PRÉFACE DE L'AUTEUR
Un caractère spécial de la vérité, c'est que, douée d'une vertu naturelle qui frappe les esprits et exerce sur eux une vive attraction, elle n'a pas besoin d'être vaillamment défendue, mais sincèrement exposée. Toutefois je ne sais par quel malheureux renversement d'idées il arrive fréquemment que, non-seulement les hommes vulgaires, maïs encore les esprits cultivés, au lieu de tourner leur intelligence vers les rayons de la vérité et d'étudier soigneusement
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uae question, s'inquiètent plutôt de l'origine de l'écrivain, de son autorité et de son rang dans la société civile et ecclésiastique. On donne tant d'importance à ces apparences vagues et trompeuses, qu'on a l'habitude de juger par elles de la bonté d'une cause, et si elles manquent tout à fait, si l'écrivain n'a qu'une médiocre renommée, on espère peu du succès de la cause et du triomphe de la vérité. On subit l'empire de l'autorité plutôt que celui de la science, on rend hommage aux grands noms plutôt qu'à l'éclat des faits et à l'évidence des arguments. On tombe ainsi dans ce vice qu'une phrase de l'Écriture appelle acceptation de personnes^ d'où il suit que si beaucoup obtiennent la célébrité, beaucoup, au contraire, la méritent.
Mais de même que l'art du médecin consiste à administrer des remèdes selon le tempérament et les autres conditions du malade, de même l'écrivain ayant en vue T utilité publique, est obligé, non de
servir l'erreur, raaîs de suppléer à Fincapacité des
lecteurs, afln que l'entreprise ne reste pas inachevée, ni que les fatigues éprouvées ne soient pas infructueuses.
C'est pourquoi saint Paul, bien que très-certain de la vérité de la doctrine qu'il annonçait, sachant bien que son Évangile n'était pas (aux Gai. , i , 11-13) « selon l'homme, ni reçu d'aucun homme, f mais une révélation de Jésus-Christ , » ne crut pas cependant en dehors de son ministère et de la dignité apostolique, de donner de l'autorité à ses enseignements par ces paroles (II aux Corint., xr, 21-23) : c( Quoi qu'un homme puisse oser (je parle <c comme un fou), je l'ose aussi. Sont-ils Hébreux? c moi aussi; sont-ils de la race d'Abraham? moi « aussi ; sont-ils ministres du Christ? je le suis en- « core plus, d Et ailleurs (id. xii, 1) : « S'il faut « se gloriûer (ce n'est pas certes convenable), je ^ rapporterai mes visions et les révélations du Sei-
« gneur. » Après avoir touché ce sujet en maître prudent, l'apôtre conclut par ces mots (id. v, H) : c Je suis devenu fou, vous m'y avez forcé. j>
Quelques-uns nous demanderont sans doute à quoi tendent ces paroles, quel but nous voulons atteindre par cet exorde. Nous répondrons franchement : C'est que l'appel que nous faisons aux évoques catholiques ne soit pas dédaigné à cause de l'obscurité et de l'indignité de son auteur; c'est que de faux jugements ne nous attribuent pas ce qui est loin de nos intentions, ne nous fassent pas accuser de témérité et condamner. Nous protestons donc publiquement et solennellement que nous sommes purs et sincères catholiques; que nous n'avons rien tant à cœur que l'intégrité du symbole catholique et de la discipline catholique ; que, jaloux de conserver rigoureusement (ir, à Tim., i, 13) « la forme des <r paroles saines, » rien n'est pour nous plus sacré et plus agréable que de nous écrier avec l'apôtre
(aux Gai. , i, 8) : « Un ange du ciel vous enseigne-
€ raît-îl autre chose que ce que je vous ai enseigné, a qu'il soit anathème ! i> Nous sommes donc bien éloignés de ceux que saint Pierre (Il de Pierre, ii, IC) appelle a ignorants; changeants, dénaturant les Écritures pour leur propre perdition, » et dont saint Athanase, évêque d'Alexandrie, dans son deuxième discours contre les Ariens, écrit que leur esprit est disposé de telle façon a qu'après avoir constitué dans c< leur propre cœur l'impiété comme une loi, ils a corrompent par. elle tous les oracles divins. »
La règle de nos pensées , de nos paroles, de nos écrits, n'est donc pas ambiguë, mais fixe ; non variable, mais constante ; non humaine, mais humaine et divine ; car nous sommes fermement convaincus que le Christ, répandant ses dons parmi les hommes, a placé dans l'Église « les pasteurs et docteurs pour «c le perfectionnement, des saints dans l'œuvre du « ministère, dans l'édification du corps du Christ ; *
nous tenons également pour certain que l'Église est « la colonne et le firmament de la vérité, » et que, contre l'Église et en dehors de l'Église, on ne peut ni posséder ni conserver la vérité complète et la charité féconde.
