III. — Llnfluence égyptienne
f). J'ai parlé des mystères du culte au\(piels Heraclite fait allusion. C'est évidemment là qu'il faut chercher la clef du proljlème nouveau qui se pose devant nous. On sait qu'il y avait en Grèce, pour ces mystères, plusieurs rites qui semblent avoir été essentiellement distincts les uns des autres; celui dont parle Heraclite (fr. 81 ) était public: il s'agit de la procession du phallus, qui faisait partie des cérémonies du culte de Bacchus, telles que les avaient instituées, disait-on, Mélampe, fils d'Amythaon. Hérodote (H, 49)7 après avoir constaté l'identité extérieure de cette procession chez les Egyptiens et chez les Grecs, se pose la question de l'origine de celte coutume et se contente de répondre : « On raconte à ce sujet une légende sacrée. »
Il est impossible de douter que celle légende ne soil celle que donne loul au long Clément d'Alexandrie {Protrcpt.^ Il, 34), avant de citer le fragment d'Iïéra(*lite qui s'y rapporte. Après avoii lu ce passage, on comprendra le silence d'Hérodote :
« Dionysos, désirant traverser l'Iladès, ignorait la route. Prosjmnos promit de la lui enseigner, mais non sans une récompense; une récom|)en>e (jui n'était point honnête, mais pour Dionysos, elle le (ut; c'était une faveur anioureuse que cette récompense qui lui était deuiandée. Le dieu voulut bien y consentir, promit de s'y prêter s'il achevait sa route, et conbi ma sa promesse par un seruient. \a\ route enseignée, il part, puis revient, mais ne trouve plus Prosymnos; il était mort. Alors Dionysos, pour satisfaire les nuines di; son amant, s'élance sur le loudx'au el remplit le rôle passif (zar/r^T'.i). C'est avec un rameau d'un figuier voisin, qu'il coupe el façonne en membre viril, (pie s'asseyanl dessus, il s'acquitte de la [)rouiesse faite au uiort: el c'est en mémoire de celle aventure qu'on dresse mystiquement, par les villes, des [)hallus eu face de Dionysos. »
« Car (fr. 81), si ce n'était pas de Dionysos qu'on mène In pouipe, eu chaulanl le canticpie aux |)arties honteuses, ce sérail l'acte le plus éhonté, dit Heraclite; mais c'est le même, Hadés ou Dionysos, [)our qui l'on osl en folie ou en délire. »
Avant de conclure à l'origine égyptienne de la cérémonie grecque, liérodole (H, 4l)) ajoute : « Mélauipe enseigne ce rite, sans l'avoir exactement saisi; les sages nés après lui l'ont éclairci plus complètement. » H est diflicile de ne pas soupçonner, dans ces derniers mots, une allusion à Heraclite, que nous voyons donner le mol de l'éniguie et jusliiier l'obscénité du symbole.
6. VA. Zeller (il, p. iSj, note o) se refuse cependant à toul rapprochement entre le fraguient SI el le mythe raconté par Clément d'Alexandrie; voici l'explication (pi'il donne du fragment. L'identité d'Hadès el de Dionysos signifie l'identité de la mort et de la naissance el l'énoncé de cette identité constituerait un blâme jeté par Heraclite sur l'indécente célébration du culte de la nature vivante el féconde. Mais il existe un texte qui prouve clairemenl
que l'Lphésien n'attaquait nullemenl les orgies dionysiaques :
Jamblique, De niyst,, 1, i i : y.a\ oià tsDtî eIxcto); a^Ta âV.sa *lIpr/A£'.To; -pccTîî-cv. [Aussi Heraclite appelle à bon droit les orgies des remèdes) (')J.
Quant au passage de Cléuient d'Alexandrie (Protrepi., Il, i8), <pie rapproche Zeller el où, après avoir rappelé le fragm'ent 63 — .. les hommes ne savent pas ce qui les attend après la mort » — rexégète se deuiande pour qui parle Heraclite, il est bien clair que la, c'est le disciple du Christ qui uienace du feu éternel les céléhrateurs des orgies et s'élève contre la profanation du terme de mystère.
