CHAPITRE XIII. — EMPÉDOCLE d'aGRIGENTE
rentrer en lutte dans des conditions favorables; il reprend alors peu à peu à la Haine les éléments dissociés; mais, les rencontrant en diverses proportions, il en forme dès lors diverses combinaisons stables qui exercent entre elles des attractions secondaires, d'après leurs similitudes; de la sorte, le cosmos peut s'organiser comme forme durable en apparence, quoique en réalité transitoire et destinée à passer à l'homogénéité du Sphéros.
5. L'attraction des semblables n'est pas, chez l'Agrigenlin, une force abstraite transcendantalement; c'est une propriété immanente à la matière. Nous ne pouvons guère penser trouver autre chose à cette époque; cependant, en dehors de cette force, la doctrine d'Empédocle en suppose implicitement une seconde, qui semblerait présenter un caractère quelque peu différent ; c'est celle qui règle le déplacement périodique des deux milieux matériels, et qui apparaît évidemment comme indépendante de l'essence propre de ces milieux. Mais quand l'Agrigentin parle d'une loi fatale, d'un « grand serment » qui préside à ces déplacements, il ne paraît guère avoir conçu- d'une façon bien précise cette force spéciale; on pourrait dire qu'il n'en connaît que l'effet, la périodicité, et qu'il induit l'universalité de cet effet de la contemplation des grands phénomènes de la nature.
Le mieux serait peut-être de s'en tenir à cette vague conclusion; essayons toutefois de préciser, un peu plus que nous ne l'avons fait jusqu'à présent, les circonstances du déplacement des deux milieux, telles qu'Empédocle nous les décrit; c'est évidemment le seul moyen de jeter un peu de lumière sur ce point douteux, si toutefois il peut vraiment être éclairci.
On est d'accord pour reconnaître que dans l'état primordial où les éléments formaient une masse homogène liée par l'Amour, la Haine était exclue du Sphéros ; on ne peut dès lors se la représenter que comme enveloppant celui-ci d'une couche vide de tout élément corporel, mais d'ailleurs finie, puisque Empédocle, comme je l'ai dit, ne conçoit pas l'espace infini.
Le poète déclare d'ailleurs formellement que le Sphéros est immobile, qu'il jouit d'un repos absolu (v. 168 et 476). Évidemment, ce repos doit s'entendre aussi bien de la totalité que des parties, c'est-à-dire qu'il faut exclure le mouvement de révolution (diurne), la &(vtj qui interviendra plus tard dans la cosmogonie.
Les vers 177-180 se rapportent à l'introduction du Neîkos dans
le Sphéros; celui-ci doit être conçu comme aspirant peu à peu le milieu environnant ; le premier effet est de produire des mouvements locaux qui successivement gagnent tout l'ensemble. Ces mouvements entraînent les groupes de particules élémentaires au fur et à mesure qu'ils se forment par la dissociation du mélange homogène; il n'y a évidemment lieu de regarder ces déplacements locaux comme soumis à aucune loi; on ne doit pas non plus supposer que le Neikos arrive à produire une séparation complète des éléments, de façon à conduire chacun d'eux à une place déterminée de l'univers; son action n'ira pas plus loin qu'une dissociation complète de l'homogène, et dans cet état de dissociation, le repos originaire aura fait place à un tohu-bohu où s'agitent, en mouvements désordonnés, les masses élémentaires, indistinctes et confuses. C'est l'antique yjir^x d'Hésiode, où court çà et là la tempête, comme c'est aussi le chaos décrit par Ovide dans des vers dont quelques-uns au moins semblent bien imités d'Empédocle.
A la vérité, à l'appui de cette représentation du règne de la Haine, je ne puis citer aucun texte précis, pas plus que je n'en rencontre qui la contredise. Mais c'est la seule qui me paraisse d'accord : 1° avec le fait, attesté par Aristote, qu'Empédocle n'assignait aucun lieu spécial à chacun de ses quatre éléments; 2° avec l'importance que prennent en général, dans la cosmogonie de l'Agrigentin, les mouvements irréguliers et paraissant s'effectuer au hasard.
Après le tableau que j'ai essayé de compléter, les fragments nous en présentent, sans transition, un autre tout différent : la oirrh le tourbillon de la révolution diurne, existe; la Philotès a établi son siège au centre de ce tourbillon et repoussé le Neikos à la circonférence ; les éléments repris par le milieu s'organisent en cosmos, au fur et à mesure des progrès de la nouvelle évolution. Le mouvement du tourbillon est d'abord très lent; la révolution, au lieu d'un jour, aurait duré d'abord neuf mois, puis sept mois (22); mais il s'accélère ensuite énormément soit peu à peu, soit brusquement à la suite de crises décisives, alternative que ne. permet pas de résoudre le texte obscur du seul document <|iii reste sur ce point. En même temps, les mouvements locaux, désordonnés, après avoir grandement contribué à la genèse du monde tel qu'il est, perdent de leur importance, et le cosmos atteint enfin une ordonnance régulière dans la périodicité des phénomènes généraux.