CHAPITRE III. — THALÈS DE MILET
matiques abstraites, il avait assez apporté, si peu que ce fût, pour que les Grecs n'eussent plus, après lui, sérieusement besoin de recourir à l'Egypte, en astronomie, il était probablement assez loin d'avoir épuisé le trésor amassé par de longues observations.
A la vérité, il est difficile de préciser ce qu'il connaissait; il l'est peut-être moins de marquer ce qu'il ignorait.
A en croire les doxographes grecs de l'ère gréco-romaine, Thaïes et son école auraient possédé toutes les notions devenues courantes au ive siècle avant notre ère ; il aurait, pour toutes les découvertes importantes, devancé tout le monde; bref, rien ne serait resté à faire après lui. De telles assertions sont absolument erronées; si d'ailleurs, sur certains points, elles n'ont pas une gravité exceptionnelle, sur d'autres, il convient de les relever.
Ainsi, par exemple, il peut n'être pas absurde de dire (12) (*) que Thaïes avait une notion plus ou moins nette des cercles astronomiques : le méridien, le zodiaque, l'équateur, les tropiques, le cercle arctique (2); mais il faut bien remarquer qu'Eudème attribue expressément à Œnopide, postérieur d'un siècle au moins, la première description précise du zodiaque et qu'au temps de Thaïes, les constellations sont à peine nommées. D'un autre côté, la distinction des zones célestes et la conception effective des cercles astronomiques appartient sans contredit à l'école de Pythagore et ne semble même pas avoir été vulgarisée avant le poème de Parménide ; notamment la considération du cercle antarctique suppose la notion de la sphéricité de la terre qui, quoi qu'en disent les doxographes (13), est toujours restée étrangère à l'école ionienne. Thaïes ne devait se représenter la terre que comme un disque plat, suivant la doctrine constante de ses successeurs, Anaxagore compris.
D'après Aristote et Théophraste (2) (5), ce disque plat flottait sur l'eau primordiale ; Thaïes ne pensait donc pas que les astres continuassent leur route circulaire au-dessous de l'horizon. Ils devaient, pour lui, contourner latéralement le plateau terrestre, selon une opinion à laquelle Aristote fait une allusion très nette et que Mimnerme, entre autres, avait déjà exposée dans ses vers.
(A) Ces chiffres entre parenthèses renvoient aux nombres correspondants de la doxographie qui suit ce chapitre.
(5) Les anciens appelaient ainsi, non pas le même cercle que nous, mais le cercle céleste, variable suivant la latitude, qui limite les étoiles toujours visibles de celles qui se lèvent ou se couchent; le cercle antarctique était l'opposé, limite des étoiles toujours invisibles.
On ne pont donc dire que, pour Thaïes, la ferre fut au centre «lu monde (43); comme le dit Eudème, ce fut Anaximandre qui, le premier, l'isola et la suspendit à ce centre.
Considérant la terre comme cylindrique, Thaïes ne devait pis regarder le soleil et la lune comme des globes sphériques, mais s'il les croyait de nature terreuse (42), il y voyait des disques (opinion d'Anaximène), ou bien des bassins circulaires (croyance d'Heraclite), pouvant se retourner de façon à montrer un côté obscur.
Il ne devait donc pas posséder une autre explication des éclipses ou des phases de la lune; je n'ai plus à revenir sur son ignorance de la véritable théorie de ces phénomènes.
Si Anaximandre a le premier spéculé sur les distances relatives des astres (l), Thaïes devait tous les considérer comme également éloignés; dès lors le soleil était pour lui aux limites du monde, doctrine persistante chez les Ioniens et qu'Archimède déclare être encore de son temps la plus généralement adoptée par les astronomes.
Enfin, Thaïes ne s'occupait pas encore des planètes, car l'identité de l'étoile du soir et de l'étoile du matin n'a pas été enseignée avant Pythagore, que ce soit d'ailleurs Ibycus ou Parménide qui ait le premier publié cette découverte.
M. Pour restituer au moyen de ces données, tant positives que négatives, l'idée que Thaïes pouvait se faire de l'univers, il Suffît d'y ajouter un trait, son opinion connue que l'eau est le principe des choses, tout en remarquant que, pour les Ioniens, le principe n'est pas seulement l'élément primordial, mais celui qui remplit l'espace par delà les bornes de notre monde, engendré dans son s. 'in.
On arrive dès lors inévitablement à la conception suivante : l'univers est une masse liquide qui renferme une grosse bulle d'air hémisphérique; la surface concave de ce'te bulle esl notre ciel; sur la surface plane, en bas, noire terre Botte comme un bouchon de liège; les dieux célestes nagent dans des barques circulaires lumineuses, tantôt sur la voûte (la concavité des disques est alors tournée vers nous), tantôt autour (lu disque terrestre (alors ils sont invisibles à nos yeux).
«') sii..|,ii«iiis. h,<r(,!o. i',,|. iir, ,/. d'après Eudème.