Les autres objections que dirige Zeller contre l'explication de reichmidier ne portent guère el prouvent seulement qu'il n'a pas bien compris celle explication, que je vais développer toutà l'heure. La seule critique juste est relative au sens du terme :Ta~/Y;Tià, sur lequel Teichuiiiîier s'est trompé; j'ai corrigé ce sens avec son aveu. Teichmidler a pu également insister un peu trop sur le jeu de mots entre olIzzizih. àvaics-TaTa el "A-oyiç; mais ce jeu de mots, tout à fait dans la manière d'Heraclite, ne peut être méconnu.
Ln tout cas, aux négations de Zeller devrait être jointe une explication du mythe obscène, ainsi que la preuve qu'Heraclite ne pouvait s'élever à cette explication. Mais, tout au contraire, le mythe en question se prête au mieux à une interprétation vraiment conforme aux opinions de l'Éphésien.
Le feu solaire (Dionysos) est descendu dans les régions souterraines; alourdi par l'eau de la mer qu'il a traversée, il a perdu la méuioire et ne pourrait aller se rallumer pour briller de nouveau sur la voûte céleste, s'il ne rencontrait le feu qui subsiste dans le ^éjour de THadès-Prosymnos; ce feu, qui représente le résidu des soleils précédents, ainsi que l'indique la mort du dieu symbolique, s'unit à lui el permet ainsi au nouveau soleil de reparaître à l'hol'izon du levant.
Mais, avant toul, la formule d'Heraclite : « Hadés est le même (jue Dionysos », frappe par son caractère égyptien. « Osiris est le
(') Cf.: Bywaler, CXXIX. Diels, fr. 68.
même que Horus » en serait la traduction littérale et donnerait en même temps la clef du symhole de la marche du Soleil.
Que le mythe, si obscène qu'il soit, n'ait j)as un auJre sens ;iii fond, on ne peut «;uère en douter. Ouant à la cérémonie elle-mêuir. Hérodote a sans doute raison de lui attribuer une origine égj|) lienne; elle a d'ailleurs 1res bien pu avoir, dans le principe, uiir tout autre sioni(i(«.uion, h' mylUv, ajanl été, après coup, for<;é sni elle. Kn tout cas, traus|)a rente chez hîs Égyptiens, pour (|ui le cara(-h're solain^ des divinités est bien accusé, la léj;ende était devenue absolumcnl obsrui(; chez les Grecs.
La question qui se pose est donc celle-ci : s'il n'est f^uère sup posable qu'Heraclite ait deviné de lui-mèuïc le sens mvslérieux caché sous le sjudjolisme obscène, a-t-il révélé un point d'une doctrine secrète qui se serait transmise en Grèce par les seuK inities et qui aurait donné l'explicalion des rites or^ia(|ues, ou bien a-t-il reconnu la vérité «;ràce au rapprochement de la relif;ion égvplienne et (h; la religion hellène?
( hi il y ait eu en (irèce, au fond des mystères, une do(-trine secrète sérieuse, je considère, jxnir ma part, le fait comme absolument invraisemblable, et ma grande raison, c'est qu'en tout cas cette doctrine est restée inconnue; les mvstères ne se gardent que (piaiid ils ne valent pas la peine d'être révélés; ceux de la francmaçonnerie en donnent une preuve suffisante.
Peut-on, en revanche, admettre nu'lléraclite ait eu de la reli'Moii égj[)tieune une connaissance plus ou moins approfondie? Évidemment oui; depuis plus d'un siècle, l'Kgvpte était en relations suivies avec rb)nie; elle devait commencer à être connue. A une date toute récente, llécatée avait longuement écrit sur l'antique pays en (ace ducpiel la Grèce devait reconnaître la jeunesse de ses traditions. I/Kphésien pouvait donc en avoir de seconde main une connaissance passablement étendue, et qml (pi'ait été son éloignemenl pour la polymathie, il est très vraisemblable, étant donnés son caractère et sa situation, (pi'il se sera particulièrement attaché à approfondir les crovances religieuses de l'Jvrvpte.
