‹ Pour l'histoire de la science hellèneChapitre 164 sur 209 · CHAPITRE XII. — ANAXAGORE DE CLAZOMÈNE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII. — ANAXAGORE DE CLAZOMÈNE

Il ajoute, il est vrai, à cette énuméraiion de toutes les choses mélangées (gàpptÇrç à-àvTwv -/pv^aTiov), des semences (a^ép^axa) en nombre indéfini dont aucune ne ressemble à aucune autre (fr. 4). Il est clair que ces semences devaient lui servir, par leur réunion, à former des êtres présentant les qualités prédominantes dans leur ensemble, et c'est de là sans doute qu'Aristote a tiré ses explications; peut-être d'ailleurs empruntait-il à Anaxagore lui-même quelques exemples que celui-ci donnait pour faire comprendre en gros sa pensée, sans la préciser dans toute sa rigueur.

Mais lorsque le Glazoménien insiste sur ce fait qu'aucune de ces semences n'est semblable à aucune autre, il nous est impossible d'accepter sans plus les grossières images d'Aristote (la chair, les os, etc.), alors surtout que ce dernier avoue que c'est lui-même qui les choisit. Pourquoi cette différence entre les semences? C'est que précisément elles présentent, de même que les corps de la nature, toutes les variations possibles entre leurs qualités. Mais sont-elles des éléments? Non pas : elles sont décomposables au même titre que tous les corps et présentent comme eux, à divers degrés, la même union du froid et du chaud, de l'humide et du sec, du lumineux et de l'obscur, du dense et du ténu. Anaxagore, au reste, n'a pas voulu préciser le nombre des qualités élémentaires qu'il considère; il l'a laissé indéterminé, ce qu'il est vraiment.

Ce qu'il a cherché surtout à faire ressortir, c'est que dans son mélange priniitif, il fallait déjà regarder ces qualités comme mélangées si intimement et jusque dans les plus petites particules.de la matière, que celles-ci offraient déjà les mêmes combinaisons qui se présentent dans les corps de la nature.

Par suite du mouvement imprimé par le Noos, les germes ou semences se déplacent et se réunissent à leurs similaires, en sorte que le monde s'organise ; Anaxagore s'en tient donc à une explication mécanique grossière et inadmissible, mais il insiste sur ce point que l'exclusion complète d'une qualité ne peut se faire en aucun lieu de l'univers : le feu est ce qu'il y a de plus brillant, de plus chaud, de plus sec, de plus ténu; il contiendra toujours néanmoins de l'obscur, du froid, de l'humide, du lourd; il présente donc ainsi tout ce qu'il faut pour constituer de la chair ou des os ; mais dire avec Aristote que le feu est constitué désarticules homéomëres, semblables à celles de la chair ou des os, c'est évidemment défigurer du tout au tout la pensée du Clazoménien.

Quels défauts trouvons-nous d'ailleurs à sa conception? Il suffit de la comparer à celle de Kant.

En premier lieu, nous ne pouvons plus admettre ces oppositions du froid et du chaud, etc., « qu'on ne séparera jamais avec la hache en aucun point du monde ». Pour nous, le froid et le chaud apparaissent comme deux degrés éloignés sur l'échelle intensive d'une même qualité. Mais après l'abus encore bien récent des fluides de nom contraire, nous devons être indulgents; d'ailleurs Anaxagore n'avait pas inventé ces oppositions, il les trouvait dans les opinions du vulgaire, il les voyait systématiquement employées par les pythagoriens. Il s'en est donc servi à son tour; alors que l'antiquité n'a jamais su s'en débarrasser, on ne peut sérieusement l'en blâmer.

En second lieu, Anaxagore se représente les choses comme si les qualités ne pouvaient varier que par un déplacement mécanique des particules de la matière auxquelles il les a attachées. C'est dire qu'il ignore toute la physique et toute la chimie modernes, que même il n'a pas encore la notion complète de la qualité et qu'il n'établit pas une distinction parfaitement nette entre la qualité et la substance. Mais au moins il a fait le premier pas indispensable pour l'abstraction; le second ne sera pas difficile, car du moment où il s'agira d'étudier les phénomènes, si peu que ce soit, on laissera naturellement de côté les déplacements mécaniques qui ne peuvent être soumis à la théorie, et l'on s'attachera aux modifications dans l'échelle intensive des qualités, c'est-à-dire au point de vue dynamique.

Si donc entre la théorie de Kant et la conception d'Anaxagore il y a de graves différences, la dernière n'en est pas moins tout aussi avancée, tout aussi satisfaisante qu'on pouvait l'espérer pour une époque aussi reculée, et alors que la science de la nature était aussi imparfaite.

9. Les fragments du Clazoménien, dont on trouvera la traduction à la fin de ce chapitre et dont l'authenticité n'est sujette à aucun doute, sont en général assez clairs pour que je croie inutile de les discuter minutieusement pour justifier l'exposition de sa théorie, telle que je viens de la faire; il me suffira donc de présenter quelques remarques sur divers passages, qui me semblent avoir généralement été entendus d'une façon erronée, et auxquels mon exposition même peut permettre parfois de restituer leur véritable sens.

Page 1