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CHAPITRE XI. — MÉLISSOS DE SAMOS

qu'il pouvait le faire en tout cas, Tordre d'idées que je viens d'exposer, les lacunes de ses fragments sont de telle nature qu'on n'est nullement obligé de prendre pour l'enchaînement réel de ses thèses celui qui apparaît dans leur succession; l'être est éternel, donc il est infini, donc il est un. Il a pu raisonner comme suit : L'être est éternel ; mais pour affirmer son éternité, il faut le concevoir dans sa totalité; or, la totalité, pour lui, implique Finfinitude et l'unité.

4. L'immutabilité de l'être, sur laquelle s'étendait ensuite Mélissos, est une conséquence immédiate de son point de départ même; il convenait cependant qu'il précisât, comme il l'a fait, dans quels termes il l'entendait, à la suite des déterminations précédentes.

Parmi les négations qu'il fait rentrer dans cette immutabilité, celle de la douleur et du chagrin attirent particulièrement l'attention. Elles tendent à faire penser que Mélissos considérait effectivement son Être comme le Dieu et lui attribuait ou était au moins porté à lui attribuer la conscience immuable de son éternelle stabilité. Cette conséquence ne doit pas être considérée comme en contradiction avec le témoignage de Diogène Laërce (IX, 24), suivant lequel Mélissos aurait dit qu'il ne faut rien affirmer des dieux, parce qu'ils sont inconnaissables. Il s'agit là, suivant toute probabilité, des divinités populaires.

Mais les négations auxquelles nous avons fait allusion, étaientelles seulement provoquées par les mythes vulgaires ? Cela paraît difficile à croire; pourquoi Mélissos les aurait-il choisies plutôt que tant d'autres, parmi toutes celles dont Xénophane lui avait donné l'exemple? Il semble donc qu'il réfute une assertion spéciale, que nous ne savons guère à qui attribuer. Visait-il le dieu satiété-faim d'Heraclite (fr. 86) ou quelque expression d'Empédocle relative à la ruine du Sphéros? La première alternative me paraît plus probable.

Une question d'ailleurs se pose ici que l'état de la chronologie ne permet point de trancher. Alors que Mélissos fait des allusions expresses aux physiciens, quels sont ceux qu'il a considérés, quels sont au contraire ceux qui lui sont certainement inconnus?

Éd. Zeller (II, p. 91) admet qu'il a eu égard à Empédocle, en démontrant l'indivisibilité de l'être et l'impossibilité du mélange, aux atomistes, dans les arguments qu'il dirige contre le mouve-

ment; mais le fragment 15, sur l'indivisibilité, ne dénote pas plus une polémique contre Empédocle que contre Anaximène ou contre Heraclite, car eux aussi admettaient que la matière primordiale se divise selon ses formes secondaires et cela par mouvement. Quant à l'argumentation contre l'idée de mélange, elle n'apparaît que dans le traité inauthentique De Melisso, et la doctrine réfutée avait déjà paru avant Empédocle, non seulement en Italie (Alcméon, physique de Parménide), mais sans doute aussi en Ionie, par exemple dans les écrits médicaux antéhippocratiques ; elle pouvait d'ailleurs se déduire de la physique d'Anaximandre et se concilier parfaitement avec les idées d'Heraclite, comme dans le traité pseudo-hippocratique De diaeta.

5. Je ne vois pas davantage que les arguments de Mélissos supposent la connaissance de l'école atomistique; ils sont tout à fait comparables à ceux de Parménide ou, si l'on veut, à ceux d'Anaxagore. Ce qu'il dit en particulier (fr. 5) sur le mouvement dans le plein est trop obscur pour tirer à conséquence. Enfin il semble beaucoup plus insister sur la négation des différences de condensation et de raréfaction, ce qui se rapporte plutôt à l'école d'Anaximène, ainsi que le reconnaît Éd. Zeller.

Quant à l'argumentation que réfute Aristote (Gen. et Corr., I, 8, 325 a) et que le savant historien attribue à Mélissos, avec assez de raison, il est difficile de nier que le Stagirite ait pu y introduire certaines modifications :

« Quelques anciens ont pensé que l'être est nécessairement un » et immobile ; car le vide n'est pas, et d'autre part il est impossible » qu'il y ait mouvement sans vide distinct, et qu'il y ait pluralité » sans rien qui sépare. Il n'y aurait d'ailleurs pas de différence » entre dire que l'univers n'est pas continu, mais qu'il y a contiguïté » avec division, et dire qu'il est pluralité ou même vide sans unité. » Si en effet la division a lieu partout, il n'y aurait plus rien d'un, » ni par conséquent pas même une pluralité, mais tout serait vide. » Si au contraire la division a lieu ici et non là, cela ressemble à une » fantaisie. Jusqu'à quelle quantité en effet et pour quelle raison » telle partie du tout serait-elle ainsi pleine, et le reste divisé? Ils » soutiennent de même qu'il faut qu'il n'y ait pas de mouvement. » Par ces raisonnements, négligeant la sensation et n'en tenant » nul compte en face de la raison, ils disent que l'univers est un, » immobile et infini, car la limite terminent il au vide. »

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