Mais, s'il en est ainsi, l'inllucnce égypti(Mine doit se faire sentii plus ou moins d;ins toute Toîiivre d'ih'ijudite et non pas seulement à propos d'une occasion singulière (îomme celle que nous avons rencontrée. C'est ce qu'il convient d'examiner maintenant.
A notre tour, nous connaissons mieux l'Egypte aujourd'hui <lrpui> une époque relativement récente; c'est ce qui explique r,»niment, avant Teichmiiller, aucun historien de la philosophie n".i mis en lumière cette influence indirecte de l'Egypte sur ITéracllle. Mais plus on approfondira désormais la question, moins il semblera, je crois, que cette influence puisse être exagérée, si toutefois on la borne à la doctrine; en ce qui concerne les mœurs, au eontraire, Heraclite semble en eilet rester foncièrement grec. Son Miol : u Les morts sont à rejeter encore; plus que le fumier (•) », ut indiquer notamment la répulsion qu'il devait éprouver pour
s procédés d'embaumement.
lien le!
7. Pour reconnaître l'influence égyptienne sur la doctrine d'Ilélaclite, il nous faut rej)rendre sommairement ses principales opinions, en essayant de les ramener à leurs sources prol)ables.
Tout d'abord, en ce qui concerne l'unité fondamentale de la matière, Heraclite, ai-je dit, est d'accord avec les physiologues milésiens, comme il est en opposition avec le dualisme pythagoliclen. Or, la doctrine (pi'il adopte est celle qui concorde avec la eosmogonie égyptienne; d'autre part, il abandonne la conception hellène d'Aiiaximandre sur le rôle de la révolution(liuriie et retourne à la cosmologie de Thaïes, c'est-à-dir<- à l'Egypte : la terre plat»;, eulourée de l'Océan, d'où partent et où reviennent les barcpies, les bassins circulaires des astres. A la vérité, un élément, capital lors de la conception originaire; de ces barques, est désormais laissé de côté; elles ne naviguent plus sur une voûte licpiide, les eaux d'en haut, mais flottent dans l'air ou au-dessus, dans l'élher, la Lune au plus près de la Terre, puis le Soleil, enfin les planètes elles étoiles. Mais si c'est là l'ordre chaldéen, déjà adopté, avant Heraclite, par Anaxi mène et les pythagoriens, il s'était aussi très probablement introduit dans l'astronomie égyptienne, où la tradition greccpie nous le montre dès Nécepsos ( vu'" siècle av. J.-C.). La distinction du monde en supérieur et inférieur (Zeus et Hadès, fr. 1*2, tio, 3o) est bien égyptienne, comme je l'ai indiqué
(') Toutefois la suite du iVa^Miient 53 parait se rapporter au conseil (\e s'abstenir «le viande, régime qu'il, raclile adopta vers la fin de sa vie et qui amena l'Iiydropisie «lont il niourut.
à propos du mjllie de Dionysos. Les thèses sur l'identité des conhaires, dont ce mjtlie offre un exemple, reposent au fond sm l'unité de la substance et ne vont ^uôre plus loin comme portée. Elles ne découlent nullement d 'un principe logique et ne s'étendeni point sur le domaine moral, malgré la forme paradoxale qu'elles aflectent souvent. Ce ne sont [)oint des antinomies, comme celhs que soulèveront les Éléates; le plus souvent, elles se bornent à des jeux de mois ou ne font que contribuer à cette obscurité sibylline où sr phiît lléraclile. Ce sont des énigmes que le caractère grec suffit à expliquer et qui n'ont point, à vrai dire, de valeur pliilosophique; mais on ne peut s'empêcher de leur comparer au moins les nombreuses identifications analogues dont sont remplis les hymnes égy|)liens ( ' ).
