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CHAPITRE XII. — ANAXAGORE DE CLAZOMÈNE

Anaxagore avait effectivement tiré les mêmes conclusions, ou s'il avait suivi quelque voie particulière.

Ce que nous regardons comme les éléments des corps, ne peut être distingué que par des qualités différentes, et par qualités nous entendons des conditions déterminées des phénomènes tombant sous les sens. Dire que la division des corps n'arrivera jamais jusqu'à isoler les éléments, n'a donc qu'un sens possible, c'est que dans la partie, si minime qu'elle soit, on retrouvera les mêmes qualités que dans le tout, c'est-à-dire les mêmes conditions capables de produire des phénomènes du même genre.

A cela nulle difficulté, étant admis, bien entendu, que d'une part, le degré des qualités, leur valeur intensive, peut différer énormément; que, d'autre part, les phénomènes produits peuvent n'être plus susceptibles d'être perçus, ce qui arrive naturellement, soit parce que la quantité de matière devient trop faible, soit parce que le degré de la qualité n'est pas assez élevé.

Nous voyons dès lors que pour l'objet de la science, c'est-à-dire l'explication de telle ou telle classe de phénomènes, nous n'avons pas à considérer ces éléments insaisissables sur laquelle notre attention se portait à tort, mais bien des qualités. Or, celles-ci, dans l'abstraction scientifique, nous apparaissent comme déterminées, d'après les phénomènes auxquels elles correspondent, pour chaque corps de la nature et pour chacune de ses parties, mais aussi comme variables d'un corps à l'autre et d'une partie à l'autre, en telle sorte néanmoins que, pour chaque point donné, elles aient une valeur précise, qui sera la limite vers laquelle tendra la qualité de la molécule enveloppant ce point, alors que l'on en fera décroître indéfiniment les dimensions.

À chaque point de la matière se trouvera donc attaché un coefficient pour chaque qualité considérée (densité, température, état électrique, etc.) ; le nombre de ces qualités, qui sont de pures absîractions, peut d'ailleurs être indéfini, mais on conçoit que d'après les lois naturelles reconnues ou à reconnaître, la connaissance de telle qualité peut être liée à la connaissance de telles autres, en sorte que, pour l'étude, il suffira de choisir un certain nombre de qualités que l'on considérera comme primordiales et auxquelles on rattachera les autres.

De la sommation des valeurs d'une même qualité pour les divers points d'un corps (suivant les règles du calcul intégral), dépendra la qualité de ce corps pour son ensemble, c'est-à-dire la

façon dont il se comportera par rapport aux sens pour le phénomène considéré.

Il est clair qu'une pareille conception de la matière se prêtera parfaitement à tous les calculs mathématiques, à toutes les combinaisons logiques nécessaires pour l'explication des phénomènes; c'est tout ce que j'ai voulu affirmer, car je ne veux point examiner quels seraient ses inconvénients ou ses défauts, si elle serait plus ou moins commode, il suffit qu'elle soit possible.

Si j'ajoute que la théorie que je viens d'exposer est en somme celle de Kant, je n'aurai pas besoin d'invoquer de nouveaux arguments. Je n'ai plus qu'à examiner jusqu'à quel point elle diffère de celle que professait Anaxagore.

8. Nous n'avons certes pas à attendre du Clazoménien toute la rigueur des concepts du philosophe de Kœnigsberg; nous pouvons sans doute accorder que quelques écarts de doctrine, justifiés par l'état de la science à son époque, ne constitueront pas une divergence irrémédiable. Nous devons surtout ne pas exiger de lui qu'il ait conçu, dans toutes ses conséquences, l'application mathématique de ses principes; personne alors n'avait l'idée des règles à suivre dans l'objet, pas plus que personne ne pouvait soupçonner, lors de l'invention des atomes par Leucippe, de quelle façon la mécanique en devait être traitée.

Or, si l'on fait ces concessions et si l'on étudie avec soin les textes d'Anaxagore, on sera étonné de voir à quel point il semble être resté fermement attaché à l'ordre d'idées que nous avons développé.

Le point capital est la question de savoir comment il considérait ses éléments, soit comme des parties d'un mélange, soit comme des qualités inhérentes à la matière, mais variables en degré d'un corps à l'autre.

A la façon dont on expose d'ordinaire son système, avec le terme à'homéomères inventé par Aristote et avec les explications dont celui-ci l'accompagne, la question semble tranchée d'un coup en faveur de la première alternative; mais, si l'on examine les fragments, on n'y voit rien de semblable : Anaxagore ne parle que de qualités, l'humide, le sec, le chaud, le froid, lumineux, l'obscur, le dense, le ténu, et il énonce formellement (fr. 8) que c'est par la concentration de ces qualités que se produit, d'une part, la terre, de l'autre, l'éther.

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