CHAPITRE III. — THALÈS DE MILET
qu'on ne devrait le conclure des témoignages d'Eudème ; moins, sur d'autres, qu'on n'a, le plus souvent, cherché à le soutenir. Mais, en fait, rien n'indique qu'il ait dépassé les Égyptiens, ni qu'il ait fait preuve d'un véritable génie d'invention. Vouloir qu'il y ait un théorème de Thaïes, comme il y a un théorème de Pythagore, ou, en général, attribuer aux anciens, fût-ce en mathématiques, « soit les principes de leurs conséquences, soit les conséquences de leurs principes, » c'est déserter le terrain solide pour se lancer dans le domaine illimité des conjectures. On n'est déjà que trop souvent forcé de le faire, quand il s'agit soit de combler une lacune dans les renseignements historiques, soit de les interpréter, lorsque le sens en est ambigu. Mais ici ce n'est pas le cas; il s'agit simplement de préciser le moment où s'est révélée l'originalité mathématique de la race hellène, après les emprunts qu'elle a commencé par faire à l'Egypte. Or les travaux attribués à Pythagore présentent un caractère nettement spéculatif et ils semblent dépasser du premier coup le niveau des connaissances égyptiennes; pour Thaïes, rien de semblable ; toutefois la distance n'est pas telle* qu'il faille supposer un intermédiaire. La conclusion est facile à tirer.
6. Simplement disciple des Égyptiens pour la géométrie, Thaïes les a-t-il dépassés en astronomie?
D'après un extrait que nous a conservé Théon de Srnyrne (Astronom., p. 322), Eudème attribuait au Milésien, outre la prédiction des éclipses de soleil, la découverte de la non-uniformité de la circulation annuelle de cet astre. Je n'ai pas à revenir sur le premier point, que j'ai cherché de réduire à sa juste valeur, mais qui est suffisamment établi par les témoignages historiques; quant au second, il est probable qu'Eudème s'appuyait sur un ouvrage d'au plus 200 vers, Sur le solstice et Véquinoxe (Diog. L., I, 23, cf. 34), plus ou moins sérieusement attribué à Thaïes, mais qu'on pouvait en tout cas considérer comme représentant sa doctrine.
La signification exacte du texte qui nous occupe (ty;v xaxà xàç Tco-à; TTspfsoov, w; ojx for] àel auji^aivei) est ambiguë. Th. -H. Martin y voit l'opinion erronée que la durée de l'année tropique n'est pas constante, opinion où l'incertitude des observations entraîna plus tard divers astronomes de l'antiquité. Mais il n'y a aucun autre indice que cette question ait été soulevée avant Eudème, et
(JG pour l'histoire de la SCIENCE HELLÈNE.
il serait bien singulier que ce dernier y eût vu une des découvertes essentielles de l'astronomie. Il s'agit bien plutôt de l'inégalité de durée entre les quatre saisons astronomiques, c'est-à-dire les quatre parties de l'année tropique divisée par les solstices et les équinoxes, fait capital, qui démontre immédiatement l'anomalie du mouvement propre du soleil.
Dans les Travaux et Jours, Hésiode décrit, pour le cours d'une année, l'ordre successif des levers et couchers apparents des principales constellations et au milieu intercale les solstices; c'était à ces phénomènes que les Grecs rapportaient les saisons qu'ils distinguaient, c'était sur eux qu'ils réglaient le changement de leurs occupations; l'année lunaire, d'ailleurs mal réglée, qu'ils employaient, ne pouvait en effet convenir à cet usage. Hésiode donne d'ailleurs quelques intervalles; je pense que, dans son poème, Thaïes avait complété ces données et qu'il avait d'ailleurs fixé de la même façon les équinoxes, dont Hésiode ne parle pas. L'inégale répartition des solstices et des équinoxes dans l'année ressortait dès lors, et Eudème pouvait dire également (Diog. L., I, 23) que Thaïes avait prédit les solstices. Enfin cette explication concorde avec la donnée de Pline (XVIII, 25), d'après laquelle le Milésien aurait fixé le lever du matin des Pléiades au 25° jour après Péquinoxe du printemps.
Des travaux de ce genre, véritables almanachs au point de vue pratique, ont été bien longtemps une des principales préoccupations des astronomes grecs; chacun laissait son parapegmc, comme on disait dès le Ve siècle; il nous en est parvenu de nombreux débris, dont les plus complets figurent à la fin de l'Introduction aux Phénomènes de Geminus. A tous ces parapegmes étaient attachées des prédictions météorologiques; les vents, les pluies, le tonnerre se trouvaient ainsi annoncés pour tel on tel jour de l'année sidérale. Déjà la période régulière des venta étéaiens se trouve déterminée dans Hésiode; on essayait de faire davantage.
Thaïes était-il entré dans cette voie? Tout porte à le croire. Cela ressort en propres termes de la jolie historiette d'Apulée (FUmd,, IV, 18) dont les détails sont précieux; en tous cas, l'antiquité ne s'est jamais représenté autrement un astronome. Le premier de tous en Grèce aurait-il l'ail exception?
Les astrologues de la Chaldée, on le sait, avaient déjà été bien plus loin ; ce n'étaient pas seulement les variations atmosphériques, mais iiiriiit' lès événements politiques qu'ils prétend. (icuf taire