La théorie de la transformation de la matière sous ses divers élats est trop vague (>our que l'on puisse faire de pareils rapprochements ; j'ai indiqué au reste en quoi elle paraissait offrir quelque originalité, en quoi au contraire elle était empruntée aux premiers Mdésiens. Mais la question change de face quand Heraclite détermine la cause du processus du monde sous la forme matérielle à laquelle il attribue la prééminence : le feu qui se manifeste dans le dieu solaire, et qui, répandu dans toute la nature, subtil au plu> haut degré, presque incorporel, possède à la fois l'intelligence et le pouvoir moteur, actionne et dirigt; toutes choses; le feu qui se plaît à se cacher sous les apparences les plus diverses, comme à manifester sa divine présence; qui se transforme de toutes façons, mais reste toujours le même au fond ; c'est comme quand on j jette des parfums (fr. 87), chacun peut le nommer à sa fantaisie.
Ce dieu universel, qu'on adore sous mille et mille formes, est certes bien plus voisin de Phtah,leroi suprême deMemphis, « qui accomplit toutes choses avec art et vérité » (Ja.mbliqik, De myst., \\\\, 3), que du boiteux lléphaistos des Grecs. Les métaphores d'occultation, mort, sommeil, extinction, et celles opposées d'apparition, vie, réveil, etc., que prodigue Heraclite pour caractériser les phénomènes contraires et qui correspondent chez lui aux
(') Je prends au hasard un exemple dans un hymne an soleil Hà : « Enfant qui nait chaque jour, vieillard qui parcours réternité. ,, (Maspkro, Hist. anc. des peuples de l'Orient, p. 36.)
concepts aristotéliques de puissance et d'acte, se retrouvent également à chaque page du Livre des iMoris , à chaque ligne des hymnes de l'Egypte.
8. Le 11 ux perpétuel des choses est la conséquence inéluctable (lu principe de l'unité de la matière; Heraclite n'a pas inventé ce (loome, il n'a fait que le développer en le défendant contre Xénopiuuie. 11 ny a dés lors rien d'étonnant (ju'on le retrouve, soit en Lgy|)le, soit dans la bouche de l'Ephésien. Mais l'image de la ouerre éternelle et nécessaire i)our l'harmonie du monde, qui constitue chez Heraclite une formule beaucoup moins attendue (fV. 37, 3<S, 39), semble venir des bords du Nil, où Horus renouvelle sans cesse la lutte contre Set, toujours vaincu, jamais anéanti.
Le célèbre fragment ii, dont Lucien fournit la forme la plus complète : « L'Éternel est un enfant jouant, manœuvrant des pions, en hostilité, » n'a reçu des anciens (Philon, Plutarque) qu'une exj)lication insoutenable, attribuant au Logos, au seul être sage suivant Heraclite, le caprice de faire et défaire au hasard, /eller se satisfait à tort de cette explication qui, des trois mots -aT;, r.y.iWh -^^tte-^wv, néglige complètement le dernier. Teichmuller a résolu l'énigme d'une façon beaucoup plus plausible. L'enfant est llarpechrond^ le soleil à son lever; ^ra^wv vient par un jeu de mots (|u'appelle ttx';; ttstteJwv détermine l'occupation. Le jeu que joue cet enfant est un jeu de combinaisons intelligentes et nullement de hasard, analogue à notre jeu de dames et d'ailleurs emprunté par les Grecs aux Égyptiens. Ce jeu est là le symbole de la guerre que mène sans fin le jeu toujours vivant contre la matière ténébreuse sortie de son sein.