Ayant ainsi fait clairement notre profession de foi, nous prions le lecteur de ne pas oublier que nous appartenons encore (I, Pierre, ii, 9) <r à la race d'élite, au royal sacerdoce, à la nation sainte, au peuple choisi pour prêcher les vertus de celui qui nous appela des ténèbres à la lumière ; » et qu'à nous aussi (I, Jean, m, 20-27) « qui avons l'onction a: sainte et connaissons toute chose j> et qui (Jean, VI, 45) « sommes disciples de Dieu, ^ il appartient, il est permis de dire modestement notre opinion sur les questions religieuses qui ne sont pas encore résolues.
Nous savons parfaitement qu'il y a la distance du ciel à la terre entre le sacerdoce dont nous sommes
revêtus comme chrétiens et catholiques, et celui que le concile de Trente décrète (xxiii, can. 6) : « Il y a dans l'Église catholique une hiérarchie d'institution divine, qui se compose d' évoques, de prêtres et de ministres. » Nous connaissons ce qu'Optât enseigne dans le deuxième livre du schisme donatiste : c Les membres de l'Église sont les évêques, les prêtres, les diacres, les ministres et la foule des fidèles. » Nous n'ignorons pas ce que le même écrivain, s'éleyant contre les donatistes, ajoute : « L'Église étant divisée en quatre classes, évêques, prêtres, diacres et fidèles, vous ne voulez pas pardonner à une seule. D Enfin, nous n'oublions pas la distance solennelle et dogmatique qui sépare les laïques du clergé et met celui-ci au-dessus de ceux-là.
Mais, en connaissant tout cela, nous n'en avons pas moins devant les yeux les paroles de Tertullîen au chapitre VII de F Exhortation à la chasteté: c Estce que les laïques ne sont pas des prêtres aussi? Il
-- n — est écrit que le Christ a fait également de nous et des prêtres un royaume pour Dieu, son père. La différence entre le clergé et la foule des fidèles a été établie par l'autorité de FÉglise et la sainteté d'une réunion sacerdotale. Par suite, là oii il n'y a pas de réunion de l'ordre ecclésiastique, tu offres, tu baptises, tu es prêtre à toi seul. Mais là oh il y a trois fidèles, quoique laïques, là est l'Église. >
Ensuite de quoi il serait aisé de prouver par plus d un exemple de l'histoire ecclésiastique, que même les laïques catholiques se sont fréquemment prêtés à l'éclaircissement et à la solution des questions religieuses.
