‹ Pour L'histoire Du Problème De L'Amour Au Moyen ÂgeChapitre 2 sur 18 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Ce qu'on appelle iei le ,problème de l'amour“ pourrait, en termes abstraits, se formuler ainsi: Un amour qui ne soit pas égoiste est-il possible? Et, s'il est possible, quel est le rapport de ce pur amour d'autrui à l’amour de soi, qui semble être le fond de toutes les tendances naturelles? Le problème de l'amour est donc analogue à celui de la connaissance; d'un côté, l’on se demande si et comment l'être peut avoir conscience de ce qui n'est pas lui-même; de l’autre, si et comment l'appétit d'un être peut tendre à ce qui n'est pas son bien propre; de part et d'autre, une réponse affirmative semble de plus en plus difficile quand on approfondit davantage et la notion de conscience et la notion d'appétit.

Au Moyen Age, le problème de l'amour se posait principalement sous la forme suivante: Ufrum homo naturaliter diligat Deum plus quam semetipsum?1) La Scolastique n'aurait pu, ce semble, concentrer la question dans une formule plus heureuse, parce qu'aucune n'eût été tout à la fois aussi concrète et aussi profonde. Pour ces hommes, Dieu était, par excellence, l'Etre réel, personnel, vivant; la question de son amour était incessamment pressante et actuelle. De plus, ce Dieu, objet de l'amour vertueux commandé aux créatures libres, était en même temps l’auteur des appétits naturels, et la seule fin dernière, réunissant en soi la totalité du Bien: si donc la conciliation de l'amour propre et du pur amour d'autrui était possible, il semble que c'est: dans l'amour de Dieu qu'on devait la trouver, et que l'analyse de cet amour donnerait aussi les principes qui permettraient de juger des autres affections ,désintéressées“.

1) Voir à l'appendice I les références des premiers scolastiques.

2 Problème de l'amour.

On le voit facilement, d’ailleurs: l'unanimité à proclamer que Dieu seul est la fin qui béatifie l'homme laissait subsister le problème de l'amour. Tous pensaient que la meilleure facon, pour l'homme, de s'aimer soi-même, c'est de se livrer tout entier à l'amour de Dieu. Mais d'affirmer, pour la vie éternelle, la convergence réelle des deux amours (amour du bonheur personnel; amour pur, de bienveillance, d'amitié), ce n'était point résoudre cette question spéculative: les deux espèces d'amour sont-elles irréductibles, ou peut-on les ramener à un principe commun? J'ajoute, pour délimiter la question telle qu'elle se posait alors, qu'on était encore unanime à exclure une des réponses les plus radicales au problème, celle qui aurait consisté à faire de l'amour de Dieu, purement et simplement, un moyen par rapport à l'amour de soi. La tradition disait trop haut qu'il faut aimer Dieu pour lui-même, et plus que soi-même !); si un tel amour était commandé, il était donc possible, et nul scolastique n'eût songé à le nier. Voila précisément ce qui rendait difficile la position de ceux qui, disciples d'Augustin ou d'Aristote, définissaient la volonté de l'homme par l'appétit du bonheur: il leur fallait concilier avec ce premier principe la possibilité d'un amour de Dieu tel, que l'homme fût prêt à sacrifier à cet Etre distinct de lui tous ses biens du corps et de l'esprit, et son bonheur même ?).

1) Il suffit de renvoyer au fameux chapitre de S. Augustin sur les fruenda et les utenda; cette distinction, comme on sait, a fourni au Maitre des Sentences le début et la division de son ouvrage. Remarquer spécialement l'affirmation: ,sed nec se ipso quisquam frui debet, si liquido advertas; quia nec se ipsum diligere, sed propter illum quo fruendum est , .“ (Aug. De doctrina christiana 1. 1 ce. 22 n. 21. PL. 84. 26). Un texte souvent cité est aussi celui du Pseudo-Prosper (Julianus Pomerius, De vita contemplativa, e. 25. PL. 39, 508): ,si vero propter illa quae praestat amatur, non utique gratis amatur: quia iam illud propter quod diligitur, ei, quod dictu quoque nefas est, antefertur, *

