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CHAPITRE IV. — ANAXIMANDRE DE MILET

Le raisonnement est certainement spécieux, mais il repose sur une généralisation, peut-être aventureuse, d'expériences relatives à la surface de la terre et il ne supplée pas notre ignorance profonde des conditions dans lesquelles s'entretient la chaleur du soleil. Au fond, toute la question est là. Au bout du cycle d'une année, l'entropie ne parait guère avoir touché la terre, mais nous nous demandons à quel prix le soleil a pu fournir à l'effroyable déperdition qu'il paraît faire de sa chaleur. Nous sommes, à vrai dire, un peu plus avancés qu'Anaximandre, mais les hypothèses que l'on formule aujourd'hui à cet égard exciteront probablement, dans vingt-cinq siècles d'ici, le même sourire qui peut nous venir aux lèvres en présence des conceptions de l'antique Milésien.

Ce n'est pas le lieu de discuter ici ces hypothèses, mais une simple remarque ne sera pas inutile. Avant la théorie mécanique de la chaleur, on admettait, pour notre système solaire, d'une part à la suite des études de Fourier, la stabilité de l'équilibre relatif des températures, de l'autre, comme conséquence des travaux de Laplace, celle de l'équilibre mécanique du soleil et de ses satellites. Comment est-on arrivé à détruire cette harmonie en s'appuyant sur un principe qui, semble-t-il, aurait au contraire dû la compléter?

C'est qu'après avoir assimilé la chaleur à un mouvement, on l'isole des autres mouvements et on la considère comme tout autre chose dès qu'il s'agit de son mode de transmission. Et cependant l'essence intime du mode de transmission des autres forces de la nature nous est tout aussi bien inconnue; nous déguisons notre ignorance en parlant d'énergies potentielles, mais nous sommes loin de pouvoir mesurer toutes ces énergies électriques, chimiques, etc., comme nous mesurons, par exemple, celles qui correspondent à la chaleur ou à la gravitation. Tant que leur indépendance ou leurs relations réciproques ne seront pas absolument élucidées, il est prématuré de formuler comme définitive une loi pareille à celle de l'entropie.

Ces considérations suffisent pour justifier le scepticisme à l'égard de cette nouvelle doctrine. Mais, pourra-t-on dire, faut-il pour cela écarter, fût-ce même comme hypothèse, cette conception d'états limites idéaux et indéfiniment reculés dans le passé ou dans l'avenir, de quelque façon qu'on doive d'ailleurs se figurer ces états opposés? Les deux autres réponses à l'éternelle question sur les destinées de l'univers, la stabilité indéfinie de l'ordre de choses

actuel, la succession indéfinie de périodes d'organisation ou de désorganisation, ne sont autre chose, elles aussi, que des hypothèses indémontrées et peut-être indémontrables. Pourquoi à ces deux solutions de la sagesse antique refuser d'en adjoindre une troisième dont l'esprit moderne puisse se glorifier? Un processus éternel du passé vers l'avenir, dans lequel chaque pas en avant serait définitivement acquis, un but devant nos yeux, vers lequel nous marchons, si loin qu'il soit, un point de départ derrière nous, dont nous nous éloignons pour toujours irrévocablement, ne sont-ce point là des conceptions dignes d'un esprit philosophique? Ne méritent-elles point d'être soutenues et développées, de jouer à leur tour le rôle d'inspiratrices et de directrices de l'humanité?

Encore faudrait-il, ce nous semble, que ces conceptions eussent pour appui une base empirique suffisante. La stabilité de l'ordre de choses actuel nous est, en somme, démontrée, au moins comme relative, par les faits; l'histoire authentique du monde, telle que nous pouvons la reconstituer, du moins jusqu'à présent, ne nous permet de constater aucune perturbation appréciable de cet ordre, et les changements qu'il subit sont, dans leur importance relativement faible, soumis à des périodes dont le retour assuré maintient l'équilibre général. La doctrine d'une évolution périodique doit, d'autre part, évidemment sa première origine à une conception anthropomorphique de la nature; nous naissons et nous mourons; le monde nait et meurt; mais, comme la race humaine, il se perpétue en se renouvelant. Seulement, à cette conception grossière, la science est venue joindre l'ensemble des possibilités qu'elle a reconnues; elle a cherché à concevoir les plus grands changements imaginables à l'ordre de choses actuel; elle s'est représenté leur progrès, soumis nécessairement, comme tous ceux que nous observons, à la loi du rhythme, au retour de périodes fatales.

Quant à l'hypothèse d'une évolution continue, (rime entropie, elle correspond, elle aussi, non pas à une véritable découverte scientifique, mais bien à une conception appartenant à un tout autre ordre d'idées, dont la formule semble, à vrai dire, due à l'âge moderne. C'est celle du progrès continu de l'humanité vers un idéal sur lequel on ne s'est d'ailleurs pas encore entendu. Oui, nous pouvons rêver ce progrès, nous pouvons rêver aussi qu'il est suivi par l'aveugle ri inconsciente nature. Mais si, pour le premier de ces rêves, noua empruntons nos images à des réalités tangibles,

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