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des deux chevaux. Mais Ducoudray n’entendait ni les grelots du cheval qui traînait sa voiture, ni ceux du cheval qui suivait. Il était à cent lieues de Montréal, et à trente années de l'an de grâce 1946. Il était dans le paisible village en bas de Québec, bien loin en bas, où il avait passé les années de sa jeunesse, et il n'avait que sept ans. Il était aux genoux de sa mère qui lui faisait faire sa prière du soir. De l'humble mansarde où il priait, l'œil découvrait l'immense étendue du fleuve, large de sept lieues, et les montagnes bleues du nord. Il revoyait ce paysage grandiose et triste, tantôt éclairé par les pâles rayons de la lune, tantôt baigné par les feux du soleil couchant. Il respirait de nouveau les fortes odeurs du sa/in ; il jouait encore syr la grève couverte de galets et de varechs et que le baissant avait mis à sec. Puis le wonfant venait couvrir d'abord les rochers au large, puis envahissait tout jusqu'au chemin, mettant à flot la vieille chaloupe.
Tout ce lointain passé lui revenait ce soir pendant qu’il cheminait rapidement vers Longueuil. La pensée de sa mère, morte lorsqu'il n'avait que huit ans, le hantait ; sa mère
qu'il avait tant aimée, qui avait veillé sur son berceau, lui avait appris à bégayer les noms de Jésus, de Marie et de Jeseph, noms hélas | que depuis vingt ans il n'avait plus prononcés que pour les blasphémer. Jamais il n'avait été travaillé et tourmenté comme il l'est ce soir. Jamais la vie qu’il menait, vie de haine, de passion, vie de volupté et de luttes féroces contre les croyances de son enfance, jamais sa vie de sectaire ne lui avait inspiré ce sentiment profond de dégoût et de terreur qu'il éprouve en ce moment. Il croyait avoir effacé en lui tout vestige de foi, à force de fouler aux pieds toutes les lois de Dieu, à force de s'enfoncer de plus en plus dans la fange et limpiété. En effet, pendant des années, il avait joui de cette épouvantable tranquillité
- qui remplace dans l’âme la grâce du remords. Et voici que depuis quelques jours cette tranquillité est disparue. Du moment qu'il n'est pas activement employé, sa pensée retourne à trente années en arrière et le transporte au village natal, à l’église où il ft baptisé et fit sa première communion, à la modeste chambre où il priait, le soir, sous le regard de sa mère.
Tout un régiment l'aurait suivi sur le pont de glace ce soir-là qu'il n'en aurait fait aucun cas.
Les cloches de la belle église de Longueuil, appelant les fidèles aux exercices de la retraite, le tirent de sa rêverie. Arrivé bientôt au village, il saute en bas de sa voiture, donne instruction au cocher de l’attendre et pénètre dans le temple. ‘“ Pourvu, pense-t-il, que ce jésuite puisse dire quelque chose de bien rococo, de bien moyen âge!” Et il va prendre une place que le bedeau, voyant qu'il est étranger, lui offre. Un autre étranger entre aussitôt après. Le bedeau veut le mettre à côté de Ducoudray, mais il préfère rester à l'ombre d'une colonne. La lumière lui fatigue la vue, dit-il Malgré le mauvais état de ses yeux, il les tient fixés sur Ducoudray.
Le sermon fut simple et éloquent. Chez le Pire Grandmont, c'était le cœur qui parlait.
Il aimait Dieu, il aimait les âmes ; et ces deux amours donnaient à ses discours une force et une chaleur qui n'avaient guère besoin des ornements de la rhétorique pour vaincre et fondre les cœurs. Dans un autre temps, Ducoudray aurait probablement noté quel-
ques expressions d’une forme un neu naïve et qu'en torturant convenablemen. il aurait pu faire servir de thème à ses railleries. Mais ce soir il n’est pas en veine de se moquer. Il est grave, recueilli et les paroles du prêtre l'impressionnent,douloureusement au lieu de l’'amuser.
