CHAPITRE IV. — ANAXIMANDRE DE MILET
dès cette époque, la nécessité mathématique de qualifier l'espace d'illimité, autrement que par une vague métaphore poétique, eût été reconnue à la suite d'une discussion des principes de la géométrie.
On ne peut, il est vrai, refuser à un contemporain d'Anaximandre la possibilité de s'imaginer a priori l'espace comme réellement illimité, et, par conséquent, la matière comme illimitée elle-même. Comme on le verra au chapitre suivant, c'est là le dogme pythagorien qui oppose le monde fini à la substance infinie qui l'entoure et qu'il respire; c'est la croyance de Xénophane, qui étend à l'infini les racines de la terre et les espaces éthérés.
Si Anaximandre fut le premier à publier ses opinions physiques, il devait, bien moins que ses successeurs, éprouver la nécessité d'élaborer ses conceptions au point de vue logique; mais, nous l'avons remarqué, son imagination est très précise; or, il y a une chose qui a toujours été inimaginable, c'est un mouvement rotatoire s'étendant à l'infini; donc, puisque la croyance à ce mouvement rotatoire pour la totalité de la matière est le fond du système d' Anaximandre, il est certain qu'il ne pouvait imaginer la matière comme infinie, dans le sens que nous donnons à ce mot.
Ceci trouve une confirmation dans l'histoire des doctrines immédiatement postérieures; lorsque Xénophane chante, contre les pythagoriens, l'unité absolue de l'univers, il se rapproche en fait d'Anaximandre ; mais comme, avec ceux même qu'il combat, il se représente l'univers comme infini, il lui faut rejeter le dogme de la révolution, et il proclame l'immobilité.
Peut-être le Milésien ne limitait pas la matière à son anneau solaire, car il lui fallait assurer le renouvellement incessant de la substance de cet anneau; ce serait alors qu'il n'aurait point senti la nécessité de préciser des limites. Cependant il est clair que la genèse qu'il suppose pour le monde ne se comprend bien que dans un espace limité, si les parties les plus légères rejelées loin du centre du tourbillon doivent s'arrêter quelque part et ne pas se dissiper dans l'immensité.
Quand, d'un autre côté, Anaximandre explique l'immobilité de la terre au centre du monde par son égale distance aux extrémités dans toutes les directions, c'est une négation aussi formelle que possible de l'infinitude de la matière, et quand on verra ses successeurs chercher d'autres explications, on aura à se demander
96 POUR l'iustoire de la science HELLÈNE.
si ce recul apparent vers l'erreur ne cache pas un progrès réel dans le concept de l'espace, désormais reconnu comme infini et ne pouvant, dès lors, avoir ni centre ni extrémités.
L'état d'esprit que nous sommes ainsi amenés à constater chez Anaximandre, la représentation de l'espace comme une sphère remplie par la matière, choque, à la vérité, toutes nos habitudes modernes. Mais nous sommes bien obligés de l'accepter comme un fait, alors que cette représentation a été, en réalité, prédominante dans l'antiquité, abstraction faite des mathématiciens. Cet état d'esprit est même plus concevable chez le Milésien que chez Aristote, puisque ce dernier reconnaît l'infinitude subjective et que, pour le premier, la question n'est même pas posée; il n'imagine pas l'espace infini et il n'a aucune notion logique pouvant lutter contre son imagination. Dans ces conditions, le sens du terme qu'il employait ayant changé entre lui et Aristote, on conçoit très bien que ce dernier s'y soit trompé et n'ait pas reconnu qu'il avait affaire à une conception objective tout à fait analogue à la sienne.
Mais, fait qui ne peut manquer de paraître singulier, tandis que la notion de l'infinitude de l'espace fait défaut chez Anaximandre, il a, au contraire, très nettement celle de l'infinitude du temps, comme le prouve sa doctrine de la succession indéfinie des mondes périssables. Ainsi les concepts du temps et de l'espace infinis présentent cette différence historique que l'un apparaît comme immédiatement formé, que l'autre réclame au contraire, pour être adopté sans conteste, une élaboration très prolongée; une simple réflexion peut rendre raison de cette différence.
La nécessité subjective de concevoir le temps comme infini ne rencontre pas, en réalité, d'obstacle objectif; la prétendue antinomie de Kant à ce sujet ne repose que sur l'introduction d'une thèse théologique, celle de la création ex nihilo, étrangère à la conscience humaine à son aurore et, en tous cas, à la pensée hellène. Non seulement l'infinitude du temps n'a jamais été mise en question sur le sol de la Grèce antique, mais l'éternité du monde, sous sa forme actuelle, y compris l'existence d«4 la race humaine, est un dogme constant de Platon et d' Aristote, pour ne parler ni des Éléates, ni des pythagoriens, dont les genèses ont un caractère métaphysique tout différent de leur forme mythique.
La thèse de l'infinitude de l'espace aurait, au contraire, besoin d'une impossible confirmation objective; la spéculation géométrique