CHAPITRE XII. — ANAXAGORE DE CLAZOMÈNE
avant de disparaître, elle n'a pas joué un rôle considérable et influé d'une façon décisive sur les conceptions qui devaient lui succéder.
Reprenons donc la théorie d'Anaxagore et cherchons à répondre d'après elle aux questions qui se poseront dans l'âge suivant.
Pourquoi telle chose est-elle dite être ce qu'elle est? C'est parce qu'elle participe à telle espèce; elle est dite chaude parce qu'elle participe du chaud, etc.; mais le chaud y est seulement présent, il est loin de la constituer tout entière.
Au contraire, la même chose participe également du froid ; elle est donc chaude ou froide relativement aux termes de comparaison choisis ; le froid absolu ou le chaud absolu n'existent pas dans la nature, mais tous les corps naturels participent à ces deux espèces.
Bien plus, les corps se forment et se détruisent, les êtres naissent et meurent, le chaud et le froid échappent au devenir; ces espèces subsistent éternellement sans altération.
Ces formules diverses ne se trouvent point dans les fragments d'Anaxagore, et il n'y a pas à les lui attribuer; mais c'est seulement parce qu'il n'avait pas à répondre aux questions indiquées ; autrement, pour tout esprit non prévenu, c'est bien ainsi qu'il y eut répondu. Lorsque ces questions furent soulevées, ce fut donc là la doctrine qu'on trouva implicitement dans ses écrits.
Or, à qui appartiennent les formules ci-dessus? Ai-je besoin de dire que je les emprunte à Platon et que j'aurais pu multiplier les rapprochements ?
Sans doute il y a tout autre chose dans le platonisme; les espèces d'Anaxagore sont des qualités physiques, les e(ort du Maître peuvent être purement abstraites ou correspondre à des qualités morales; les unes sont nettement immanentes à la matière, on peut des autres soutenir qu'elles sont transcendantes (yopu-ri).
Mais si la théorie des Idées est incontestablement une création originale, où trouvera- t-on dans les doctrines antérieures quelque chose qui en soit réellement plus voisin que la conception d'Anaxagore? Il est vraiment singulier qu'Aristote, voulant nous éclairer sur le développement de la pensée de Platon, nous renvoie aux formules pythagoriennes sur les nombres comme essences des choses, et que nous répétions encore cette explication plus obscure que la théorie à interpréter. La doctrine d'Anaxagore, au contraire, bien conçue par un esprit philosophique, c'est-à-dire capable d'abstraction et de généralisation, si cet esprit se trouve en présence
des problèmes soulevés dans l'âge des sophistes, aboutit naturellement à la constitution de la théorie des Idées platoniciennes.
L'évolution était d'autant plus naturelle qu'Anaxagore avait moins limité le nombre des espèces qu'il concevait comme correspondant aux phénomènes : étendre son explication à tous les domaines de la pensée, au lieu de la restreindre aux faits de la sensation, voilà ce que fit Platon.
Je ne crois donc pas m'ètre trop avancé en disant que la théorie d'Anaxagore sur la matière est un facteur essentiel des conceptions platoniciennes, et qu'il est indispensable d'en tenir compte pour envisager ces conceptions sous toutes leurs faces.
11. Les indications que j'ai essayé de donner suffiront, je l'espère, à mes lecteurs, et je crois inutile d'insister. Toutefois, je ne dois pas dissimuler, et ceci prouve précisément l'originalité de Platon, que, tandis qu'il extrayait de la doctrine d'Anaxagore ce que celle-ci pouvait lui donner, il entrait dans de tout autres voies pour élaborer sa propre conception de la matière.
La science du Clazoménien fut bien vite surannée; Platon, d'ailleurs, subit incontestablement l'influence des pythagoriens, mais moins sous le rapport de la doctrine générale que des théories particulières; dans son Timée, il a essayé un très curieux compromis entre la négation du vide et l'hypothèse des atomes.
Il considère comme des composés les éléments matériels, amenés au nombre fixé par Empédocle; par un reste assez singulier du dualisme pythagorien primitif, il admet que trois de ces éléments peuvent se convertir les uns dans les autres; la terre, au contraire, l'élément solide par excellence, n'est pas susceptible de transformation ; dès lors, pour composer les quatre éléments, il prend dcu.i- sortes de triangles, qui sont en réalité de véritables atomes.
Seulement, au lieu de concevoir ces atomes, ainsi que Leucippe, sous forme de petites masses globuleuses isolées, Platon 1rs représente comme ayant une dimension négligeable par rapport aux deux autres, assimilables par suite à des plans de formes géométriques et de différentes grandeurs, en sorte qu'on puisse se figurer qu'ils remplissent tout l'espace. Son disciple Xénocrate transforma cette conception en substituant aux surfaces atomes de son maître, • les lignes atomes; mais il est bien clair, en tout cas, que l'ii bilité de ces lignes ou de ces Surfaces doit être conçue au point de