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CHAPITRE XIII. — EMPÉDOCLE d'AGRIGENTE

G. Quelle est la véritable liaison entre les deux scènes successives du grand drame cosmogonique? Que devient au juste le milieu attractif pendant les progrès du milieu répulsif, et quelle est la véritable cause du tourbillon diurne?

D'après Zeller (II, p. 229-230), cette cause ne serait autre que l'Amour lui-même; il serait venu se placer entre les masses séparées et il aurait d'abord produit en ce point un mouvement tourbillonnant en vertu duquel une partie des substances aurait été mélangée, tandis que (autre expression du même fait) la Haine aurait été exclue du cercle ainsi formé. Le mouvement s'étendant toujours davantage et la Haine étant repoussée toujours plus loin, les substances encore séparées auraient été attirées vers le mélange et de cette combinaison serait né le monde actuel avec les êtres mortels.

Dans cette explication, l'Amour d'Empédocle jouerait absolument le même rôle que le Noos d'Anaxagore, cause, lui aussi, du tourbillon qui s'étend progressivement et à l'intérieur duquel s'organise le cosmos. Mais il me semble que la pensée d'Empédocle est tout à fait différente et que l'explication de Zeller n'est d'accord ni avec le texte du fragment qu'il cite (vers 191-205), ni avec les détails circonstanciés que nous possédons sur la cosmogonie de l'Agrigentin.

Rien ne nous marque que le tourbillon soit dû à l'Amour ; tout nous semble prouver au contraire qu'il s'étend dès son origine à la totalité de l'univers. C'est là ce qu'indiquent en particulier les vers 197-199 rapprochés du contexte précédent.

D'autre part, il me paraît impossible d'expliquer, dans le système de Zeller, comment se forment les grandes masses de l'air, du feu, de la terre et de l'eau. Si l'Amour a déjà repris les éléments à la Haine et les a déjà réunis en combinaisons stables, comment se dégageront-ils successivement, ainsi que le marquent les doxographes (3) (11)? Le savant historien prétend bien que l'Amour a dû d'abord former les grandes masses, dont la constitution est plus simple, et seulement ensuite les êtres organiques; mais on ne voit nullement comment, dans son système, l'action de l'Amour se traduit tout d'abord par les effets qui apparaissent à la circonférence du tourbillon et qui, de fait, complètent la dissociation amenée par la Haine.

Il faut donc chercher une autre solution de la question, et il est possible de la trouver dans la cause qu'assignent les doxogra-

phes (3) au tourbillon cosmique; il serait dû au défaut d'équilibre entre le feu (c'est-à-dire l'air lumineux) et l'air sombre qui remplissent chacun une des moitiés de la sphère céleste. Cette raison n'est évidemment valable que pour l'ordre de choses actuel; autrement on ne comprendrait pas pourquoi la vitesse du mouvement a subi des variations énormes. Mais nous pouvons retenir le principe : le tourbillon esj dû à une rupture d'équilibre; autrement dit, c'est la résultante finale des mouvements désordonnés que le Neikos imprime au Sphéros.

Empédocle ne pouvait concevoir pour l'ensemble de son univers un déplacement dans l'espace, mais il pouvait très bien admettre que lorsque les mouvements locaux auraient gagné la totalité du Sphéros, il n'y eût pas nécessairement une balance exacte entre ces mouvements dans tous les sens et dans toutes les directions, et que, comme effet total, abstraction faite des irrégularités partielles, il en résultât une rotation générale ou un tourbillon d'abord très lent.

Or, la formation de ce tourbillon, succédant à la dissolution complète du Sphéros, marquait aux yeux d'Empédocle la limite des progrès du Neikos; jusque-là, nous ne pouvons guère nous représenter la Philotès, en tant que milieu, que comme divisée en lambeaux au sein de la confusion générale, et emportée, elle aussi, dans les mouvements capricieux dus au Neikos, sans pouvoir former, dans quelque lieu qui fût à l'abri de l'invasion du milieu répulsif, une combinaison stable des éléments dissociés.

Mais, dès que le tourbillon général s'est dessiné, cet abri que cherche la Philotès est trouvé; elle se précipite au centre et le Neikos recule à la circonférence. En même temps et par l'action du tourbillon (suivant les prinoipes d'explication déjà posés par les physiologues ioniens), beaucoup plutôt que du fait de l'un ou l'autre des deux milieux, se constituent les grandes masses des éléments. Cependant la Philotès parvient à combattre dans une certaine mesure les conséquences de cet effet mécanique; car elle associe les parties des éléments qui constitueront les êtres individuels après des tentatives plus ou moins heureuses et une lutte prolongée contre le désordre produit par le Neikos; en effet, celui-ci ne cède la place que peu à peu et d'une façon inégale.

Pendant cette lutte, l'accélération du mouvement tourbillonnaire semble résulter de ce conflit et se faire aux dépens des mouvements irréguliers ; en tout cas, elle favorise de plus en plus

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