Ame du monde, le feu anime chaque homme en particulier et lléraclile donne même à la psyché le synonyme d'ocjv-/;, comme si elle était susceptible de devenir lumineuse. On dirait qu'il traduit régypiien /vhou (intelligence) dont le sens primitif est « brillant ». D'ailleurs, suivant les croyances égyptiennes, l'intelligence, avant de pénétrer dans la prison des sens, « est revêtue d'une lumière Mibiile; elle est en liberté de parcourir les mondes, d'agir sur les éléments, de les ordonner et de lesïéconder selon ce qui lui semble expédient ». Ce passage de Maspéro {IJist. anc.^ etc.^ p. Sg) n'est-il pas le véritable commentaire du mol d'Heraclite (fr. 62) :
« Mort des dieux, vie des hommes; mort des hommes, vie des dieux? »
Certes, la crojance aux daimones, aux génies qui ont animé les héros pondant leur vie, est l)ieii une antique rroyance aryenne. M. Fuslel de Coulan-e l'a assez mise en relief dans son beau livrr de la Cité antique; i^n tout cas, elle est très précise chez Hésiode. >Fais \\ est également reniarquable que cette croyance semble absolument oubliée dans les poèmes homériques, et^ d'autre pan. ([u'on la retrouve accusée seuleuienl chez les sa-es que la tradition met en rapport avec l'Egypte, Thaïes et Pjtliagore, en mêuie temps (jue chez Heraclite, incontestablement plus égyptien que l'un cl l'autre. Ce fait ne concorde-t-il pas avec cette vérité hors de doute que les Egyptiens étaient les plus religieux (superstitieux) de tous h's homuies, et que la croyance aux démons était chez eux poussée f)lus loin qu'elle ne l'a jamais été en Grèce?
Si c'est par la respiration qu'Heraclite nous met en communition avec l'àme universelle, ne retrouve-t-on pas là a \es souilles de vie (jue Rà distribue aux hommes »? Le fragment 2o : u Les âmes llairent dans l'Hadés » ne seuible-t-il pas traduit du Livre des Morts?
Arrêtons ici ces rapprochements, suffisants pour montrer que si un philosophe a subi l'inlluence égyptienne, c'est incontestablement Heraclite; ils permettent en même temps de constater les limites de cette influence, cpii n'a pu altérer le caractère profondément grec du penseur. Espi'il essentiellement religieux, mais d'une religion plus haute cpie celle du vulgaire, il a cherché la vérité cachée sous les symboles et sous les fables; mais il ne l'a pas seulement cherchée en Grèce; depuis longtemps, les Ioniens rapporlaient des bords du Nil, comme un des fruits de leur commerce, des mythes moins défigurés que les leurs et qui s'offraient à eux comme infiniment plus anciens. Ces mythes ne pouvaient manquer d'attirer l'attention de l'Ephésien et ce fut là qu'il irouya la clef de rénigm(^ qu'il cherchait. Elle n'était point telle qu'il pût se sentir inspiré de l'ardeur et de la foi qui en eût fait l'apolre d'une religion plus pure, le réformateur d'un culte entaché de singulières bizarreries. Mais il voulut au moins tenter la contre-partie des physiologues milésiens et il introduisit la théologie dans l'étud(; de la nature, qu'ils n'avaient traitée que comme objet de science.
(irave événement qui déplaça pour toujours peut-être l'axe de la |)liiloso|)hie!
Qu'importe qu'il conçoive l'intelligence comme l'attribut de la matière? Il' la concentre dans la partie de cette matière qu'il considère comme la plus pure et la moins semblable à notre corps. Jl l'oppose à celui-ci et lui décerne la prééminence. La route est iVavée pour Anaxagore.
Au point de vue moral, qu'il est le premier à envisager et non pas Socrate, ses conclusions sont celles du spiritualisme le plus décidé. La vie est une lutte entre l'àme et le corps; il faut atténuer l'un, purifier l'autre. Qu'importe qu'il mêle à cette croyance de grossières opinions, comme celle qu'il faut qu(; l'àme soit le plus sèche possible (fr. 59, 70 et suiv.), pour se rapprocher davantage du feu intelligent?
La Destinée des âmes.
