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CHAPITRE VII. — HERACLITE d'ÉPHÈSE

En tout cas, aux négations de Zeller devrait être jointe une explication du mythe obscène, ainsi que la preuve qu'Heraclite ne pouvait s'élever à cette explication. Mais, tout au contraire, le mythe en question se prête au mieux à une interprétation vraiment conforme aux opinions de l'Ephésien.

Le feu solaire (Dionysos) est descendu dans les régions souterraines; alourdi par l'eau de la mer qu'il a traversée, il a perdu la mémoire et ne pourrait aller se rallumer pour briller de nouveau sur la voûte céleste, s'il ne rencontrait le feu qui subsiste dans le séjour de l'Hadès-Prosymnos ; ce feu, qui représente le résidu de» soleils précédents, ainsi que l'indique la mort du dieu symbolique, s'unit à lui et permet ainsi au nouveau soleil de reparaître à l'horizon du levant.

Mais, avant tout, la formule d'Heraclite : « Hadès est le même que Dionysos », frappe par son caractère égyptien. « Osiris est le même que Hor » en serait la traduction littérale et donnerait en même temps la même clef du symbole de la marche du soleil.

Que le mythe, si obscène qu'il soit, n'ait pas un autre sens au fond, on ne peut guère en douter. Quant à la cérémonie elle-même, Hérodote a sans doute raison de lui attribuer une origine égyptienne; elle a d'ailleurs très bien pu avoir, dans le principe, une tout autre signification, le mythe ayant été, après coup, forgé sur elle. En tout cas, transparente chez les Égyptiens, pour qui le caractère solaire des divinités est bien accusé, la légende était devenue absolument obscure chez les Grecs.

La question qui se pose est donc celle-ci : s'il n'est guère supposable qu'Heraclite ait deviné de lui-même le sens mystérieux caché sous le symbolisme obscène, a-t-il révélé un point d'une doctrine secrète qui se serait transmise en Grèce par les seuls initiés et qui aurait donné l'explication des rites orgiaques, ou bien a-t-il reconnu la vérité grâce au rapprochement de la religion égyptienne et de la religion hellène?

Qu'il y ait eu en Grèce, au fond des mystères, une doctrine secrète sérieuse, je considère, pour ma part, le fait comme absolument invraisemblable, et ma grande raison, c'est qu'en tout cas cette doctrine est restée inconnue ; les mystères ne se gardent que quand ils ne valent pas la peine d'être révélés; ceux de la francmaçonnerie en donnent une preuve suffisante.

Peut-on, en revanche, admettre qu'Heraclite ait eu de la religion égyptienne une connaissance plus ou moins approfondie? Évidem-

ment oui; depuis plue d'un siècle, l'Egypte était en relations suivies

avec l'Ionie; elle devait commencer à être connue. A une date toute récente, Hécatée avait longuement écrit sur l'antique pays en face duquel la Grèce devait reconnaître la jeunesse de ses traditions. L'Éphésien pouvait donc en avoir de seconde main une connaissance passablement étendue, et quel qu'ait été son éloignement pour la polymathie, il est très vraisemblable, étant donnés son caractère et sa situation, qu'il se sera particulièrement attaché à approfondir les croyances religieuses de l'Egypte.

Mais, s'il en est ainsi, l'influence égyptienne doit se faire sentir plus ou moins dans toute l'œuvre d'Heraclite et non pas seulement à propos d'une occasion singulière comme celle que nous avons rencontrée. C'est ce qu'il convient d'examiner maintenant.

A notre tour, nous connaissons mieux l'Egypte aujourd'hui depuis une époque relativement récente; c'est ce qui explique comment, avant Teichmùller, aucun historien de la philosophie n'a mis en lumière cette influence indirecte de l'Egypte sur Heraclite. Mais plus on approfondira désormais la question, moins il semblera, je crois, que cette influence puisse être exagérée, si toutefois on la borne à la doctrine; en ce qui concerne les mœurs, au contraire, Heraclite semble en effet rester foncièrement grec. Son mot : « Les morts sont à rejeter encore plus que le fumier (*), » peut indiquer notamment la répulsion qu'il devait éprouver pour les procédés d'embaumement.

7. Pour reconnaître l'influence égyptienne sur la doctrine d'Heraclite, il nous faut reprendre sommairement ses principales opinions, en essayant de les ramener à leurs sources probables.

Tout d'abord, en ce qui concerne l'unité fondamentale de la matière, Heraclite, ai-je dit, est d'accord avec les physiologues milésiens, comme il est en opposition avec le dualisme pythagorien. Or, la doctrine qu'il adopte est celle qui concorde avec la cosmogonie égyptienne; d'autre part, il abandonne la conception hellène d'Anaximandre sur le rôle de la révolution diurne et retourne à la cosmologie de Thaïes, c'est-à-dire à l'Egypte : la terre plate, entourée de l'Océan, d'où partent et où reviennent les barques, les bassins circulaires des astres. A la vérité, un élément, capital

(*) Toutefois la suite du fragment 53 parait se rapporter au conseil de l'abstenir <l<> viande, régime qu'Heraclite adopta vers la lin de sa vie et qui amena k'hydropisie dont il mourut.

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