, dont il ne cherche pas à rendre autrcuient compte qu'en

( ) D.x-hu.t nulle ans (9^; mai. di\ anile l.uil cenis. d'après Censorinus. qu, nous apprend d ailleurs qu'Heraclite lixait à Ircnle ans la vevsâ humaine, c'esla-d.re la <luree normale de la période après laquelle Ihomme se ..produit. Or ,0800 = .Ho X oOo, c'est-à-dire que dan^ la grande annè. que dure le n.onde les jours sont des générations humaines. Par une con.hinaison scml.lalde. le .toM ien Diogene de Bahylone avait multiplié par :Wi5 h grande année d'HeracI.te II ne sen.lde pas <,u'il faille cherrher i. i des emprunts aux périodes rhaldèennes'

iU, Mémoires .cienUft^iues. T. II, p. .i3 (n. 1), 363. 365; lit. p. .., ao-3.', .n3; VII, p. .03-.07 et les pages ,2'., ,3c,. ,/,3, ,',,,. „p, 26., .93, 32i, 3^4. 353 J

la qualifiant de fatale; cette loi est celle qui préside à l'échange continuel de matière entre la terre et le ciel, échange déjà admis par les premiers Ioniens. La double voie, ascendante et descendante, suivant laciuelle il s'opère, suffit aux explications que prétend donner Heraclite; de la terre et de la mer s'élèvent, d'après lui, des exhalaisons, les unes sèches, les autres humides; les premières sont de nature ignée et servent à entretenir les feux célestes, qui donnent de l'eau couime résidu ; les secondes, par leur mélange avec les sèches, forment notre air atmosphérique, qui s'étend jusqu'aux environs de la Lune et d'où l'eau retombe, soit comme pluie, solt déjà congelée.

C'est de la variation des proportions entre ces deux sortes d'exhalaisons que résulte la vicissitude des jours et des nuits, des mois et des saisons. Les astres sont des bassins creux dont la concavité, tournée vers nous, rassemble les exhalaisons sèches qui y i)riilenl, s'allumant au levant, s'éteignant au couchant; ces bassins circulent dans l'hémisphère supérieur et leurs retournements produisent les éclipses, aussi bien que les phases de la Lune.

Heraclite ne s'était pas expliqué davantage sur cette conception grossière, qui semble combinée avec des éléiuenls empruntés à 1 halès et à Xénophane; il ne disait pas ce que devenaient ces bassins du coucher au lever des astres; il ne précisait pas davantage la forme de la Terre, et s'il reconnaissait, sous le nom d'Hadès, un monde souterrain, il ne semble pas avoir cherché à s'en former une idée plus claire que la mythologie courante. Il préfère insister sur le llux perpétuel des choses, dont aucune; n'échappe à la transformation incessante; sur la lutte permanente entre les formes diverses de la substance unique, lutte à laquelle préside l'intelliiience divine et qui fait l'harmonie du uionde.

^. Voilà ce que les doxographes nous apprennent, quant à l'état actuel du cosmos, sur les opinions physiques d'Heraclite, qui sont, au reste, particulièrement bien exposées par Diogène Laërce (1\, (S à 11; dans un précis remontant assez directement à l'Ouvrage historique de Théophraste. Il n'y a guère de difficultés que lorsqu'il s'agit de représenter, d'après l'Éphésien, l'évolution de la genèse et de la destruction, et, pour cela, de mettre en concordance, avce la description de Diogène Laérce, les textes assez

..hscrs ,1e Clément «l'AlexmKlrie (fr. 27 à 2!)) qui se rapportenl à cette évolution cosniicnie.

(iui.ié sans doute par une idée religieuse, Heraclite a déterminé sous la torme du feu la substance primordiale, car il veut rehausser le caractère divin et intelligent de cette substance, ce que n'ont pas fait ses précurseurs; il I,m donne donc les allril.nls de la matière qu. lui apparaît co.n.ne la plus s.d.tilc et la moins corporelle. I.e d,:venir perpétuel des choses dans la double voie vers le l>aut ou le bas sera donc une conséquence nécessaire des propriétés de cette substance primordiale, qui se transforme sans cesse pour produire Taliment dont elle a b.'soin et qu'elle dévore en s'allumant et en s'éteignant suixani une régie (fr. 27). Mais la loi ,,ui préside à ces transformations dans l.-s phénomènes actuels, ne peut s'écarter de la loi générale de l'éN.dution cosmique, quoique la multiplicité et la complexité des eflels puisse sembler so.aenl contrarier en partie cette évolution.