\). Après avoir essayé de restituer à Heraclite son véritable caractère, après avoir indiqué avec quels éléments se sont formées ses opinions, il nous reste à reprendre les deux questions que nous avons diflérées sur les croyances d'Heraclite relativement à la conscience ou à rinconscience du Logos, dune part, et, de l autre, à la destinée des âmes après la mort.
La liaison entre ces deux questions est évidente : l'âme, pour Heraclite, est une [)arcelle du Logos, momentanément détachée de lui et emprisonnée dans le tombeau du corps; si, redevenue libre, elle s'abîme dans sa source première, il n'y a aucune difficulté à attribuer à celle-ci la conscience et la personnalité; il en est tout autrement si l'àme, sortie du corps, subsiste isolée avec son individualité propre.
Dans la thèse panthéiste d'Heraclite, surtout l'unité de substance admise, le dilemme est inéluctable. Mais on aurait tort de le poser dans toute sa rigueur logique pour le penseur qui le premier abordait ces questions sur le sol hellène. Ces notions n'avaient nullement été discutées avant lui et n'étaient en rien éclaircies; d'autre part, nous n'avons pas de motif pour attribuer à un auteur célèbre par son obscurité la précision des concepts et la puissance de raisonnement dont la clarté est inséparable.
— i<SS —
Dislingiions cloue l(;s deux (jueslions el abordons (rjd)ord la seconde. Kd. Zcller, après avoir constaté (jue les principes d'Ilèraclih' devraient lui faire lier la vie de l'àrne à celle du (;orps, aduiet néanmoins (|U(î Tl^phésien a cru : à la préexistence des anus ([ui entrent dans l(;s cor[)s parce qu'elles ont besoin <lc ihanj^enienl et (ju'rlles se lassent de demeurer dans le même élal ; à leur survivance couinn; d< inons lorsqu'elles se sont rendues dij;nes dt* celte éb'vation; rnlin, pour le commun des âmes, il auiait partagé ro[)inion vulgaire.
leiidimiillcr, au (^onliaire, se refuse à reconnaîtiM^ la doclriiuî de l'immortalité de Tàme chez lléraclile. 11 y a lon<;t(Mnps au resie que la (piestion csl c<»ntrovtîrsée, vnv, tandis cpie S. Mijjpolvlc voit la réhurrecliou clairemenl enscij^née |)ar un texte de rh'pliésien, riiéodoret lui fait absorber les âmes après la moit j)ar le Lojios uinversel.
Avant (\c discuter le^ textes, sur lescpiels Teicbmiiller ne s'est pas étendu cl (pii, il faut b; dire, sont à première \ ue favorables à l'opinion de Zeller, il ne, sera pas hors de propos de mc.'ntionnci (ra[)rès Maspéro [//isl. nnc.^ etc.^ p. Uj-/\'i.) qucdles étaient eu (ail sur ce point l(*s crojances égjpli«Min<*s.
Comme nous l'avons indicpié d«''jà, le khou lumineux j)réexistc; c'est uwv. véritable divinité. Avant d'enlr(?r dans le corps, il abandonner son enveloppe éclatante et se «glisse dans une autie substance moins excellente, bien (pie divine (encore. Cette seconde enveloppe est proprement l'àme [b(t). Après la mort, rintelligence se sépare de l'àme et redevient démon, l/àme est jugée devant Osiris; coupable, elle est condamnée aux châtiments cpie lui inllig<; le khoii ([u'elle n'a pas écouté pendant >a vie, et mène pendant des siècle^ une existence maudite, (pii se t(3rmin(.' entin au néant. L'àme juste, au contraire^ a à subir de nouvelles et lon<;ues épreuves dont elle tiiom[)h(Ma pour s'élever de plus en plus dans les ran«^s do divinités; à la lin, elh» devient toute intelligiînce, voit Dieu face à lac •• et s'abîme en lui .
