CHAPITRE XII. — ANÀXAGORE DE CLAZOMÈNE
vue physique, nullement au point de vue géométrique. D'autre part, la condition de remplir tout l'espace ne peut être satisfaite qu'en supposant que les dimensions de ces indivisibles sont susceptibles de descendre au-dessous de toute grandeur donnée.
Si le Timée était perdu, on s'en ferait une singulière idée en étudiant la polémique d'Aristote. Et cependant c'est le disciple de Platon, et si, sur bien des points, il n'a pas suivi les évolutions du Maître, il nous a souvent gardé, en se l'appropriant, un moment de sa pensée.
C'est dire qu'il ne faudrait pas s'attendre à voir Anaxagore mieux expliqué par Aristote que ne l'est Platon, quand même le Stagirite eût fait au Glazoménien des emprunts directs. A quel point il a défiguré la conception de la matière de ce dernier, on l'a vu; et pourtant, dans sa propre théorie, on reconnaît encore un écho très affaibli de la doctrine méconnue. Toutefois, elle n'intervient qu'avec deux autres éléments distincts et prépondérants : d'une part, les déterminations d'Empédode; de l'autre, des concepts purement platoniciens. Le compromis entre ces trois facteurs porte d'ailleurs la marque du maître d'Aristote, et quoique celui-ci y ait apporté sa précision ordinaire, cette combinaison peut bien sembler une de celles où il répétait surtout les paroles de Platon.
Les quatre éléments d'Empédocle sont éternels et inaltérables; ceux d'Aristote, au contraire, se transforment les uns dans les autres. Ce ne sont donc point des principes; comme tels, le Stagirite énonce trois véritables abstractions : la matière, l'espèce (ou forme) et la privation.
Si le dogme ionien de l'unité de la matière se retrouve ainsi derrière ces abstractions, il y a opposition flagrante avec le principe d'Anaxagore, puisque celui-ci n'admet pas la privation comme possible, ce en quoi il a d'ailleurs théoriquement raison. Mais, si nous nous demandons quelles espèces par leur présence ou leur absence constituent les diverses formes élémentaires, nous retrouvons ces mêmes couples de qualités qui jouaient le principal rôle pour le Clazoménien : le chaud et le froid, le sec et l'humide.
Ainsi le feu est chaud et sec, l'air chaud et humide, l'eau froide et humide, la terre froide et sèche; c'est par les échanges de ces qualités que la transformation des éléments peut s'accomplir; mais elles sont tout abstraites, et d'ailleurs aucune loi de ces transformations ne se trouve indiquée.
12. On sait le ioag triomphe de cette théorie formée d'éléments disparates; il suffit de remarquer qu'au point de vue scientifique elle est très inférieure à celle d'Anaxagore; aussi doit-on regretter que ce ne soit pas cette dernière que la science antique ait eu à mettre à l'épreuve, au lieu de se mouvoir dans le cadre étroit de la symétrique construction d'Aristote.
Cette dernière ne permet aucune combinaison mathématique effective; son infécondité à cet égard est malheureusement trop prouvée a posteriori pour que j'aie à insister sur ce point.
La réunion constante des qualités opposées, telle que la professait Anaxagore, satisfaisait au contraire aux conditions scientifiques, car elle a pour conséquence qu'il faut toujours uniquement considérer la résultante des deux tendances opposées, et Ton se trouve dès lors bientôt aux mêmes points de départ que la science moderne pour l'explication des phénomènes.
La séparation absolue des qualités opposées et leur association arbitraire avec telles ou telles autres étaient un retour, avec de nouvelles erreurs en sus, aux premières ébauches des théories pythagoriennes. C'était la consécration du système d'explications vagues et illusoires déjà en vigueur chez les médecins de l'époque; car ce sont eux qui ont, les premiers, abusé des qualités élémentaires, comme on devait si longtemps continuer à le faire d'après Aristote. Avec la théorie de ce dernier, ces qualités élémentaires deviennent de véritables êtres de raison, auxquels on attribue les propriétés les plus diverses et le mode d'action le plus fantastique. Le nombre des combinaisons logiques possibles se réduit au minimum et, comme elles doivent suffire à expliquer l'infinie H&riété des phénomènes, on a recours à d'étranges artifices en s'écartant de plus en plus de l'observation et de l'expérience.
Mieux eût valu, certes, au lieu de ce bizarre compromis entre des conceptions essentiellement différentes, s'en tenir fidèlement an pluralisme décidé que professait Empédocle et ne pas chercher, dans les accouplements arbitraires des qualités élémentaires, une preuve a priori qu'il doit y avoir quatre éléments et qu'il ne peut y en avoir davantage. Si grossière que fut la première approximation d'Kmpédocle, il y avait dans ses idées un point de départ pour L'étude des combinaisons chimiques; les éléments d'Aristote, avec leurs qualités prétendument immuables en soi, ne sont plus un sujet d'expérience, mais de véritables ûctions donl le fantôme hantera pour dea sièéles !«■ cerveau des pionniers de h
a science