Ajoutons que nous sommes tenus à plus de piété, parce que nous avons été élevés au second ordre de la hiérarchie divinement instituée et que nous servons depuis longtemps l'Église , notre mère , dans les rangs du clergé. Or, qui ne se rappelle ces paroles de saint Jérôme dans le commentaire
du chapitre premier de l'Épîtrc de sainl Paul à Titus : c Le prêtre et l'évêque sont donc la même chose. Avant qu'un instinct diabolique établît des partis dans la religion et qu'on dit dans le peuple : Je suis de Paul, moi d'Apollon, moi de Céphas ; les Églises étaient gouvernées par le conseil commun des prêtres. Quand ensuite chacun considéra comme siens, non du Christ, ceux qu'il avait baptisés, il fut décrété par tout le monde qu'un seul prêtre choisi commanderait aux autres, et qu'on lui confierait le soin de toute une Église, éloignant ainsi les germes des schismes, i^ Qui ne sait ce que le même docteur ajoute à l'occasion des paroles de saint Pierre, qui s'appelle (I. Pierre v, 1) « prêtre parmi les autres » et adresse aux évoques l'exhortation suivante : u Paissez le troupeau du Seigneur qui est en tous; j» — « nous avons dit cela (c'est le saint docteur qui parle) pour démontrer qu'anciennement les prêtres et les évêques étaient une seule et même
chose, jusqu'à ce que peu à peu, pour arracher les germes des dissensions, toute la sollicitude fût déférée à un seul. De même, par conséquent, que les prêtres savent que l'usage de l'Église les a subordonnés à un des leurs, de même les évêques doivent savoir qu'ils sont au-dessus des prêtres , moins par une disposition divine que par l'effet d'un usage. » saint Jérôme, écrivant à Océan, continue ainsi : « Chez les anciens, les évêques et les prêtres furent une même chose ; le pf emier de ces noms indique une dignité, l'autre un honneur. »
A ces opinions si claires et si répétées de saint Jérôme, répondent les enseignements d'autres écrivains ecclésiastiques grecs et latins : d'Ambroise, de Primase, d'Isidore, d'Hervaeus, de Théodore, d'Ecumène, de Théophilacte, et principalement de Jean Ghrysostôme, qui s'exprime ainsi dans sa première homélie sur l'épître de saint Paul aux Philippîens : « Autrefois les prêtres s'appelaient évêques et
diacres du Christ, et les évoques s'appelaient prêtres. Même aujourd'hui, beaucoup d'évêques écri^ vent à leur collègue prêtre, à leur collègue diacre. » Dans la onzièoie homélie sur la première épître de saint Paul à Timothée, où, après avoir donné des conseils aux évêques sans mentionner les prêtres, saint Paul passe immédiatement aux diacres, le saint docteur fait observer que les prêtres ne sont pas nommés, parce qu'ils font corps commun avec les évêques, « ceux-ci ne leur étant supérieurs que par l'imposition des mains, i»
Cette affinité intime entre le corps des prêtres et l'épiscopat ne détruit pas la distinction des ordres biérarcliiques , comme l'ont prétendu les anciens ariens et les modernes puritains ; elle ne diminue pas davantage la prééminence des évêques sur les prêtres, prééminence dont personne n'a parlé si souvent, si lumineusement et avec tant d'autorité que le martyr saint Ignace dans ses lettres ; toutefois deux vérités
restent solidement démontrées : d'abord (I, à Tim. , V, 17), que c les prêtres qui dirigent les autres doi- <c vent être réputés doublement dignes d'honneur, a surtout ceux qui portent le fardeau de la parole « et de l'enseignement ; » en second lieu, que les prêtres subordonnés aux évêques , partagent avec les évêques le droit de défendre la religion, d'éclairer la vérité de l'Evangile si elle est obscurcie, et d'en exposer le sens s'il est altéré.
N'était-ce pas un prêtre que saint Justin, l'éloquent auteur des Apologies chrétiennes? N'était-ce pas un prêtre que Tertullien, le vengeur et le défenseur de la cause catholique, avant de tomber dans les erreurs montanistes? N'était-ce pas un prêtre que saint Clément d'Alexandrie, le savant dépositaire des traditions chrétiennes? Et Adamance, la merveille du monde chrétien ? Et saint Jérôme qui, tirant la lumière du soleil de l'Église, la réfléchit avec tant d'éclat dans le sein de l'Église? N'étaient-ce pas
des prêtres, toujours restés au deuxième degré de la biérarchie, qu'un Gassiodore, un Alcuin, un Pierre de Blaye, un Bernard, un Alexandre d'Aiès, nu Thomas d'Aquin, un Jean Scot, un François Suarcz, et tant d'autres dont les travaux et les études ont si hautement servi la cause catholique? Les exemples sont innombrables ; mais il est inutile d'eu donner d'autres, tant la chose est évidente.
