CHAPITRE VII. — HERACLITE d'kPHKSE
lors de la conception originaire de ces barques, est désormais laissé de côté; elles ne naviguent plus sur une voûte liquide, les eaux d'en haut, mais flottent dans l'air ou au-dessus, dans l'éther, la lune au plus près de la terre, puis le soleil, enfin les planètes et les étoiles. Mais si c'est là l'ordre chaldéen, déjà adopté, avant Heraclite, par Anaximène et les pythagoriens, il s'était aussi très probablement introduit dans l'astronomie égyptienne, où la tradition grecque nous le montre dès Nécepsos (vu0 siècle av. J.-C).
La distinction du monde en supérieur et inférieur (Zeus et Hadès, fr. 12, 25, 35) est bien égyptienne, comme je l'ai indiqué à propos du mythe de Dionysos. Les thèses sur l'identité des contraires, dont ce mythe offre un exemple, reposent au fond sur l'unité de la substance et ne vont guère plus loin comme portée. Elles ne découlent nullement d'un principe logique et ne s'étendent point sur le domaine moral, malgré la forme paradoxale qu'elles affectent souvent. Ce ne sont point des antinomies, comme celles que soulèveront les Éléates; le plus souvent, elles se bornent à des jeux de mots ou ne font que contribuer à cette obscurité sibylline où se plaît Heraclite. Ce sont des énigmes que le caractère grec suffit à expliquer et qui n'ont point, à vrai dire, de valeur philosophique; mais on ne peut s'empêcher de leur comparer au moins les nombreuses identifications analogues dont sont remplis les hymnes égyptiens (*).
La théorie de la transformation de la matière sous ses divers états est trop vague pour que l'on puisse faire de pareils rapprochements; j'ai indiqué au reste en quoi elle paraissait offrir quelque originalité, en quoi au contraire elle était empruntée aux premiers Milésiens. Mais la question change de face quand Heraclite détermine la cause du processus du monde sous la forme matérielle à laquelle il attribue la prééminence : le feu qui se manifeste dans le dieu solaire, et qui, répandu dans toute la nature, subtil au plus haut degré, presque incorporel, possède à la fois l'intelligence et le pouvoir moteur, actionne et dirige toutes choses; le feu qui se plaît à se cacher sous les apparences les plus diverses, comme à manifester sa divine présence; qui se transforme de toutes façons, mais reste toujours le même au fond; c'est comme quand on y jette des parfums (fr. 87), chacun peut le nommer à sa fantaisie.
(4) Je prends au hasard un exemple dans un hymne au soleil Rà : « Enfant qui nais chaque jour, vieillard qui parcours l'éternité. » (Maspéro, Hist. anc. des peuples de l'Orient, p. 36.)
Ce dieu universel qu'on adore sotts mille <4 mille formes, est certes bien plus voisin de Phtah, le roi suprême de Memphis, « qui accomplit toutes choses avec art et vérité » (Jamblique, De myst., VIII, 3), que du boiteux Héphaistos des Grecs. Les métaphores d'occultation, mort, sommeil, extinction et celles opposées d'apparition, vie, réveil, etc., que prodigue Heraclite pour caractériser les phénomènes contraires et qui correspondent chez lui aux concepls aristotéliques de puissance et d'acte, se retrouvent également à chaque page du Livre des Morts, à chaque ligne des hymnes de l'Egypte.
8. Le flux perpétuel des choses est la conséquence inéluctable du principe de l'unité de la matière; Heraclite n'a pas inventé ce dogme, il n'a fait que le développer en le défendant contre Xénophane. Il n'y a dès lors rien d'étonnant qu'on le retrouve, soit en Egypte, soit dans la bouche de l'Éphésien. Mais l'image de la guerre éternelle et nécessaire pour l'harmonie du monde, qui constitue chez Heraclite une formule beaucoup moins attendue (fr. 37, 38, 39), semble venir des bords du Nil, où Hor renouvelle sans cesse la lutte contre Set, toujours vaincu, jamais anéanti.
Le célèbre fragment 44, dont Lucien fournit la forme la plus complète : « L'Éternel est un enfant jouant, manœuvrant des pions, en hostilité, » n'a reçu des anciens (Philon, Plutarqué) qu'une explication insoutenable, attribuant au Logos, au seul être sage suivant Heraclite, le caprice de faire et défaire au hasard. Zeller se satisfait à tort de cette explication qui, des trois mots ~aTç, xafÇwv, ttsttsûwv, néglige complètement le dernier. Teichmuller a résolu l'énigme d'une façon beaucoup plus plausible. L'enfant est Harpechrond, le soleil à son lever; ^a(Ço)v vient par un jeu de mots qu'appelle wotîç; ttstteuiùv détermine l'occupation. Le jeu que joue cet enfant est un jeu de combinaisons intelligentes et nullement de hasard, analogue à notre jeu de dames et d'ailleurs emprunté par les Grecs aux Égyptiens. Ce jeu est là le symbole de la guerre que mène sans fin le feu toujours vivant contre la matière ténébreuse sortie de son sein.
Ame du monde, le feu anime chaque homme en particulier et Heraclite donne même à la psyché le synonyme d'aj-pq, comme si elle était susceptible de devenir lumineuse. On dirait qu'il traduit l'égyptien UIh>h (intelligence) dont le sens primitif est « brillant ». D'ailleurs, suivant les croyances égyptiennes, l'intelligence, avant