U point le plus saillant de la doctrine (l'IIéraelile pour la voie descendante, c'est que la première transformation du feu est non pas l'a.r, mais leau (IV. 28). Le résultat .le l'embrasement général lu. apparaît donc comme un.- masse aqueuse ^probableuH-nt à la suite dune .Muidensation .!.■ vapeurs). C-tte id.'c, par laquelb- IKph.'sien .sembl.s jusqu'à un certain point, se rapprocher de I haies, peut paraître .l'aulaut plus singulière qu'elle send.le moins dériver de l'expérien.e journalière, avec laquelle cependant lleraclil.' devait hi mettre en eoii<;.)r.lance suffisant.'.

La dernier.; phrase .lu fragment 28 est encore plus obscure; la mas.se a.,u..use ^mer) se transf.,rme pour ii,.,itié en terre, pour moitié en -?r,7-r,?, mol .l.,nt la signili<:ation .-st assez d.)ut.'.ise ( ' ) <.>uaulaii fragment 2!». il semble indi.pier que ces transformations s.' pro.luisent sans changement de volume pour lens.-mble de la rnalièi-c.

Voici comment j'..xposcrais Tonlre .l'i.lé.-s suivi par Heraclite : ■I après 1 ..xpèrumce vulgai-r,-, l'eau est c- .,ul| y „ ,|e pl„s contraire

) Il ne semMe jiuèrc que les anciens se

soient Hcronlé.s pour «lésif^Mier ainsi

le

au feu, (le moins propre à entretenir la combustion; celle-ci se nroduil au mieux avec des matériaux combustibles secs (yf)) et l'air sec comme a«;ent comburant; l'Kplicsien aura donc imaginé (jue le terme final de la transformation de la masse aqueuse primitive consisterait, d'une part, en un résidu solide parfaitement sec, (le l'aulre, en une masse aériforme également sèche; dés lors, leau ayant disparu, l'embrasement général peut se produire et redoniKîr une nouvelle masse aqueuse.

Dans le cours de l'évohition, il y a complication de phénomènes particuliers qui assurent au cosmos une stabililé relative; d'une part, la terre peut se retransformer en eau, de l'autre, l'eau et la lerre produisent également les deux sortes d'exhalaisons, l'humide aussi bien que la sèche. Mais que ces retours particuliers, ces différents modes de passage, rentrent dans la loi générale et doivent (inah'ment aboutir comme résultat à l'embrasement total, c'est ce (pi'lléraclile expiimera en disant : « La voie est toujours une et la même, soit vers le haut, soit vers le bas, soit droite, soit contournée » (fr. 1)1).

Dans le texte de Clément d'Alexandrie, r,pr,7'ip semble donc désigner l'exhalaison sèche propre à donner la llannue; c'est la partie la plus subtile (et, par suite, la plus mobile) de l'air, celle (pii est du feu en puissance, pour employer le langage d'Aristote. L'autre partie est au contraire de l'eau en [missance; cette distinction de deux modes oppo.sés dans l'élément j)rimordial d'Anaximène appartient en propnî à Heraclite, et c'est peut-être le trait le plus original de ses opinions physiques; mais elle n'est pas suffisamment appuvée sur des faits et ne |>ouvait aboutira une conception véritablement scientifique.

IL — Heraclite théologue (»j.

3. Mais l'Éphésien ne recherchait rien de semblable; au nnlieu des <( physiologues » ioniens, il a, de fait, une position toute spéciale, ou plutôt il n'est rien moins que physiologue; c'est un

(') Cet article et le suivant sont, en nuijeure partie, empruntes à Guslav TKKiH.Mi-LLKR : -Xeue Studien zur Gescliichte (1er liegriffe, 1, p. 1-269; II. p. nt5-253.

— 17(i — « théologuc ». Memhrc .l'une famille sacerdotale, sans ..„e renonc.at.on en faveur de son frère il eût eu les privilèges réser^és aux aines des descendants de Codrus, y compris la présidence des cérémonies de Démêler l-:ieusinienne(Stral)on,\ IV, p 633) Ces. <lans le temple d'Arténus qu'il dépose son livre, pour que la leclure en so.t réservée aux élus qu'admetlronl les prêtres (D.oo. L , IV, 0). Il connaît les mystères et non seulement j fait des allus.ons intelligibles pour les seuls initiés, mais encore, dans son aagage sjb.llin, « il ne révèle ni ne cache, mais il en indique » (tr. 1 1) le sens ,.rofou<l que les époptes eux-mêmes ne connyissent pas.

