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CHAPITRE XI. — MÉLISSOS DÉ SAMOS

A part ce qui concerne l'immobilité et l'infinitude, toute cette argumentation semble empruntée à Zenon, sauf la substitution du terme « vide » au terme « non-être », substitution qui peut être du fait d'Aristote. Quant aux deux points qui paraissent appartenir en propre à Mélissos, il est certain que l'on y doit reconnaître la négation de la notion du vide, telle que l'ont professée les atomistes, mais il n'y a pas là une preuve suffisante que cette négation soit dirigée contre cette école.

Le traité De Melisso nous donne Anaxagore comme ayant déjà nié le vide et affirmé qu'il n'était point nécessaire pour l'existence du mouvement. Aristote (Phys., IV, 6) nous montre d'autre part le Clazoménien s'attachant, pour combattre l'existence du vide, à des expériences qui prouvent que le vide apparent est de l'air. Ce qu'il réfutait, c'était donc soit l'opinion commune, soit celle des pythagoriens ; rien ne peut nous forcer à croire que Mélissos ait visé d'autres opinions, et sa définition du plein et du non-plein (fr. 5 et 14) nous indiquerait plutôt le contraire.

Il ne faut pas se figurer que la notion du vide absolu se soit produite ex abrupto et sans une longue élaboration préalable. Aristote (l. c) parle comme admettant le vide, non seulement de Leucippe et de Démocrite, mais encore d'autres physiologues qu'il distingue des pythagoriens. Il est à croire que les premiers Ioniens, se conformant à l'opinion vulgaire, et n'ayant nullement élucidé la question, ne se sont point fait faute d'employer le terme de vide et même de l'appliquer à l'explication des mouvements locaux. Le sens restait vague et la thèse du monisme n'était nullement contredite par là. Le dualisme pythagorien (voir ch. V, 2) du plein et du vide une fois posé, la question commença à se préciser, quoique le vide fût encore en réalité conçu comme matériel. Les Éléates survinrent, établissant la thèse du monisme dans toute sa rigueur, mais en lui donnant un caractère abstrait et sans l'étendre à l'explication des phénomènes de la nature. On dut dès lors commencer à agiter la fameuse question :

Comment, tout étant plein, tout a pu se mouvoir.

Anaxagore et Mélissos la trouvent également posée et la traitent en deux sens opposés. Le premier reste sur le terrain de l'empirisme et n'y voit pas de difficulté; le second, qui l'envisage in abstracto, la déclare insoluble. En fait, les Éléates et lui sont arrivés à déterminer négativement le concept du vide absolu, par

cela même qu'ils ont voulu déterminer positivement la notion de l'être. Le rôle des atomistes fut de reprendre ce concept, d'en affirmer l'intelligibilité et de le faire servir à l'explication des phénomènes de la nature. Leur succès fut nécessairement la ruine de l'éléatisme, dont les conséquences aboutissaient à la négation même des problèmes de la science. Tout au contraire, la façon dont les Éléates, de Parménide à Mélissos, traitent la question du non-être, indique qu'ils n'ont point à combattre une doctrine précise qui soutienne l'existence du vide absolu et qui en tire des conséquences sérieuses.

6. Ainsi, sans qu'il soit possible d'en donner une démonstration rigoureuse, nous sommes amenés à croire que Mélissos n'a eu connaissance ni d'Anaxagore, ni d'Empédocle, ni des atomistes, et nous pouvons maintenir intégralement l'appréciation que nous avons donnée, en commençant ce chapitre, de son rôle et de sa position.

Pas plus que Zenon, il ne s'est d'ailleurs occupé de physique et Théophraste n'avait pas eu davantage à s'occuper de lui à ce point de vue (1). Ainsi l'école éléatique, abandonnant le compromis essayé par son chef, s'était engagée dans des voies qui l'écartaient de la science et finalement elle arrivait à une impasse. Une nouvelle génération de physiciens va se lever, pour qui elle sera comme non avenue, tandis que son héritage dialectique passe entre les mains des sophistes qui en useront et en abuseront.

Cependant le rôle de cette école n'en a pas moins été considérable au point de vue scientifique ; la polémique de Zenon a abouti à une élucidation notable des notions mathématiques, les thèses de Mélissos à la constitution d'un système idéaliste, sans doute établi sur une base tout à fait insuffisante, mais dont les traits principaux sont bien ceux qui s'imposent à toute conception analogue. Ce qu'ils avaient semé fut mûri ej récolté par d'autres;

(») Aétius (I, 3, 7, 24; II, 1, 4; IV, 9) le cite, généralement accolé à quelqu'autrç, comme ayant reconnu comme dieu l'univers un. seul éternel «'t infini, nié la genèse rt la destruction on affirmant l'immobilité, déclaré les sens trompeurs, regardé le monde comme un, Inengendré, éternel, impérissal»li«, mais en même temps (avec Diogène) comme limité, tandis que l'univers est infini. — Cette dernière donnée, contredite par Théodoret (IV, 8), est plus que suspecte. — Épiphane (III, 12), après l'affirmation de l'unité, lui fut ajouter que rien n'est stable par nature, que tout est périssable en y\u<mnce. — Les autres doxographes sont muets.

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