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CHAPITRE IV. — ANAXIMANDRE DE MILET

n'a qu'un caractère hypothétique sans valeur pour la justifier, et elle est même parvenue, de notre temps, à la mettre en doute pour l'espace concret; l'imagination se fatigue et s'épuise vite à reculer les bornes du monde, et celle d'Anaximandre s'était arrêtée bien loin avant d'avoir seulement atteint la distance qui sépare notre globe de la lune. Là, c'est la science qui, par ses conquêtes successives, a brisé successivement « comme un sépulcre bas » les enceintes auxquelles se limitait la fantaisie antique; qui, en démontrant l'énormité des distances astronomiques, a fait triompher, en tant qu'objectif, le concept de l'espace infini, encore nié au moyen âge, mais qui désormais ne rencontre plus que de rares et impuissants contradicteurs.

Pour faire ressortir la différence des deux concepts sous une autre forme et dans le langage ordinaire, le « bout du monde » est une locution vulgaire que son non-sens logique n'empêche pas d'employer comme monnaie courante; la « fin des temps » et le « commencement des siècles » ne sont que des formules religieuses ou bien c'est un naïf aveu d'ignorance.

9. Le terme d'&etpov, chez Anaximandre, ne se rapporte pas, en tout cas, à sa matière primordiale en tant qu'elle est éternelle; est-ce une simple expression homérique pour désigner l'immensité d'une étendue conçue comme finie? Non, le Milésien lui attachait un sens précis, puisqu'il s'en servait dans un raisonnement et prétendait indiquer une condition essentielle pour que la production des choses ne se trouvât pas en défaut (6).

Aristote, ce qui garantit d'ailleurs l'authenticité de cette donnée, montre facilement que la raison mise en avant ne peut en aucune façon servir à établir Finfinitude de la matière. Mais pour Anaximandre, il ne s'agissait d'établir rien de semblable.

Pour que la production des choses ne se trouve pas en défaut, au sens du Milésien, c'est-à-dire pour que se forment tous les différents corps qu'il distingue, la terre, l'eau et le feu, ce qu'il faut, c'est que la matière homogène, au commencement de la formation d'un monde, soit susceptible de les fournir, qu'elle les contienne tous indistinctement.

Or le terme qu'il emploie, dans le langage de la philosophie ancienne, à côté du sens d'« infini », en a un autre, celui d'« indéterminé». Maintenu par les Pythagoriens, et subissant d'ailleurs diverses transformations, il reparait dans la dyade indéterminée

de Platon et subsiste môme dans Aristote, pour la divisibilité indéfinie des grandeurs limitées.

Dans les conditions où nous apparaît ce second sens, on le croirait facilement dérivé du premier, et il esl certain que celui-ci a du influer sur les transformations de l'autre. Mais Teichmûller A grandement raison de considérer la signification d'indéterminé comme également primitive et de la préciser, dans le lai d'Anaximandre, en l'appliquant à l'absence de limites existant, au sein de l'élément primitif, entre les diverses formes de la matière, avant que la différentiation et l'intégration de ces formes eussent établi entre elles les bornes respectives qui les séparent à nos yeux.

L'emploi du terme en question indiquerait donc que le Milésien se représentait sa matière originelle comme un mélange mécanique, dont le mouvement occasionne la séparation des parties, plutôt que comme un élément susceptible de transformations dynamiques, dues à ce même mouvement.

Le choix entre ces deux représentations a été, pour les historiens de la philosophie, l'objet principal des discussions relatives à Anaximandre. A première vue, les textes (ex. fr. 3) semblent pencher pour le mélange mécanique; aussi Ritter, qui a cru devoir partager les Ioniens en deux écoles bien distinctes, les dynamistes et les mécanistes, range résolument Anaximandre dans la seconde, à côté d'Anaxagore et d'Archélaos, tandis qu'il compte comme représentants de la première Thaïes, Anaximène, Heraclite et Diogène.

Il y a, dans une pareille distinction, une exagération incontestable, et elle a le grand défaut de masquer le progrès continu des concepts et l'unité fondamentale de la doctrine. Au fond, comme Teichmûller l'a dit pour Anaximandre, tous les Ioniens sont dynamistes comme tendance d'esprit, seulement leur mode de représentation est plus ou moins mécaniste.

Reprenons le fragment 3 et demandons-nous ce que sont au juste ces contraires qui préexistent dans l'« indéterminé» d'Anaximandre : le froid et le chaud, le sec et l'humide, sont-ce là des éléments concrets ou des qualités abstraites? Ni l'un ni l'autre, ou bien tous les deux à la fois, car la distinction des deux points de vue n'était nullement faite à cette époque.

L'erreur a toujours la môme cause, l'application aux antiques doctrines de concepts qui, historiquement, leur sont très posté-

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