Il ne prétend poinl convaincre par la cJémonslralion; iJ réclame la loi qu'il déclare indispensable pour rintdlioence (fr. 7) Jl n'a point eu de maître l.umain; il s'est cherché lui-même et il a |;;ouvé (fr. Si). C'est le verhe universel :X^,., J,,,,, f,. ^8) qui 1 inspire divinement, mais sa parole n'est destinée qu'à une élite Choisie; le vulgaire est incapable de la conq)rendrc, après l'avoir entendue, tout comme avant de l'entendre (fr. i);le vulgaire est comme sourd et ne sait ni parler ni écouler (fr. 4, o).

Plus lléracliie mé[)rise les opinions des autres/plus il estime les siennes, (pi'.l sait conserver comme l'absolue vérité; mais ce qui marque surtout son caractère de « théologue », n'essayez pas de lui parler de la Science; ce n'est point elle qui fornie l'intellij;ence (Ir. M); elle n'e.t qu'une vaine curiosité, le chemin de 1 erreur inévitable. Vous cherchez la grandeur du Soleil; eh quoi ' na-t-.l ])as ce qu'il vous paraît avoir, un pied de large (îj)? ()n allez-vous vous iinpiiéter davantage?

Bien entendu, la théologie d'Heraclite n'est point celle de la religion populaire. Homère, Hésiode (fr, 89, 9o) sont mis par lui au même rang que Pjthagore, Xénophane, Hécatée. A l'époque où d vivait, les vieilles traditions des âges héroïques étaient déjà trop lettre morte pour fournir à la philosophie naissante un appoint sérieux, des dogmes acceptables. ÏAdément qu'Heraclite y va introduire a été élaboré ailleurs.

Depuis longtemps déjà s'étaient introduits sur le sol hellène des

rues singuliers, des mythes étranges, dont la connaissance était

• nterdite au profane. L'âge était venu où un penseur, méditant sur

la vente que caohaient ces symboles, pouvait essayer de l'en

dégager. C'est ce que tenta Heraclite, c'est là que réside le caractère tout spécial de son œuvre; c'est ce qui explique le succès cu'elle obtint et l'influence considérable qu'elle exerça sur le développement ultérieur de la philosophie hellène.

Le dogme du llux perpétuel des choses attire d'ordinaire avant tout l'atteiilion qui se porte sur l'Ephésien; mais il n'y faut pas voir sa véritable originalité ; en fait, formule à part, ce dogme est contenu dans la thèse d'Anaximène. Nulle part au contraire, avant Heraclite, nous ne voyons rejeter au second plan les questions scientifiques, l'explication mécanique de l'univers, pour mettre en lumière le côté divin des choses, le rôle de l'intelligence dans la nature. Il entr'ouvre le sanctuaire où Pylhagore s'était enfermé; après le Samien, c'est lui qui, le premier, fait école et celte école est lii)re; c'est lui qui lègue aux philosophes et les problèmes dont on fera honneur à Anaxagore ou à Socrate, et cette allure mystique qui s'imposera plus ou moins à tous ceux qui tenteront d'agiter ces problèmes.

Obscurcie un moment par l'éclat que jetteront Platon et Aristote, son œuvre reparaîtra bientôt pour former le fonds essentiel de la doctrine du Portique. Les stoïciens élaboreront son concept du logos et, à l'aurore des temps nouveaux, il se trouvera mûr pour être adopté par le christianisme (').

i. Quand il descend sur le domaine |)ropre de la J^hysique, Heraclite conserve son langage obscur et ses formules mystérieuses^ mais l'inspiration qu'il puisait dans sa connaissance des choses divines ne le soutient plus; au fond, il se comporterait (îomme un simple rationaliste modéré, si la science de la nature le préoccupait réellement. Rejetant les traditions poétiques, les hypothèses des physiologues, les préjugés du vulgaire, il s'attache au (( logos commun », à la raison qui éclaire tout homme venant en ce monde, quoique la plupart la méconnaissent. C'est cette raison qui lui fait reconnaître Immédiatement la loi suprême du

(') I.e rapprochement entre la doctrine d'tiéraclite et le début de l'Evangile selon Sainl-Jean était déjà fait par un disciple de Plotin, Amélius (Eusébe, Prép. év., ^^o b)) l'analogie des formules est notablement singulière dans le fragment 1. Héi*aclite a aussi fourni à la Gnose un autre terme, celui d'Eon (fr. 44), sans compter le mot même qui la désigne.

