‹ Pour la patrie [microforme]Chapitre 31 sur 69 · ROM. 1X · texte numérisé non relu

ROM. 1X

La rentrée des chambres est fixée au 15 février 1946.

Ce jour-là, vers cinq heures du soir, il y avait conciliabule dans les bureaux de rédaction de la Zzbre-Pensée, à Nontréal. Montarval y était avec le rédacteur en chef du journal, Ducoudray, et quelques autres radicaux bien connus de la métropole. Il est à peine nécessaire de dire que le collègue de sir Henry. membre du cabinet conservateur, nétait pas entré aans Îles bureaux de la feuille impie par la porte ordinaire, mais par un passage secret communiquant avec une boutique de perruquier tenue par un affdé de la secte.

—— Eh bien! s’écria Montarval, nous triomphons ; nous avons uue majorité ministérielle écrasante, Nous présenterons de nouveau le

même projet, avec quelques modifications insignifiantes dans la forme, afin de faire croire aux députés de la province de Québec qu'ils ont obtenu quelques concessions. Quant au fond, il restera ce qu'il était. J'ai même trouvé le moyen de l’améliorer quelque peu, chose que je ne croyais pas possible. Il sera voté, et dans dix ans tout sera entre nos mains.

—-— Oui, fait Ducoudray, tout a marché selon tes plans et nos désirs. Dieu sait...

—— Encore cette expression |

— Un simple effet de l'habitude, mon cher ministre | ‘ — Je sais que ta première éducation a été tout imprégnée de superstitions chrétiennes.

Pourvu que cela ne te joue pas quelque mauvais tour! Qu'est-ce que tu allais dire ?

——- J'allais dire que les élections ont dû coûter affreusement cher. J'espère que toi et sir Henry avez arrangé les choses pour que cela ne paraisse pas trop dans les comptes publics. Un scandale financier au commencement du nouveau régime serait fort ennuyeux.

— Que cela ne t'inquiète pas. Je mets Lamirande, Houghton et leur poignée de fana-

tiques au défi de trouver la moindre irrégularité dans la caisse publique.

— À propos de Lamirande, reprend le journaliste, c’est notre ennemi, et il fallait l’abattre, l’écraser ; mais si nous avions pu nous exempter d’avoir recours à cette histoire inventée sur son compte... Etait-ce bien nécessaire ?

—Ï]l ne fallait négliger aucun moyen. Aurais-

tu ce que les prêtres appellent des remords

de conscience, par hasard ?

— Je n'ai pas de remords, parce que ma conscience a usé toutes ses dents, il y a bien longtemps; mais les coups comme celui-là, quand ils ne sont pas absolument nécessaires, m'ennuient, m'écœurent.,. je ne sais quoi. .

Et le journaliste se leva et arpenta le bureau, le visage assombri.

— Un cas de spleen bien accentué, fait l’un des assistants, causé par une mauvaise digestion. Une pilule du Docteur Cohen après chaque repas pendant trois jours, voilà ce qu'il te faut.

Ducoudray ne répondit rien. Il continuait toujours à marcher de long en large, troublé et agité.

Montarval le regarda pendant quelques

A OPA DU ED 2 PSP 8 RE 4 tom nt berne

instants avec une fixité sinistre. Une lueur d'enfer passa dans ses yeux. Puis il se leva et gagna en silence le couloir secret. En passant par la boutique du perruquier, il glissa quelques mots tout bas à l'oreille de l'afidé. Celui-ci fit un signe d’assentissement, tout en pâlissant.

Les autres visiteurs étant bientôt partis après Montarval, Ducoudray se trouva seul.

Le dernier sorti, il ferma la porte à clé et alla s’affaisser dans un fauteuil.

— Qu'ai-je donc ? se dit-il. Est-ce seulement une mauvaise digestion, ou sont-ce réellement des remords ? Il me semblait que depuis des années j'avais étouffé ce que les chrétiens appellent les cris de la conscience. Et cependant j'entends parfois une faible voix qui vient je ne sais d'où et qui me dit: Tues un misérable! Est-ce la voix de ce quon appelle la conscience? Serait-ce la voix de ma mère ?.... J'ai rêvé encore d'elle, la nuit dernière. ... Son âme peut-elle venir me parler ?.... L'âme existe-t-elle seulement ?.... Il me semblait que j'étais tout petit enfant. que j'étais à genoux devant ma mère et qu'elle me montrait à prier. Je crois que je pourrais

répéter les paroles qu’elle me faisait dire : “ Je vous salue, Marie, pleine de grâce ”.……. . Non Je ne puis pas continuer...

Longtemps il resta plongé dans une amère rêverie. Puis, se levant brusquement : Il faut secouer cette torpeur, se dit-il, chasser ces idées... C'est trop tard pour moi de revenir sur mes pas. Je suis allé trop loin dans le mal... Voilà que ça revient! Le mal! Mais enfin, qu'est-ce que le mal? qu'est-ce que le bien ? Décidément, il me faut quelque distraction... J'y pense! C'est ce soir que le fameux Père Grandmont commence ce qu'ils appellent une retraite, à Longueuil. Il paraît que le vieux dit des choses bien drôles. Si j'y allais ! Cela changerait mes idées et me donnerait peut-être le sujet d’un joli article pou: demain. Rire un peu des jésuites, ça prend toujours.

Puis il sortit, et passa devant la boutique du perruquier. Il ne remarqua pas un homme qui en sortit presque au même moment ; un homme qui portait de grandes lunettes noires et qui avait le collet de son paletot relevé jusqu'aux oreilles ; un homme qui craignait le froid, sans doute. L’homme aux lunettes suivit Ducoudray. Celui-ci entra dans un res-

PEUT TEE NPA MIN SL TIR PSN ENT RNEREEET ASTEEEEN

taurant et se fit servir un repas. Ensuite il continua son chemin vers Longueuil. Il ne regardait pas derrière lui; mais l’eût-il fait qu'il n’eût rien vu d'étrange : un homme qui marchait à quelques pas derrière lui, le visage à l'abri du vent, les yeux protégés contre l'éclat de la neige et de la lumière électrique.

Rendu rue Notre-Dame, Ducoudray prit un traîneau de place et donna ordre au cocher de traverser à Longueuil.

La nuit était belle et froide, une de ces nuits presque aussi claire que le jour, si fréquentes au Canada dans les mois d'hiver. La lune, qui avait éteint la plupart des étoiles, versait des flots de lumière argentée sur le “ pont ” de glace qui couvrait le fleuve géant. La neige réfiétait cette lumière en y ajoutant un éclat particulier qui permettait de lire facilement, mais qui pouvait aussi fatiguer des yeux faibles. Ducoudray avait la vue forte et jouissait de cette splendide illumination. Dans un traîneau de place qui suivait le sien, à un arpent de distance, il y avait un homme qui ne pouvait pas endurer cet éblouissement.

Le plus profond silence régnait sur le fleuve, rompu seulement par le tintement des grelots

Page 1