Que les évêques soient donc ceux à qui se rapporte l'oracle du Sauveur (Mathieu, xxviii, 18) « Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur <i la terre. Allez , enseignez à toutes les nations. » Que les évêques soient ceux que, préférablenient aux autres et sur les autres, le Christ a investis de sa céleste mission en disant (Jean, xx, 21) : « Comme (T mon Père m'a envoyé, je vous envoie. j> Que les évêques soient ceux que saint Paul avait surtout en vue par ces paroles (Actes, xx, 28) : « Soyez attentifs
c sur vons-mêmes et sur tout le troupeau; TEsprit- <r Saint vous a institués évoques pour conduire TÉ- « glise de Dieu, acquise au prix du sang du c( Christ. >
Que lesévêques soient ceux à qui l'apôtre s'adresse spécialement quand il dit (II, à Tira. , iv, 2) : « Prêche <r la parole, insiste opportunément, importunément, <r blâme, supplie, reprends avec toute patience et « foi. » Que les évoques soient ceux qui sont appelés « particulièrement (id. ii, 16-17) les hommes de « Dieu, » lesquels doivent être aptes « à prêcher, « à reprendre, à corriger, à enseigner dans la jusce tice, » et quî^ élevés « au sommet du sacerdoce,» comme dit Innocent P^, ont une chaire dans l'Église et de cette chaire annoncent l'Évangile de paix. Enfin, que l'évoque des évêques , le Pontife romain , soit celui à qui se rapportent particulièrement les paroles du Seigneur (Mathieu, xvi, 18; coll. Luc, xxii, 32, Jean xxi, 17-18) : « Sur cette pierre, je bâtirai mon
« Église , confirme tes frères et dirige mon trou- « peau. »
Ou ne pourrait, par conséquent, faire un crime à un prêtre catholique, si, en montrant le respect voulu à l'égard du premier ordre de la hiérarchie dont le Pontife romain est le suprême modérateur, il s'efforce d'écarter les difficultés survenues en matière religieuse, ou si, des discordes venant par malheur à se produire, il cherche à les apaiser et à ramener la paix.
Les paroles ci-après de Salvien de Marseille, au livre II de son ouvrage, ne doivent jamais s'effacer de notre esprit : « Rien n'est si honteux que de se prévaloir d'un rang élevé et d'être méprisable par la bassesse de caractère. Qu'est-ce que la prééminence sans la supériorité des mérites, sinon un titre sans la personne ? Qu'est-ce que la dignité chez l'indigne, sinon un ornement dans la fange? Tous ceux qui occupent un poste plus élevé sur les marches de
Tautel doivent donc être supérieurs par le mérite
autant que par le rang. >
El comme nous sommes peu élevés de rang et encore moins de mérite, nous adressons d'humbles et ferventes prières aux évêques, que nous vénérons comme des pères et à qui nous obéissons comme à nos maîtres et supérieurs, afin que, s'ils jettent les yeux sur ces lignes écrites par nous pour la défense de la cause ilalienne, ils n'oublient pas ce que Philippe , abbé de Bonne-Espérance , note sagement dans sa cinquième lettre : a Bien qu'il y ait quelque chose qui, considéré en soi, mérite censure, toutefois, si je ne me trompe, on peut l'excuser en considérant les précédents et les conséquences : pour condamner un livre quelconque, il ne faut pas examiner rigoureusement une ou plusieurs propositions, mais voir l'ensemble de l'ouvrage. En effet, on ne peut jamais tout énoncer simultanément, et il y a beaucoup de points qui, pris isolément, peuvent être
contestés avec raisoa; mais quand on considère Tensemblc, ce qui semblait devoir être réfuté reste ferme, maintenu le plus souvent par les affirmations qui accompagnent. »