Dans cette ctuiceplion, l'existence terrestre n'est cpi'un staj;<' dans une série d'existences successives, mais essentiellement dillVrentes, séries dont, a vrai dire, le commenc(Mnent et la lin soni inconnus. Il n'est <^uére à supposer d'ailleurs que la vérilabh' croyance égyptienne, telle (pielle nous a été récemment révélée,
:iit été connue d'iléraclite, car les Grecs se sont généralement mépris sur le sens des formes symboliques que revêt le /7/o^^ après Il mort <'t ont attribué aux Egyptiens le dogme de la métempsycose, (^uant à la distinction dans l'homme d'une psyché et d'un daimoiie, elle n'a jamais été chez les Grecs aussi tranchée qu'elle paraît Tavoir été sur les bords du Nil, et elle peut, toutes les fois (pi'elle apparaît chez eux, se rattacher au fonds des croyances de leur race. En tout cas, on en trouve des traces chez Heraclite ( Ir. ()8, 78).
Mais la doctrine égyptienne est intéressante au moins en ce (pi'elle olïre un compromis entre la croyance instinctive à l'iminorlaliléde l'àme et le dogme panthéiste de l'anéantissement de l'individu ou de son absorption au serin de la divinité. Nous avons évidemment à rechercher si un tel compromis n'est pas supposable chez Heraclite.
10. H faut partir de ce point incontestable que rj':()hésien croit, absolument comme les Egyptiens, l'univers rempli de dieux et de daimones, qu'il les aperçoit jusque dans la llamme de son foyer. (Akistotk, de part, anim., I, 5.)
A moins de faire d'Heraclite un pur monothéiste, ce qui est insoutenable, il faut bien admettre que ces daimones sont des personnes et non pas seulement des parcelhrs indistinctes de l'élément divin. Mais il ne leur attribue sans doute pas une éternité peu cemciliable avec le llux perpétuel des choses. Pour lui, l'embrasenient périodique; universel doit probablement mettre lin a toutes les existences j)articuliéres, et, pour m\<^ classe au moins de divinités, il j^'e'xprime formellement comme suit (fr. 6:2) : « Les immortels sont mortels et les mortels, immortels (*); la vie des uns est li« mort des autres, la mort des uns, la vie des autres. »
J'ai admis plus haut que ce fragment établissait, chez Heraclite, la croyance a la doctrine égyptienne de l'incarnation du daimone; d est difficile, en fait, d'en donner une interprétation plus plau- Mble, et l'on est, dès lors, tenté de pousser plus loin l'assimilation des dogmes. Mais il est essentiel de remarquer que, chez Heraclite, on n'aperçoit aucune trace d'opposition entre le daimone, préexis-
(') La traduction Zeller-lionlroux (H, p. ,69) : « Les hommes sont des dieux mortels, les dieux sont des hommes immortels », est certainement insoutenable.
tant et survivjint, et l'àm«j. L'un devient l'autre, personnellemeni et matériellement, en tant du njoins que le uiainlien d'une idenhte quelconque est coin|)atil)l<' avec la doctrine du flux peipétuel des choses. La diflérenee enlre le dainione avant l'incarnation et rànic liumaine consiste essentiellement dans les impuretés de toute S(uir qu entraîne nécessairement pour cette dernière sa liaison avec le c-orps, inqiuietés que Ut sa<;e doit tendre à réduire autant qu'il est possible, aussi bien par un ié<;iiiie ascéticpie que |)ar le dévelop- [)ement de son intellij^ence et de ses senlinuMits moraux.
(^)uant à la cause de rincaruation des daimones, Heraclite avait obscurément parlé « d'une lassitude? de leurs occiq)ations »: je ne puis admettre ici, avec Zeller (IL p. ijo-i-:,), qu'il ail Iransporlc aux âmes indivi(lu(;lles ce (pii, lo^icpiemcnt, ne pouvait être dil (jue i\{) l'àme universelle ou du feu divin, source des ànies. Le processus dt; la pensée d'Heraclite me paraît plutôt inverse; il observe dans Tliomme ce l)esoin de changement (jui nous paraît inné, et il le transj)orte par iiuluclion aux Ames que ses crojances rtdigieuses lui font ima<;iuer libres des liens (;orpor(ds; enliii, s'élevant plus haut, il l'attribue au ieu divin, où ce besoin supposé lui donn(; la raison i\\\ lliix universel.
