‹ Pour la patrie [microforme]Chapitre 37 sur 69 · LE · texte numérisé non relu

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Et de grosses larmes coulaient sur les joues flétries du saint évêque.

— Mais, Monseigneur, croyez-vous, vos vénérables collègues croient-ils, que les auteurs de ces menaces osent les mettre à exécution ? Croyez-vous réellement que si vous vous serviez des informations que vous avez reçues vos prêtres soient assassinés ?

-- Ducoudray poignardé en pleine rue Sainte-Catherine, pour ainsi dire sous les yeux de la police, n'est-cc pas une réponse terriblement péremptoire à votre question ?

J'amirande ne put contester la force de

cette réplique. Tous gardèrent le silence pendant quelques instants.

—- Si, au moins, ils m'avaient menacé, en même temps que mes prêtres, reprit l'archevêque, ma décision aurait été bientôt prise, avec la grâce de Dieu. J'aurais pu dire à mes collaborateurs : “ Voici un grand devoir à accomplir; cela nous coûtera peut-être la vie à vous et à moi ; accomplissons-le quand même et que la volonté de lieu soit faite!” Mais voyez l'habileté infernale de ces malheureux ! Pas une des lettres ne contient une menace contre moi personnellement ; au contraire,

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beaucoup disent qu'on aura grand soin de ne pas me toucher afin que, voyant mourir mes prêtres et ceux des autres diocèses, les uns après les autres, je puisse voir toute l'étendue du désastre que j'aurai causé ...

— Mais, ne voyez-vous pas, Monseigneur, s'écria Lamirande avec l'énergie d'un homme qui se sent submergé par les flots et qui se cramponne au moindre objet, ne voyez-vous pas que cette unanimité dans les menaces indique -clairement que tout cela est sorti d'une seule et même tête ?

-— Oui, répond tristement l’évêque, d'une seule tête, sans doute, mais d’une tête qui dirige mille bras!

--- [] n'est pas possible, s'exclama le député, il n'est pas possible que dans cette province il y ait mille assassins comme celui qui a frappé Ducoudray, ou cinq cents, ou cent, ou cinquante, ou même vingt-cinq !

— Vous admettrez au moins, cher monsieur, qu'il y en a trois, puisque trois ont poursuivi ce pauvre Ducoudray. Un seul l'a frappé, c'est vrai, mais vous ne doutez pas, je suppose, que les deux autres fussent également décidés à le faire. Or que de sang ne

pourraient répandre trois assassins comme ces trois monstres, un seul même! Peut-être ne pourraient-ils pas assassiner tous les prêtres, mais ils en tueraient un grand nombre; et je né puis pas en condamner un seul à mourir pendant que moi je suis condamné à vivre !

— Et le pays, Monseigneur, est-ce que par votre silence vous ne le condamnez pas à mort? Vous êtes convaincu, comme moi, que si la constitution, fruit de la conspiration ténébreuse que Ducoudray vous a révélée, nous est imposée, notre province est à tout jamais livrée, pieds et poings liés, à la secte infernale. Elle sera sa victime, ele sera sa proie. Dans quel misérable état sera l'Eglise au bout de quelques années si cette constitution maçonnique est adoptée? Dans quel état sera la foi, dans quel état seront les mœurs de nos populations ? Si la pensée que vos révélations peuvent être la cause indirecte de la mort de quelques prêtres vous épouvante à bon droit, songez, Monseigneur, je vous en conjure, songez que votre silence sera la cause plus directe de la perte éternelle de Dieu sait combien d’âmes !

Le vieil évêque pleurait.

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— Ah! murmura-t:il, si je pouvais mourir moi-même |

— Monseigneur, reprit le député, l'exécution du devoir exige parfois des sacrifices infninent plus durs que la mort elle-même qui, pour nous chrétiens, n’est, après tout, que le passage douloureux à une vie meilleure.

— Si j'exposais mes prêtres à la mort pendant que moi-même je suis en sûreté, je me rendrais odieux à tout jamais, odieux à moimême...

—- C'est pourquoi je disais tout à lheure que la mort n’est pas toujours le plus grand sacri£ee que Dieu puisse nous demander. Se rendre odieux à soi-même et aux autres, c’est mille fois plus terrible que moutir, pour un homme de cœur Mais si le devoir est là, Monseigneur !

— Si j'avais la certitude que je ne me rendrais pas odieux au ciel, en même temps; si j'étais certain que mon devoir est là où vous le voyez; si j'avais au moins lieu d'espérer que mes révélations nous délivreraient du joug maçonnique qui nous menace ! Mais je n'ai aucun tel espoir. J'ai songé à tout ce que

vous dites, mon cher monsieur ; j'ai examiné

la situation avec mes collègues. Nous avons compté les députés. En supposant que mes révélations dussent tourner contre le ministère tous ses partisans catholiques, il lui resterait encore une majorité, faible sans doute, mais enfin suffisante pour voter la loi. Avez-vous pensé à cela, mon cher ,nonsieur ? Avez-vous fait ce calcul ?

