CHAPITRE X. — ZENON D'ÉLÉE
choses sensibles. Ceux qui voudront aller au delà, monter plus haut dans les régions de la pensée, rencontreront désormais une base assurée, indestructible, qui survivra aux hardies constructions de leur dialectique. Les Éléates sont donc pour nous des idéalistes, non pas parce que leur manière de voir ressemble en quoi que ce soit à celle des idéalistes modernes, mais parce qu'ils ont fourni le fondement nécessaire, l'exemple essentiel, pour toute spéculation idéaliste.
Il est permis d'ailleurs de se demander si Zenon n'a pas luimême dépassé le terrain où nous l'avons vu se mouvoir. L'ambiguïté de son langage, inévitable avant les distinctions aristotéliques, a fait que ses arguments ont pu être répétés plus tard presque textuellement dans un sens tout autre ; l'ambiguïté du langage est souvent accompagnée de celle de la pensée, et l'on peut être porté à croire qu'il avait au moins tendance à élargir la portée de sa polémique et à marcher dans la voie suivie plus tard par Mélissos. Mais, de fait, nous n'avons aucun indice à ce sujet; le Parménide de Platon n'est malheureusement pas de nature à nous en fournir, et les rares péripatéticiens qui nous parlent encore de Zenon, comme les auteurs des traités De Melisso ou Des lignes indivisibles, ne paraissent pas plus qu'Eudème le connaître de première main.
Il y a toutefois une aporie de Zenon, citée par Aristote (Phys., IV, 3), qui nous le montre faisant encore un pas réel dans la théorie de la connaissance. Il a nié que l'espace fût un être, et il en a ainsi reconnu la relativité (*).
Quant à sa proposition (Phys., VII, 5), que toute partie d'un grain de millet fait du bruit en tombant, si petite qu'elle soit (2), elle a un tout autre caractère. Aristote a tort de la contredire, car
(*) Simplicius (130 b) : « Si le lieu est, il sera dans quelque chose; car tout ce qui est, est en quelque chose; et ce qui est en quelque chose est aussi dans un lieu. Donc le lieu sera dans un lieu et cela à l'infini. Donc le lieu n'est pas. »
Zeller défigure singulièrement la conclusion de Zenon, en la donnant sous cette forme : Rien d'existant ne peut être dans l'espace. Ce serait la thèse de Mélissos, mais aucun texte n'autorise en rien cette traduction.
(2) D'après Simplicius (255 a), c'est à Protagoras que Yaporie aurait été posée. Ce récit n'a évidemment rien d'historique, mais il tient un juste compte de la position réciproque des deux sophistes dans la théorie de la connaissance. Pour Protagoras, en effet, l'homme est la mesure des choses, de celles qui sont en tant qu'elles sont, de celles qui ne sont pas, en tant qu'elles ne sont pas; le bruit qui n'est pas perçu n'existe donc pas.
elle est irréfutable au point de vue objectif, et c'est le point de vue que garde toujours Zenon dans ses raisonnements sur les choses sensibles.
10. Il me resterait maintenant à confirmer ce que j'ai avancé, qu'après Zenon, les thèses qu'il avait attaquées n'ont pas reparu. Je me contenterai de quelques indications à ce sujet.
Il va sans dire que les idées justes qu'il défendait ne sont pas devenues immédiatement universelles; elles ne le sont pas encore aujourd'hui; mais nous ne les voyons pas attaquer dans l'antiquité et l'exposition que fait Aristote des mêmes idées ne fait pas supposer qu'elles fussent réellement combattues.
A la vérité, le Stagirite, pour faire croire à l'originalité de sa théorie, parle de Platon comme s'il admettait des éléments de surface indivisibles (dans le Timée); Xénocrate nous est aussi représenté comme admettant des lignes indivisibles. Mais il est certain que, malgré l'emploi que Platon ou Xénocrate ont pu faire de termes géométriques qu'ils auraient mieux fait d'éviter, ils entendent sous ces termes des grandeurs physiques et se rapprochent ainsi des atomistes. La question est en effet maintenant transportée sur le terrain de la physique; la divisibilité à l'infini de l'espace géométrique est toujours admise; mais, pour la matière, tandis qu'Aristote admet qu'elle est également divisible à l'infini, les disciples de Leucippe d'une part, les derniers tenants du pythagorisme transformé de l'autre, soutiennent sous des formes différentes qu'il y a une limite à la divisibilité physique, que la matière n'est pas un continu comme l'espace, mais une somme, un système de particules insécables.
Le traité péripatéticien Des lignes indivisibles est un assez mauvais exercice d'étudiant, destiné à l'intérieur de l'école, non pas à une polémique réelle, et il n'y a pas lieu de s'y arrêter.
Je ne vois en fait, dans la période hellène /que deux indices de discussions rentrant dans le cadre de celles de Zenon. D'après Plutarque (Adv. Stoicos de commun, notit.), Démocrite demandait si, lorsqu'un cône est coupé par des plans infiniment voisins parallèles à la base, il faut regarder les sections comme égales ou inégales, et il aurait réfuté les deux alternatives. Il me semble qu'il ne pouvait avoir qu'un but, semblable à celui de Zenon, à savoir d'établir que la surface du cône ne peut être regardée comme une somme de circonférences.