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CHAPITRE IV. — ANAXIMANDRE DE MILET

une véritable destruction, c'est une transformation, un passage à un nouvel état, cette fois indéfiniment stable. Quelles que soient les différences de cet état avec l'actuel, il n'y en a pas moins, au fond et philosophiquement parlant, retour, pour ce côté du temps, à la thèse de Xénophane.

Quant au passé, pour juger du véritable caractère de la croyance à une création ex nihilo, il suffit de rappeler l'argument de Chateaubriand : que les découvertes géologiques ne prouvent rien contre l'Écriture, car Dieu a pu et dû créer les couches stratifiées, avec les coquilles qu'elles contiennent, absolument comme si elles avaient été déposées par les mers. Il n'y a aucune contradiction possible à opposer à cette hypothèse, précisément parce qu'elle est tout à fait en dehors de la question. Celle-ci ne consiste-t-elle pas à remonter l'histoire du monde, à la reconstituer comme elle s'est déroulée, sans s'inquiéter de savoir si ce fut dans une réalité tangible ou bien dans l'évolution de la pensée divine, si nous ne sommes en présence que d'une illusion subsistant seulement depuis qu'il plaît à un Créateur?

L'affirmation ou la négation d'une création ex nihilo, à telle ou telle date à partir de maintenant, que ce soit il y a six mille ans, que ce soit hier, ne peut nous toucher. A tel état que l'on suppose le monde au moment de cette création, correspondra nécessairement un ordre sériaire régressif de phénomènes antérieurs et, que ces phénomènes aient été perçus ou non, ils sont nécessairement pour nous comme s'ils s'étaient réellement produits; nous devons donc, au sens scientifique, les affirmer, car nous n'avons point d'autre critérium pour la réalité du passé.

On sait de reste que l'argument de Chateaubriand s'adressait aux premières attaques sérieuses ébranlant alors la doctrine reçue et cela au nom de la science; c'était l'époque où un des plus illustres représentants de celle-ci reconstruisait une genèse systématique de l'univers qui dépasse naturellement celle d'Anaximandre de toute la hauteur de l'édifice des connaissances modernes, mais qui, comme détails, n'était pas destinée à vivre beaucoup plus longtemps que la tentative du précurseur hellène.

Or, en même temps que Laplace exposait l'ensemble de ses vues comme une hypothèse rendant inutile celle de la création, par une singularité frappante, il prétendait, comme corollaire de sa Mécanique céleste, démontrer la stabilité du monde et son impérissabilité. L'union de ces deux thèses — la genèse dans le

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passé, rélernité dans l'avenir — n'a pas plus de valeur philosophique que la cosmogonie d'Hésiode.

L'esprit humain semhle ainsi fait qu'il conçoit sans difficulté — peut-être parce qu'il la désire — l'indéfinie prolongation de l'existence du monde. Mais pour le passé, il lui faut une origine et, au lieu de reconstituer patiemment les pages de l'histoire possihle, il s'élance du premier coup vers l'état qui lui apparaît comme le plus simple et qu'il lui semble dès lors satisfaisant d'admettre comme primordial.

Cependant cette satisfaction est purement illusoire : la molécule matérielle la plus simple à nos yeux, ce qu'on appelle en chimie l'atome d'hydrogène, par exemple, est peut-être un monde infiniment petit, mais comparable au nôtre comme complication ; il n'est certes pas plus simple d'admettre comme primordiale l'existence de l'un que celle de l'autre. Quant à résoudre en leurs éléments ces microcosmes que nous qualifions d'atomes, c'est, jusqu'à présent du moins, un rêve et un vain mirage.

L'hypothèse de Laplace, ou toute autre analogue, ne peut donc avoir de valeur propre que comme retraçant une évolution possible depuis un certain état qui n'est pas le commencement, jusqu'à l'état actuel. Quant à la thèse de la stabilité de l'univers, elle a été sérieusement battue en brèche à la suite de la constitution de la théorie mécanique de la chaleur.

D'après une nouvelle doctrine, émise comme une conséquence rigoureuse de cette théorie, l'univers tendrait vers un état limite caractérisé par la répartition uniforme ou aussi uniforme que possible des énergies mécaniques et caloriques; cette thèse, qui prédit en somme la mort de notre monde, suppose d'ailleurs qu'en remontant aussi loin que possible vers le passé, on trouvera comme limite un état initial absolument opposé.

Sous la forme mathématique dont elle aété revêtue, elle échappe à la critique que nous adressions tout à l'heure à l'hypothèse <!<i Laplace, en ce sens que, si l'on voulait fixer la date du commencement ou de la fin, on trouverait des deux côtés un temps in G ni. A la vérité, cette théorie n'a guère été interprétée de cette façon par la plupart de ses adeptes et il semblerait parfois, à entendre certains d'entre eux, que nous touchions presque au terme fatal que Clausius a assigné à V entropie do l'univers. Mais ramenée à sa forme authentique, elle semble mériter d*être, au point de vue philosophique, l'objet d'un examen approfondi, si toutefois elle est

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