Le prédicateur, selon l'habitude des fiis de saint [gnace, parle des deux Etendards, l'Etendard de Jésus-Christ et l'Etendard de Satan, sous l’un desquels tout homme doit nécessairement se ranger. Impossible de rester neutre entre les deux armées, simple spectateur du combat ; il faut être d'un côté ou de l’autre; ou marcher vers le ciel sous le drapeau de Jésus-Christ, ou vers l'enfer sous le drapeau de Lucifer. Il n'y a que deux cités, la cité du bien et la cité du mal. La première renferme tous ceux qui ont la grâce sanctifiante ; la seconde, tous ceux qui n’ont pas cette grâce. Il n'y a pas d'état intermédiaire. Il faut être ou l'ami ou l'ennemi de Dieu. Personne ne peut être indifférent à son égard, comme Lui n’est indifférent à l'égard de personne Il n'y a que deux chemins, l’un large, facile, qui descend en pente douce, au milieu des fleurs,
où l'on ne rencontre point d'obstacles, point de contradictions, où l’on marche sans fatigue, entouré de délices et de voluptés ; l’autre, étroit, rude, : montueux, difficile, où l’on n'avance qu'avec peine et misère, tombant souvent, se blessant souvent aux aspérités du sol. Inutile de chercher une troisième route à travers la. vie, il n'y en a pas, puisque pour l’homme il n'y a que deux éternités, une éternité de bonheur à laquelle conduit la voie étroite, une éternité de malheur à laquelle aboutit la voie large et facile.
Pendant plus d'une demi-heure le Père Grandmont développe ces fortes et salutaires pensées, et Ducoudray l'écoute de plus en plus grave et recueilli, la tête penchée sur sa poitrine. Du coin obscur où il se tient, l'étranger aux lunettes sombres ne perd pas le moindre mouvement que fait le journaliste.
Le Père Grandmont paraissait avoir fini son sermon ; il se préparait même à descendre de la chaire, lorsque, tout à coup, se retournant vivement vers l'auditoire, la figure illuminée par une subite inspiration, il s'écria :
— Mes frères, s'il y a parmi vous quelqu'un qui gémit sous le poids d'une montagne de
crimes, quelqu'un dont l'âme est couverte d'une véritable lèpre de péchés, quelqu'un qui, pendant des années et des années, a outragé Dieu et ses lois, l'Eglise et ses lois, la nature humaine et ses lois, quelqu'un qui, à la vue de la fange où il s'est vautré, est saisi d’une terreur voisine du désespoir, quecelui-là ne perde pas courage! Qu'il porte ses regards vers le divin Crucifié, qu’il songe qu'une seule goutte
de ce sang d'un Dieu peut effacer toutes les iniquités du monde. Qu'il déteste ses péchés, mais qu'il ne désespère pas. Le repentir, un repentir sincère, peut le rendre aussi agréable à Dieu qu'il l'était au jour de son baptême, au jour de sa première communion. S'il lui semble que tant de crimes demandent quelque grande expiation, qu'il fasse généreusement le
sacrifice de sa vie, s’il faut la sacrifier, pour ré-
parer le mal qu'ila fait. Qu'il soit assuré qu'’ainsi,
par les mérites infinis 4e Jésus-Christ, 1l peut » devenir un grand saint de grand pécheur qu'il était. Mes frères, pendant la bénédiction du Très-Saint Sacrement, priez tous avec ferveur pour que, s’il y a parmi vous quelqu'un ainsi accablé, il reçoive de l'Hostie sainte, par l'in-
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tercession de Marie, Refuge des pécheurs, la grâce de secouer le joug de Satan.
Puis le prédicateur quitte la chaire. Le salut commence et tous se mettent à genoux.
Pour la première fois depuis vingt ans, Ducoudray, l'âme bouleversée, s'agenouille, lui aussi.