TA.NNERY

monde dans riinité de la suh>,t

(jue le but de la saiiesse est de clierci

ance, (|ui lui enseigne d

ireelemeni

univers,

ler comment cette loi gouverne

n désignera bien ce but c

les forces de riuimaiiité

mme dépassant, dans sa plénitiid*

atteint par un acte de foi d

comme ne ()ouvant être que partiellenunl

mais il ne se propose nullemeni

de construire sa phjsicpie a priori'. Il admet les sen guides, à la condition d'inl

s COnillK;

• rpreler leurs témoignages suivant la

raison

quel point sa tentative lut insuffisante, nous ï

e moment attaclions-no

avons vu; pour

« lOilOS »

donne à ce terme de

rôle futur. Tantôt (fr. 1 i 1

s seulement aux diverses acceptions (pTil

a préparé à son

le raison

' ' I [U il

) le s(Mis est abstrait et

en même temj)s

passit; c est un intelligible; c'est la loi toujours vraie, Tord

versel des cl

re uni-

loses en tant (lu i

est, au contraire, nri

il est

couipris. J.e « logos commun »

pris rn un sensaelil; e'<'St rinlelli';ence, en tant

quelle saisit Tordre universel. Cette double f explique le double sens, et cela d'autant monistique d'Heraclite, l'inlelli-.ibl 1 iiitellii:ent.

ice des choses

mieux que, dans 1

e se distiniiuait

a pensée moins de

ais il faut aller plus loin et i

econnaitre que, dans cette même

pensée, encore soumise à Tli vlozoïsmt^ naïf, ce 1

tell

Oiios intelligible cA

liient n est

pas concevable comme une pure abstraction- il s<

présente au contraire avec des caracl

nettement malériils: coi

ères parfaitement concret.»

, comme il apparaît à

Te

s prit sous

de raison, il apparaît aux sens sous la forme visible du fe

la f

orme

pe unique et toujours vivant de la nature. C'est là 1

)rin-

laquelle toute chose a été faite, et que les 1 comprise.

Heraclite conçoit d'ailleurs Tàme I

i Vi'rité f)nr

lommes n ont ooiiil

lumaine sur le même tvut

c est aussi pour lui un lluide entretenu par des exhalaisons et

com-

umcpiant avec le logos extérieur au m

les

sens (

ojen de la respiration

ou des

in

tell

pores sont supposés^; ce fluide est d'autant pi

us

nu

igent que sa nature est plus voisine de celle du feu, d'aut oins rationnel qu'il contient plus d'rléments humides. Ainsi l

caractère d'intellig-ence attril

permet d'expliquer nos facultés inl( Uectuell communication matérielle, et rexislence de I

nié au (eu répandu dans l'univer

es au moven

une

a raison commune

aussi bien que la diversité des opinions particulières, se trouvent .'paiement en concordance avec la doctrine de l'Ephésien.

Mais, dans cette doctrine, deux points restent obseurs et incertains : le logos commun est-il conscient et personnel comme nos jinics? celles-ci gardent-elles, après la mort, la conscience et la [)er>onnalité?

11 s'agit là de-s deux problèmes les jdus graves qn'agite la philosophie. IjR Science les écarte également tous deux comme appartenant sans conteste au domaine de l'inconnaissable, et, à ce point (le vue, il est intéressant de constater que le premier penseur grec chez lequel ils apparaissent comme posés dans toute leur plénitude, n'est pas, à j)roprement parler, un homme de science, mais, (omme nous l'avons dit, un u théologue ». Cej)endant, on ne peut nier que sa conception du logos divin et des âmes humaines ne se présente comme soumise aux vérifications de l'expérience, en raison de son caractère concret, qui la rend tout à fait semblable à une hjpothèse scientificjuc.

Si erronée que puisse être cette conception, il n'en est donc pas moins important de connaître, s'il est possible, quelle réponse au juste faisait Heraclite aux deux questions que nous avons formulées. Mais avant d'aborder la discussion sur ce sujet, il importe de s orienter d'une façon plus précise pour rechercher les origines (les croyances religieuses de rEj)hésien.

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