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CHAPITRE IV. — ASAXIMANDRE DE MILET

âges postérieurs. Il est un point de sa doctrine — la succession indéfinie des mondes — qui présente un tout autre caractère. Il y a là un de ces problèmes, d'ordre à la fois philosophique et scientifique, auxquels s'appliquent les réflexions que je viens d'émettre. Ce problème reçoit du premier coup une réponse complète, précise et que les siècles suivants ne mûriront pas davantage. D'autres solutions seront mises en avant et attireront à elles les croyances de l'humanité; la question n'en semble pas moins destinée à rester éternellement ouverte. Essayons d'en retracer à grands traits l'origine et l'histoire; nous pourrons ainsi mieux apprécier la haute portée du dogme qui suffit à assurer à Anaximandre une gloire immortelle et un des premiers rangs parmi les penseurs de tous les âges.

Chez les peuplades qui ont atteint un degré suffisant de civilisation, la question de l'origine du monde se pose naturellement sous une forme théologique. Partout les mythes sont d'accord sur un point; on y suppose un certain état initial, différent de l'actuel, et au delà duquel on ne remonte pas; à partir de cet état, le monde s'organise ou est organisé par des puissances nées elles-mêmes ou préexistantes. Il est inutile de nous arrêter à ces distinctions.

On ne peut nier que cette question de l'origine du monde n'offre qu'un intérêt purement spéculatif; l'important pour nous serait bien plutôt de savoir si le monde finira. Mais, pratiquement, l'humanité s'est toujours comportée comme si elle était assurée de l'éternité, et c'est vers le passé, non vers l'avenir, que la formation des mythes religieux a déterminé l'essor de la spéculation primitive.

Cependant la question d'une fin possible a pu se poser pour quelques penseurs, et la réponse naïve, dictée aussitôt par la conception anthromorphique des dieux, a été que tout ce qui avait commencé devait finir. L'exemple des Scandinaves semble prouver que, pour admettre un pareil dogme, une religion n'a pas besoin d'une longue évolution. Mais la même nécessité subjective entraînait à conclure ensuite à un nouveau commencement, puis à une nouvelle fin, et à multiplier dans les deux sens, avant et après, les mondes successifs. Les Hindous poussèrent au plus loin cette doctrine; toutefois, la date des dernières conséquences n'est pas plus assurée que celle de la croyance des rabbins, que ce monde où nous sommes a été précédé d'un autre (l).

(!) On sait que le début de la Genèse se traduit littéralement : «Au commencement, Éioliim sépara le ciel et la terre. » La doctrine de la création ex riihilo est relativement récente chez les Hébreux.

102 poua l'histoire de la science hellène.

La religion grecque, au contraire, ne connaissait que la question d'origine, et si, chez quelques peuples voisins (les Etrusques, puexemple), la doctrine de la fin du monde était professée, celle de la succession indéfinie, dans les deux sens, de périodes d'organisation et de destruction, ne nous apparaît, pas moins chez Anaximandre, au moment où la pensée hellène se dégage de la forme mythique, non pas comme un emprunt fait à des croyances religieuses indigènes ou étrangères, mais hien comme une conclusion logique d'un raisonnement dû au Milésien.

Ce raisonnement, toujours valable, est le suivant: la genèse, après un état indéfiniment stable, est inconcevable, de même que le maintien d'un état indéfiniment stable après la destruction; donc il faut répéter périodiquement et sans fin genèse et destruction.

La négation de cette thèse se produisit presque immédiatement par la bouche de Xénophane : il n'y a ni genèse ni destruction, les changements apparents sont négligeables, le monde est éternel.

L'adhésion de Platon et d'Aristote entraîna finalement, dans l'hellénisme, la prédominance de cette seconde solution, quoique, à la suite d'Heraclite, les stoïciens eussent soutenu la première. Mais dans un cercle étranger, que l'éducation grecque ne parvint pas à absorber, une nouvelle conception religieuse introduisit la supposition d'une création ex nihilo.

Une pareille hypothèse n'était possible qu'après que les Grecs eurent élaboré les concepts de l'être et du néant; d'ailleurs elle se formula, lorsque les penseurs hébreux, ne trouvant dans leurs livres saints rien qui s'accommodât aux doctrines hellènes, furent obligés de constituer un système en harmonie suffisante avec le texte de ces livres.

Le succès de cette thèse de la création ex nihilo, avec destruction finale, accompagna le triomphe du christianisme, et il fut assez complet pour forcer les modernes à repasser lentement par les premières étapes de la pensée humaine. Cependant une réflexion tant soit peu attentive suffit pour montrer que cette thèse est tout à fait en dehors de la question scientifique.

D'une part, en ce qui concerne l'avenir, la doctrine chrétienne, en conservant l'individualité immortelle des âmes créées, en maintenant même, pour l'éternité future, l'existence de la matière sortie du néant, abandonne la conséquence logique de la thèse qui

devrait conclure à l'anéantissement absolu de tout le monde dos phénomènes. La destruction que prédit cette doctrine n'est point

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