Qui pourrait décrire la lutte formidable qui se livre alors dans ce cœur longtemps l'esclave du démon. Quelques jours auparavant, il avait reçu une première grâce, la grâce du dégoût : la vie qu'il menait ne lui inspirait plus aucune satisfaction. Mais ce n'était pas le repentir, ce n'était pas un mouvement surnaturel. Les paroles du prêtre, surtout les dernières qui, il le sentait, avaient été inspirées au prédicateur expressément pour lui, avaient fait naître dans son âme de nouvelles pensées, des sentiments inconnus. Le dégoût qu'il éprouvait depuis quelque temps changeait de caractère, se spiritualisait. Ce n'était plus un ennui vague, un malaise indéfinissable, mais une véritable horreur. Et à cette horreur se mêlait l'amour de Dieu, de ce Dieu qu'il avait tant offensé. Of se disait-il, si je pouvais réparer tout le mal que j'ai fait, me débarrasser de ce fardeau
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qui m'écrase, si je pouvais sortir des griffes de Satan et me jeter dans les bras de Jésus-Christ, que je serais heureux |
Que de pauvres âmes tiennent ce langage !
que de misérables pécheurs voudraient sortir de l’état affreux où ils se trouvent, mais qui ne parviennent pas à dire : 7e veux. Une fausse honte les retient, un démon muet les possède. Ils n'auraient qu'un pas à faire, qu’an mot à dire; et ce pas, ils ne le font point, ce mot, ils ne le disent point. Mystère insondable de la grâce de Dieu qui est toujours suffisante pour sauver et qui ne sauve pas toujours ; et qui, parfois, sans jamais détruire le libre arbitre, est versée dans l’âme avec tant d'abondance qu'elle semble arracher l’homme au mal comme maloré lui ! À
Ducoudray s'arrêtera-t-il au fatal 7e voudrais, ou prononcera-t-il le subline 7e veux qui fait tomber les chaînes de l'esclavage spirituel ?
Comme tous les pécheurs qui voudraient se convertir, il éprouve la tentation de la fausse honte, sentiment à la fois si puéril et si redoutable. Mais chez lui, à cette tentaion qui suffit à éloigner tant de pauvres malades du céleste Médecin, se joint une épouvante infi-
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niment moins vague. Il sait, à n’en pouvoir douter, qu’il ne peut faire les choses à moitié ; que pour pouvoir revenir à Jésus-Christ il faut qu'il quitte l’horrible secte où il s’est engagé et dont il possède tous les secrets. Non seulement il devra la quitter — cela ne serait rien —- mais il devra la dénoncer, il devra, pour réparer le mal qu'il a commis, divulguer les ténébreuses machinations auxquelles il a été mêlé. C'est là, il ne l'ignore pas, son arrêt de mort. D'un côté, encore quelques années d’une existence misérable. puis une éternité de malheur. De l’autre, un coup de poignard, puis un bonheur sans fin. C'est ainsi que, dans une lumière crue, la situation, nette et tranchée, se présente à son esprit. En théorie, le choix est facile : l'enfer d'un côté; le ciel de l’autre, et entre les deux auelques années de vie en plus ou en moins. Qui pourrait hésiter ? Et cependant qui d’entre nous n’hésiterait pas? Que dis-je! Qui d’entre nous ne sent pas que, à moins d’une grâce spéciale, c'est l'enfer et les quelques années de vie qu'il choisirait ? Tant est faible, incroyablement faible la nature humaine déchue! Cette
faiblesse désespérante, Ducoudray l'éprouve.
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Elle l’épouvante, elle l’écrase. Il voit avec terreur que, pour l'amour d’un peu de cette vie qui ne lui inspire pourtant qu'ennui et dégoût, il va choisir l'enfer. Il se sent impuissant à faire, par lui-même, le moiñdre effort pour sortir de l’abîime. Et du fond de cet abîme , il s'écrie, dans un élan de vraie humilité: Mon Dieu ! ayez pitié de moi ! Vierge sainte!
aidez-moi ! *
Alors de la divine Hostie part un jet de cette grâce qui donne aux plus faibles la force de braver la mort.