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CHAPITRE III. — THALÈS DE MILET

Je ne prétends nullement que ce soit là précisément la conception que Thaïes ait adoptée; car il ne semble pas en avoir exposé une bien précise (Aristote ne parlait déjà de ses opinions que d'après la tradition) et peut-être ses idées n'ont-elles jamais pris une forme bien arrêtée. Mais la représentation que j'ai indiquée est déduite de la combinaison rigoureuse des opinions qu'on lui connaît comme propres et de celles qui forment le fonds commun de la physique ionienne; on peut donc dire qu'elle a au moins dû flotter devant ses yeux et qu'elle correspond, en fait, à ce qu'il a apporté en Grèce.

Or, elle est absolument identique avec celle que l'on retrouve dans les plus anciens papyrus d'Egypte.

« Au commencement était le Nou, masse liquide primordiale dans les profondeurs infinies de laquelle flottaient confondus les germes des choses. Lorsque le soleil commença à briller, la terre fut aplanie et les eaux séparées en deux masses distinctes. L'une donna naissance aux fleuves et à l'Océan ; l'autre, suspendue dans les airs, forma la voûte du ciel, les eaux d'en haut, sur lesquelles les astres et les dieux, entraînés par un courant éternel, se mirent à flotter. Debout dans la cabine de sa barque sacrée, la bonne barque des millions d'années, le soleil glisse lentement, guidé et suivi par une armée de dieux secondaires, les Akhimou-Ordou (planètes) et les Akhimou-Sekou (fixes) (l). »

Cette conception cosmologique est, à divers points de vue, tout à fait grossière, et il est assez probable qu'à l'époque de Thaïes les prêtres de l'Egypte l'avaient déjà abandonnée pour se rapprocher des doctrines chaldéennes, de même qu'après la conquête d'Alexandre ils s'assimilèrent celles des Grecs. Mais quelles qu'aient pu être les révolutions accomplies à cet égard dans les sanctuaires d'Héliopolis on de Thèbes, les opinions vulgaires n'avaient probablement pas changé et c'étaient celles que Thaïes pouvait s'approprier le plus facilement.

10. Nous arrivons donc à cette conclusion que le Milésien n'aurait fait que rapporter en Grèce, en même temps que les connaissances pratiques des Égyptiens en arpentage et en astronomie, les notions cosmologiques les plus répandues chez eux; mais, pour asseoir cette conclusion, il est essentiel d'examiner

(') Maspéro, Histoire ancienne des peuples de l'Orient, pages 27 à 30.

s'il n'aurait pas puisé ailleurs, et particulièrement à des sources grecques, les éléments principaux de son système.

C'est déjà l'opinion d'Aristote, qui ne connaît pas, bien entendu, la cosmologie égyptienne; il rapproche l'idée de Thaïes de prendre l'eau comme premier principe, des mythes antiques où l'Océan et Téthys sont l'origine de la génération ; mais, en fait, ces mythes ne reposent guère que sur quelques vers homériques assez vagues; en particulier, dans celui que cite Aristote (Iliade, XIV, 201) :

'12xsav6v xe, Bewv ylveoriv, xa\ [XYjxIpa TrjQOv,

si l'Océan et Téthys ont engendré des divinités, les Fleuves et les Océanides, Oewv yéveatv ne peut pas plus signifier que le premier est l'ancêtre commun de tous les dieux, que l'épithète de Zeus, r^xr,p àvopôiv xe Oeôv te, n'attribue à celui-ci la paternité et de tous les hommes et de tous les dieux.

Les cosmogonies hésiodique et homérique reposent en fait sur des conceptions absolument contraires; c'est la terre qui est primordiale et, quelle qu'ait été la signification originaire du mythe de l'Océan (sa forme circulaire, sa monture ailée, dans Eschyle, semblent indiquer un emblème du temps), il n'est plus qu'un fleuve, père de tous les autres, mais qui, comme eux, a deux rives et qu'on traverse; quant au ciel, il est solide (d'airain), comme le firmament phénicien; il repose sur l'Atlas et le soleil et la lune y poussent leurs attelages.

Cette conception n'est d'ailleurs nullement en contradiction avec la légende que les astres se baignent dans l'Océan et y ravivent leur éclat.

A la vérité, les épithètes de yatYjc/cç, à'thowfaxoç^ données à Poséidon, semblent pouvoir s'interpréter comme liées à la représentation de la terre flottant sur l'eau et ébranlée par les mouvements de celle-ci; or, on peut bien croire que cette explication des tremblements de terre était précisément celle de Thaïes («).

Mais ces épithètes sont certainement trop vagues pour constituer une preuve sérieuse, et il est clair que l'énorme puissance des flots

(') On peut rappeler à ce sujet le fameux texte du papyrus de Chai

terre tiaviniie selon ta volonté, où l'on ;i voulu voir la trace d'une antique

croyance égyptienne au mouvement do notre planète. Cette hyperbole orientale, adressée à un personnage puissant, antérieur (?) à la construction des pyramides, peul taire allusion aux tremblements do terre; an tout cas, elle indique nettement que la terre eal courue comme un disque tlottantsur l'eau.

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