Ln tout cas, la conclusion logi(|iie, d'accord avec le texte même du fraj^uient 0^, est (pie, si l'àiiu; a préexisté comnni daimone, elle doit survivre au corps sous la même forme. Mais ici de iiravcs difficultés se présentent : si celte survivance est nécessaire, si la moit doit lendre aux âmes, avec la liberté, leur pureté' j)rimitive, à quoi bon les prescriptions morales et autres, les rè«des de conduite et de régime sur lescpielb^s ll(»raelite insiste lant?Ouel peut en être le véritable intérêt?
La diffî(jilté serait la menu; dans riiypothése qu'adopte Teiehmiiller et (pii refuse au daimone toute |)ersonnalité. L'illustre professeur de Dorpat fait ainsi remonter en réalité jusqu'à Heraclite la doctrine (ju'il attribue à llaton. Mais, je le répète, si l'on peut être conduit à reconnaître, dans cette interprétation, la consé- ([uence loj^ique des prémisses de rÉphésien comnn; de l'Athénien, on a le droit de se refuser à traiter l'un comme l'autre, à attribuer à tous les deux la même puissance de dialectique et la même façon d'envisager le problème moral.
Le sens des textes d'Heraclite relatifs à la destinée après la mori
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est de fait assez incertain pour cpi'on ait pu considérer comme Ironiques ceux qui semblent les plus clairs, u De là ils s'élèvent et deviennent gardiens des vivants et des morts » (fr. oi). « Les dieux et les hommes honorent ceux qui succombent à la guerre » (fr. 6i). <( Les plus grands morts obtiennent les meilleurs sorts » (fr. 60). \(>ilà à peu prés tout, avec les fragments i2o et 63 que nous avons ilf'jà rencontrés.
Ln somme, si l'on veut échaj)per autant que possible aux difficultés signalées et suivre les indications des textes, on est conduit à adopter l'opinion de Zeller d'après laquelle les âmes qui, après la uort, retournent à la vie j)lus pure des daimones, sont seulement >elles-là qui l'ont mérité. Mais je ne puis admettre entièrement l'autre moitié de cette opinion (pii fait partager à Heraclite les croyances populaires sur Tlladès.
I)(î même que le Sohîil, toutc^s les âmes doivent sans doute descendre dans riladès; la route « de haut en bas » doit être achevée. Toutefois, au terme de cette route, le sort des âmes est dilTérent ; les unes se dissipent ou se résolvent en eau ( fr. 59); les plus pures seules peuvent maintenir leur individualité pour veiller comme daimones <c sur les vivants et sur les morts ». Si l'on rapproche le fragmenta : « le châtiment atteindra les artisans de mensonge et les faux témoins », Heraclite a peut-être été jusqu'à admettre des peines dans l'autre vie; mais il ne pouvait évidemment les concevoir que comme passagères.
Ainsi Heraclite croit en fait à la préexistence et à la survivance • les àines, mais il ne peut admettre ni leur éternité, ni leur immorlalllé, qui l'auraient obligé à adopter la solution illusoire de Pvthagore, la m#;tempsjcose. La substance de l'àme ne peut échapper au clrculus universel; elle naît du feu divin en se détachant du Logos commun; elle se résout en eau et retombe ainsi au rang de la matière inerte. Ce n'est qu'une exception si elle prolonge plus ou moins longtemps après la mort sa vie individuelle.
Dans ces conclusions, un point reste tcnijours obscur; c'est celui <!♦' la communion des âmes avec le Logos divin, de l'existence individuelle au sein de la substance unique. Mais on ne peut prétendre à tout expliquer dans Heraclite; en tout cas, nous sommes l'amenés à la (juestlon réservée jusqu'à présent :
Le Logos est-il conscient et personnel?