Lamirande n'avait pas pensé à cela, il n'avait pas fait ce caloul. Il resta un moment interdit.

— Mais ces révélations, reprit-il bientôt, ne pourraient manquer de détacher de la politique ministérielle un certain nombre de députés qui ne sont pas catholiques ; mon ami Vaughan, par exemple, et son groupe.

— Vous le croyez, sans doute ; vous l’espérez, du moins; mais vous ne pouvez pas en être moralement certain. Tandis que nous sommes moralement certains du contraire : car nous savons par la doctrine, et par une longue expérience qui confirme la doctrine, que la vraie foi est la base nécessaire de tout véritable bien. Là où la foi existe il y a un fondement solide, Cette foi, comme le roc, peut être cachée par la terre, par les flots, pai

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la fange, mais vous pouvez l’atteindre et y asseoir votre édifice. Bâtir là où il n'y a pas de foi, c'est bâtir sur le sable. Nous pouvons raisonnablement compter sur tous les députés catholiques, parce que tous sont censés avoir la foi. Mais il ne nous est pas permis de compter sur les députés qui n'ont pas la foi

catholique, nas même sur ceux d’entre eux

qui ont l’âme naturellement honnête. De sorte que, mon cher ami, voyez dans quelle position je me trouve : j'ai la certitude morale, premièrement, que si je parle j'expose mes prêtres à la mort; deuxièment, que ce sera sans utilité pour le pays.

Lamirande garda le silence, cherchant une issue à cette terrible impasse. L'évêque reprit :

—- Il y a une seule chose que je puisse et doive faire. Vous avez été horriblement calomnié par Ducoudray qui a lancé contre vous l'atroce accusation d’avoir voulu vous vendre au gouvernement. Le malheureux ne m'a laissé aucun document à ce sujet, mais il m'a supplié de dire au public que c'est Jà une pure invention, que c'est le contraire qui est vrai; que vous avez été tenté par sir Henry

et que vous avez noblement repoussé la tentation. Là le devoir pour moi est certain.

Du reste, comme c’est un simple incident qui ne tient pas au fond des révélations que Ducoudray m'a faites, j'espère que les assassins ne mettront pas leurs menaces à exécution pour si peu.

— Certes, répondit Lamirande, cette calomnie m'a vivement blessé ; et elle a fait un grand tort à la cause que je défends. Sans elle, le résultat des élections aurait peut-être été tout autre. Mais, aujourd'hui, ma réhabilitation personnelle est une chose bien secondaire.

Ce n’est pas cela qui pourrait changer un seul vote au parlement. Et peut-être l'auteur des menaces jugerait-il cette révélation autrement que vous le jugez; peut-être frapperait-il. Je vous en prie, Monseigneur, n’en dites rien. Je ne veux exposer personne même à un danger incertain pour l'amour de ma réputation, surtout dans un moment où cette réputation n'importe plus aucunement à l'intérêt public.

— Vous; avez un noble cœur, dit l’évêque très ému,

Un long et pénible silence suivit. Quelque chose disait à Lamirande que c'était lui qui

avait raison, et cependant il ne trouvait rien de péremptoire à répondre au raisonnement de son vénérable contradicteur.

— Votre résolution, Monseigneur, est donc inébranlable ? demanda:t-il enfin.

— Oui, mon enfant, dit affectueusement l'évêque. C’est mon ‘devoir, devoir affreusement pénible, car je ne me fais aucune illusion sur le sort qui nous est réservé. Dieu m'est témoin que s’il s'agissait de ma propre vie je la sacrifierais volontiers pour tenter seulement de sauver le pays, même sans espoir de succès. Mais c’est une terrible chose que de sacrifier la vie de ceux qui nous sont chers.

— C'est, en effet, une chose terrible, murmura le député comme parlant à lui-même ; cependant, avec la grâce de Dieu, même cela se peut.

— Le pourriez-vous, monsieur Lamirande ?

— Je puis dire que je le pourrais, Monseigneur, puisque je l'ai déjà fait !

— Comment! vous l'avez fait ! Que voulezvous dire ?...

Alors, étouffant d'émotion, la voix entrecoupée de sanglots, il raconta aux évêques,

en toute humilité, son grand sacrifice. Tous

mêlèrent leurs larmes aux siennes. Les uns après les autres, ils vinrent l’embrasser, sans pouvoir dire un mot.

—Ce que j'ai fait, Messeigneurs, dit-il, ne pouvez-vous pas le faire ? Ma femme est morte parce que je l'ai voulu, et cependant

je vis. |

— La position n'est pas la même, mon enfant, dit l'archevêque. Votre noble femine avait consenti à mourir...

Soudain, à ces mots, le visage de Lamirande s’illumina d’une clarté céleste. Il avait trouvé l'issue qu'il cherchait. Il se jeta à genoux.

—- Merci de cette parole, Monseigneur; j'y vois le salut du pays. Donnez-moi votre bénédiction, je pars.

Se relevant vivement, il salua l'auguste assemblée et s’en alla, laissant les évêques dans l'étonnement.

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