‘) F'amour de Dieu, tel que le présentait le christianisme, impliquait nécessairement un certain mépris de soi, un renoncement à soi-même, Cette habitude de la pensée ‘chrétienne amena plusieurs écrivains à considérer le sacrifice et la souffrance comme des éléments essentiels de tout amour (v. 2me partie, ch.@2). Pour ceux qui voulaient concilier l'amour de Dieu et l'amour de soi, tant qu'il ne s'agissait que du sacrifice des biens temporels et de la mortification des appétits mauvais, la tâche n'était pas fort difficile. Quant à l'idée d’un sacrifice possible des biens spirituels, elle ne s'est pas posée au Moyen Age aussi nette-

Préface. »

En présence du problème ainsi défini, deux conceptions de l'amour se partagent les esprits au Moyen Age; on peut les appeler la conception physique et la conception extatique. Physique, cela va de soi, ne signifie pas ici corporel: les partisans les plus décidés de cette manière de voir ne regardent l'amour sensible que comme uu reflet, une faible image de l'amour spirituel. Physique signifie naturel, et sert ici à désigner la doctrine de ceux qui fondent tous les amours réels ou possibles sur la nécessaire propension qu'ont les êtres de la nature à rechercher leur propre bien. Pour ces auteurs, il y a entre l'amour de Dieu et l'amour de soi une identité foncière, quoique secrète, qui en fait la double expression d'un même appétit, le plus profond et le plus naturel de tous, ou, pour mieux dire, le seul naturel. Cette manière de voir est celle, par exemple, de Hugues de S. Victor dans son traité de Sacramentis; c'est celle de S. Bernard dans le de Diligendo Deo; elle trouve un appui très ferme dans les doctrines néo-platoniciennes du Pseudo-Denys. Elle fut, enfin, précisée et systématisée par S. Thomas. C'est S. Thomas, s'inspirant d'Aristote, qui en dégage le principe fondamental, en montrant que l'unité (plutôt que léndividualité) est la raison d'être, la mesure et l'idéal de l'amour; il rétablit, du même coup, la continuité parfaite entre l'amour de convoitise et l'amour d'amitié. — La conception physique pourrait encore s'appeler la conception gréco-thomiste.

La conception extalique, au contraire, est d'autant plus accusée chez un auteur, quil prend plus de soin de couper toutes les attaches qui semblent unir l'amour d'autrui aux inelinations égoistes: l'amour, pour les tenants de cette école, est d'autant plus parfait, d'autant plus amour, qu'il met plus com-

ment que plus tard. Cependant, la plus fameuse de ces ,suppositions impossibles“ qu'on diseuta au temps du Quiétisme, celle qui consiste à offrir à Dieu le sacrifice de sa béatitude personnelle, ne pouvait être complètement ignore. Elle était, en effet, suggérée par deux passages de la Bible: (Exode, 32, 81. »Aut dimitte eis hanc noxam, aut dele me de libro tuo, quem scripsisti.“ Rom. 9.3. ,Optabam . . ego anathema esse a Christo pro fratribus meis“), On conçoit qu'il pût sembler difficile de concilier les expressions de Moïse et de S. Paul avec la doctrine classique de la béatitude.

plètement le sujet ,hors de lui-même 1). Il s'ensuit que l'amour parfait et vraiment digne de ce nom requiert une réelle dualité de termes: le type du véritable amour nest plus, comme pour les auteurs précédents, celui que tout être de la nature se porte nécessairement à lui-même. L'amour est tout à la fois extrèmement violent et extrêmement libre: libre, parce qu'on ne saurait lui trouver d'autre raison que lui-même, indépendant quil est des appétits naturels; violent, parce qu'il va à l'encontre de ces appétits, qu'il les tyrannise, qu'il semble ne pouvoir être assouvi que par la destruction du sujet qui aime, par son absorption dans l'objet aimé. Etant tel, il na pas d'autre but que luimême, on lui sacrifie tout dans l'homme, jusqu'au bonheur et jusqu'à la raison. La conception extatique de l'amour a été exposée avec infiniment d'art, de ferveur et de subtilité par quelques-uns de ces mystiques éperdument dialecticiens qui sont les figures les plus originales du XII® siècle; on la rencontre à Saint-Victor, dans l'ordre de Citeaux, dans l'école d'Abélard, et les traces en sont reconnaissables dans la scolastique des Franciscains.

