PRÉFACE
La brochure dont nous livrons la traJiiclion
au public a été un véritable événement; jamais ce mot ne fut plus juste*
11 paraîtra naturel qu'elle ait produit une sensation extraordinaire, si Ton envisage la qualité de l'auteur, l'actualité du sujet, l'à-propos et le grand sens de la solution formulée.
L'auteur appartient à la Compagnie de Jésus ; non-seulement c'est un prêtre irréprochable et
parfaitement chrétien dans ses mœurs et dans sa vie; mais il jouit d*une réputation européenne de science et de talent.
Il a élé pendant dix ans et plus le théologien en titre ei l'organe officiel de la Gourde Rome.
Quand il s'est agi d'exposer et de placer dans leur jour les arguments sur lesquels repose le dogme de Tlmmaculée-Conceplion, c'est à l'érudition et à la dialectique du P. Passaglia que le Pontife Suprême a fait appel.
Quand, peu de temps après, il fallut répliquer aux objections et aux difticultés soulevées par la proclamation de ce dogme, jugée par quelquesuns illégale, c'est encore au P. Passaglia qu'échut la mission de parler au nom de l'Église catholique mise en cause. .
A tant de titres qui commandent l'attention et le respect, le P. Passaglia en joint un autre qui n'est pas d'une autorité moindre. Le P. Passaglia
a été le conseiller inlime de S. S. Pie IX ; il a possédé sa confiance ; il a été admis dans les secrets de sa pensée et de son cœur ; il en a reçu des marques multipliées et' précieuses d'amitié.
Si donc, dans le conflit malheureux qui s'est élevé entre la Papauté et Tindépendance de Tltalie, la voix d'un tel homme pouvait être suspecte, ce serait à coup sûr de partialité en faveur de la cour de Rome.
Sans dépouiller la vénération, ni la reconnaissance, ni la fidélité, le regard ardemment, uniquement fixé sur ce qui est son devoir, l'âme émue des épreuves de l'Église et des épreuves de la patrie italienne, le P. Passaglia a exprimé ses sentiments de citoyen et de catholique avec un noble dédain des péiils de toute sorte auxquels sa franchise l'exposait.
Il a vu que, par suite d'une ignorance monstrueuse et d'une superstition vraiment païenne,
ce nom de pouvoir temporel avait dans certaines âmes le crédit d'un dogme. Saisi d'une trop juste terreur, il a eu le courage de dire tout haut à ces ignorants, à ces superstitieux : <r Vos illusions perdent TÉglise ! >
Non, le pouvoir temporel n'est pas un dogme ! En tout cas, ce dogme ne figure point dans le Credo, qui renferme tout ce que nous devons croire et professer; en tout cas, ce dogme n'a été ni connu ni pressenti de la docte et sainte antiquité chrétienne, de l'Église naissante, des âges de l'intégrité évangélique \
La Papauté a été militante et triomphante, elle a été associée aux épreuves et aux conquêtes des apôtres, elle les a continuées et agrandies, elle a fait asseoir sur le trône des Césars la foi du Christ, elle l'a imposée aux barbares et propagée aux extrémités du monde, alors qu'elle était indigente et dénuée, alors qu'elle vivait de rares
aumônes et des dons «ponlanés delà Providence.
C'est dans cette période d'abaissement et de misère, selon le monde, que la Papauté a jeté le plus vif et le plus pur éclat ; c'est dans cette période qu'elle a eu l'étonnante gloire de compter presque autant de saints que de pontifes.
Si à l'Église de ce temps on avait osé dire : « Il viendra un jour où le Pape sera roi, car il « ne saurait avoir d'indépendance qu'à cette con- « diiion, D l'Église entière aurait poussé un cri d'horreur et tenu pour impie une telle parole.
La marche du temps modifia ces idées et cet état de choses.
On Fa remarqué mainte fois ; un journal le répétait récemment, et cette considération est devenue aujourd'hui un lien commun sur lequel nous rougirions d'insister. La Papauté est apparue pauvre dans le monde, parce qu'elle apparaissait au milieu d'une société opulente, et que cette pau-
vreté était un efficace moyen de persuader et de séduire les âmes.
Il était nécessaire que la Papauté devînt riche, lorsque, dans la décadence romaine, la société fut appauvrie, afin qu^elle pût agir par la charité sur des générations en proie à la misère et souffrant de la faim.
Il était nécessaire que la Papauté fût reine dans le moyen âge, parce que ces temps de Violence et de brutalité étaient sensibles à l'appareil de la force et au prestige de la Majesté Royale.
Les transformations temporelles de la Papauté ont toujours été dans un rapport étroit avec l'esprit et les besoins du siècle ; c'est là une loi visiblement marquée dans l'histoire.
Une conclusion inévitable en découle, c'est que, si notre siècle réclame de la Papauté une transformation nouvelle, la Papauté commet une faute et ment à son passé en y résistant.
Par malheur on se trouve aujourd'hui devant un obstacle peu prévu. Par suite de l'équivoque que nous signalions plus haut, quelques intelligences, sans se douter qu'elles cessaient ainsi d'être chrétiennes, en sont venues à mettre le pouvoir temporel au rang des dogmes. Or, le pouvoir temporel est un simple accident , une façon d'être extérieure et contingente. Le pouvoir temporel est né, il s'est accru ; il peut décroître, il peut finir. Il a passé par toutes les vicissitudes auxquelles sont soumises les choses de la terre, sans que ces changements aient diminué ou augmenté l'autorité spirituelle du Pontife Suprême.
Les papes qui ont été des rois puissants n'avaient pas un degré de plus de force, de vertu, de validité spirituelle, que les Papes qui ont été faibles, exilés, emprisonnés, à la merci de leurs voisins ou de leurs sujets.
Un autre point avéré est celui-ci : Le pape, en sa qualité de souverain temporel, a toujours été traité comme un souverain quelconque par les princes les plus sincèrement chrétiens.
Certes, s'il fut jamais un roi animé d'un fervent esprit de catholicisme, c'a été Louis XIV assurément, le révocateur de Tédit de Nantes, l'auteur des dragonnades, le bourreau de Port- Royal, le pénitent du Père Lachaise, le complaisant et servile époux de la dévote Maintenon ; eh bien, à l'occasion d'un simple différend diplomatique, Louis XIV mit sous le séquestre le Comtat-Venaissin qui appartenait au Pape; il attenta à la souveraineté temporelle du Pape sans plus de souci, sans plus de remords, que s'il avait été question de l'empereur d'Allemagne, du duc de Savoie ou du prince d'Orange.
Remarquons en outre que le pouvoir temporel, qui n'est pas de droit imprescriptible et sacré,