CHAPITRE IV. — ÀNAXIMANDRE DE MILET
Il faudrait pour cela : 4° démontrer qu:i notre monde est assimilable à un système de corps où le principe de la conservation des forces vives est applicable; 2° prouver, par l'analyse des transformations entre la chaleur et le travail, qu'elles se terminent toujours au bénéfice de l'énergie calorique.
Sur le premier point, l'assimilation proposée exige avant tout que l'on considère l'ensemble de l'univers afin qu'il ne reste point de forces extérieures au système. Or, si l'univers est infini, l'équation qui exprime la constance de la somme des deux énergies devient absolument illusoire. Chacune des deux énergies demeure en effet constamment infinie et il n'est plus permis de leur appliquer les raisonnements faits pour des quantités finies.
Mais il est impossible de démontrer que l'univers n'est pas infini; toutes les conséquences tirées de la théorie de l'entropie restent donc soumises à une hypothèse absolument incertaine.
L'assimilation exigerait en second lieu, en toute rigueur, qu'il fût démontré que toutes les forces qui s'exercent dans l'univers entre les molécules matérielles dépendent exclusivement de la situation respective de ces molécules et ne sont pas autrement liées au temps. C'est, à la vérité, un postulatum aujourd'hui admis sans conteste par tous les physiciens. Il convient néanmoins de remarquer qu'il n'y a là qu'un postulatum et non pas une vérité rigoureusement établie. Or, tant qu'on n'aura pas examiné jusqu'à quelles limites des hypothèses contraires pourraient être formulées sans entraîner de désaccord avec l'expérience, les conclusions lointaines à tirer du postulatum dont il s'agit ne peuvent avoir qu'un caractère provisoire.
Reste maintenant à examiner les conditions des transformations entre le travail et la chaleur, telles qu'elles s'effectuent dans la réalité, reste à vérifier jusqu'à quel point ces conditions peuvent avoir pour conséquence une entropie.
Il s'agit, en somme, de savoir si un cycle de phénomènes peut se reproduire indéfiniment en ramenant, chaque fois qu'il expire, les choses à l'état initial, tant au point de vue mécanique qu'au point de vue de la chaleur, ou si, au contraire, le rétablissement apparent de l'état initial cache, à chaque période, une transformation intime, toujours dans le même sens.
Parmi les phénomènes qui s'opèrent dans le cycle (en supposant toujours qu'il s'agisse d'un système soumis à la loi de la conservation des forces vives), les uns sont accompagnés de production de
chaleur et par conséquent d'une diminution équivalente de l'énergie moléculaire (soit potentielle, soit correspondante aux forces vives de transfert); nous les appellerons positifs (dans le sens de l'entropie); les autres, que nous dirons négatifs, sont au contraire accompagnés d'un accroissement de l'énergie moléculaire et par conséquent d'une destruction équivalente d'énergie calorique.
Pour que le cycle arrivât à restituer complètement l'état initial, il faudrait évidemment qu'il y eût compensation exacte entre les phénomènes positifs et les phénomènes négatifs; mais toutes les fois qu'il y a un phénomène positif, c'est-à-dire une production de chaleur, nous voyons que celte chaleur se dissipe au moins en partie, avant d'être retransformée en travail. La différence des températures entre les parties les plus chaudes et les plus froides du système occasionne œtle dissipation qui s'effectue sans dépense d'énergie. Il s'ensuit que, si le cycle s'achève par une restitution apparente au point de vue mécanique, par exemple, il y aura eu un changement dans la distribution des températures, et ce changement, correspondant à la dispersion de la chaleur dans l'ensemble du système, sera, en fait, la conséquence d'un excès des phénomènes positifs sur les phénomènes négatifs, par suite d'un certain accroissement total de l'énergie calorique et d'une diminution équivalente de l'énergie moléculaire. Or ce résultat est définitivement gagné par l'entropie, car, pour rétablir la distribution de température primitive, il faudrait faire repasser de la chaleur de corps plus froids à des corps plus chauds, ce qui ne peut se faire que par transformation préalable de chaleur en travail, puis par retransformation de travail en chaleur, c'est-àdire par deux phénomènes, l'un positif, l'autre négatif, se compensant parfaitement.
Telle est la thèse; comme conséquences, à l'état limite auquel l'entropie doit le conduire, le système se conçoit comme arrivé à une température uniforme, ayant, les unes par rapport aux autres, ses parties en repos complet, et enfin, tant au point de vue chimique qu'au point de vue physique, condensé au maximum correspondant à la température finale, en sorte que l'énei potentielle soit, sinon nulle, au moins à son minimum. Comme d'ailleurs l'équilibre absolu des températures ne peut s'établir dans un temps fini, cet état limite ne doit jamais être atteint, et même, à mesure qu'elle progresse, L'entropie doit de plus en plus ralentir sa n arche.