Les textes que nous citerons et les connexions logiques que nous essaierons de faire ressortir suffisent, croyons-nous, à légitimer notre classement des théories médiévales de l'amour. Il est clair, d'ailleurs, que cette division en deux groupes, ou selon deux directions, ne doit pas être considérée comme correspondant à une séparation absolue. C'est une distinction vraie dans l'ensemble, et qui peut guider utilement dans l'étude des pensées individuelles, nuancées à l'infini. Il y a plus: l'on trouvera les mêmes auteurs (Hugues et S. Bernard par exemple), cités successivement comme partisans de la conception physique et de la conception exfatique. Un pareil procédé est nécessaire lorsqu'on étudie l'histoire des idées au XII siècle. En ce temps où la spéculation est encore toute scolaire, les concepts définis sont facilement en désaccord avec les intuitions profondes. Ces in-

) C'est en ce sens qne le Pseudo-Aréopagite déclare l'amour ,extatique“ (Noms divins ©. 4 n, 13. PG. 8. 712). L'expression était, d’ailleurs, acceptée par les écrivains de toutes les écoles; son auteur lui-même conçoit en réalité l'amour à la façon des néo-platoniciens (v. p 33).

Préface. ÿ)

tuitions, absentes des traités systématiques qu'on ébauche, s'expriment en formules vigoureuses dans les sermons, les méditations, les confessions, les effusions lyriques si nombreuses que ce siècle nous à léguées. Mais l'historien en retrouve la trace dans les systèmes élaborés plus tard; c'est donc son droit de les rechercher dans ces poèmes en prose passionnée, où elles préexistaient seulement peut-être à l'état métaphorique et sentimental: seul, l'obscur travail psychologique des contemplatifs peut expliquer, (puisque seul il l'a rendu possible,) le conflit d'idées claires qui suivra !).

Ici d'ailleurs l'on n'a pas eu l'ambition d'écrire une histoire de deux conceptions de l'amour, même pour ce qui concerne les XII et XIIIe siècles, période à laquelle le présent travail est restreint. On a simplement voulu rassembler quelques matériaux pour ceux que tenterait une pareille étude, et éclairer, en certains points, les secrètes relations logiques qui ont fait s'attirer ou se repousser les idées. Les résultats de nos recherches ont été répartis sous deux chefs.

La première partie est consacrée à la conception physique. On sy propose surtout de inettre nettement en relief ce qu'a d'original la solution de S. Thomas. ‘C'est pourquoi, après de

1) Si l'on voulait, par exemple, écrire une Philosophie de S. Bernard, cette étude se diviserait naturellement en deux parties: Philosophie explicite et Philosophie implicite. La première serait courte, sèche, et, en somme, de peu d'intérêt. C'est la seconde qui permettrait d'assigner à S. Bernard sa vraie place dans l'histoire de la pensée chrétienne, en dégageant son apport original. Nous citons plus loin plusieurs passages des Sermons su les Cantiques: V'exaltation oratoire de ces morceaux est précisément ce qui permet à la métaphy. sique latente dans la vie intérieure de l’auteur, de s’y traduire en formules d’une précision inespérée. Ces sermons ont toute la liberté d'une effusion solitaire, tandis que la présence d'un auditoire stimule la hardiesse de l'expression: aussi le transmis, le convenu, le traditionnel tombe, dans la mesure où il n’est pas incorporé; l’homme parle comme il sent. — C’est un travail difficile et délicat, sans donte, d'extraire une ,métaphysique“ de tout ce lyrisme, mais c'est un travail nécessaire à l’histoire des idées, Ainsi, pour prendre un exemple dans les conceptions systématiques du siècle suivant, l’idée de la possession réelle par amour, si parfaitement étrangère à l'antiquité, et qui joue un si grand rôle dans les théories franciscaines de la volonté, n'a pu être préparée que par l'usage constant de certaines métaphores au XIIC siècle (v. 2me partie, ch. 4). È

6 Problème de l'amour, Préface,

courtes observations sur les éléments de cette solution, dans l'Antiquité et au Moyen Age, l'on examine les ébauches de la conception physique qu'ont données, au XII° siècle, Hugues de S. Victor et S. Bernard. On comprend mieux, après cet examen, le rôle des nouveaux principes, pris d'Aristote, qui ont permis à S. Thomas de concevoir un amour en continuité avec l'amourpropre, et, malgré cela, vraiment désintéressé.

Dans la seconde partie, l'on fait ressortir, à l'aide de textes qui ont paru particulièrement significatifs, les principaux caractères de la conception .extatique“ de l'amour, et l'on en rapproche certaines spéculations systématiques qui dans le domaine philosophique ou théologique, en sont issues.

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