‹ Pour la patrie [microforme]Chapitre 51 sur 69 · CR NE SES · texte numérisé non relu

CR NE SES

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— Ce qui indique clairement, continua Lamirande, que quelqu'un à Ottawa avait des raisons de croire que le train sur lequel se trouvaient les deux amis n'était pas très sûr. Evidemment, le pauvre Duthier a mal compris l’avertissement. Voyant les deux amis quitter le train à Mile End, il crut pouvoir continuer sa route sans inconvénient. Son manque de perspicacité lui a coûté la vie. Ces deux amis, avec lesquels il ne faisait pas bon de voyager, c'étaient, sans aucun doute, le député de Portneuf et votre humble serviteur. Depuis la mort de M. Ducoudray, j'étais constamment suivi par ce malheureux Duthier. Je ne pouvais faire un pas sans l'avoir à mes trousses. Maintenant, pourquoi ne faisait-il pas bon de voyager en compagnie de ces deux amis ? Quand vous connaîtrez, monsieur le président, les documents qu'ils portaient, vous comprendrez pour quelle cause le train qu'ils avaient pris ne devait pas se rendre à destination. Vous comprendrez aussi à quelle inspiration ont dû obéir les deux malfaiteurs qui ont déplacé le rail.

Les députés et les spectateurs qui remplis-.

saient les tribunes respiraient à peine. On

aurait pu entendre voler une mouche ou courir une souris, tant le silence était absolu. Lamirande continua :

— Maintenant, monsieur le président, toujours à l'appui de ma motion que ce débat soit ajourné, permettez que je donne lecture à cette chambre d’une lettre collective des archevêques et évêques des provinces ecclésiastiques de Québec, de Montréal et d'Ottawa, lettre que

S. G. l'archevêque de Montréal m'a remise aujourd'hui même.

‘ Archevêché de Montréal, ce 11 mars, 1946.

‘“ À monsieur Joseph Lamirande, député à la Chambre des Communes d'Ottawa et aux autres députés de cette Chambre.

“ Messieurs les députés,

‘ La Chambre des Communes est actuellement saisie d’un projet de constitution destiné, s'il devient loi, à établir une nouvelle confédération de toutes les provinces canadiennes, Beaucoup de personnes sont d'avis que cette constitution projetée est bien trop centralisatrice; qu'elle cache des pièges nombreux ; qu'elle serait désastreuse pour la liberté religieuse des catholiques et la natioralité

boat canette à

canadienne-française à cause des pouvoirs exorbitants qu’elle accorde au gouvernement central. Nous n'avons pas l'intention de discuter ce projet de constitution en tant qu'œuvre politique; mais nous avons un devoir plus grave à remplir. Nous avonsle devoir de vous déclarer que ce.ce constitution que vous étudiez a été élaborée, clause par clause, non pas au sein du cabinet, comme vous et le public le supposez, mais au fond des loges maçonniques. Cette affirmation. si invraisemblable qu'elle puisse vous paraiu: …, nous sommes en état de l'établir par des preuves irrécusables.

“ Vous savez tous que le jury du coroner, qui a fait une enquête sur la mort du journaliste Ducoudray, a déclaré que ce malheureux avait été assassiné par ordre de quelque société occulte dont il avait révélé les secrets à l’archevêque de Montréal. En effet, la veille de sa mort, frappé par la grâce et sincèrement converti, M. Ducoudray a remis entre les mains de l’archevêque.de Montréal toutes les archives de la société dont il avait été, depuis plusieurs années, le secrétaire. Nous n'avons pas besoin de vous dire le sublime courage don: ce sectaire converti a fait preuve: le

récit en a été fait à l'enquête. Mais ce qui n’est pas encore connu du public, c’est la nature des secrets qu'il a confiés à l'autorité religieuse. Eh bien ! les documents qu'il a remis à l'archevêque de Montréal, et dont l'authenticité ne saurait être révoquée en doute, établissent qu'il existe en cette province une société horrible, une société de satanistes ; d'hommes qui invoquent et adorent Satan et qui ont juré une haine à mort à notre Seigneur Jésus-Christ et à Son Eglise. C'est au sein de cette société qu'a été discuté, élaboré et adopté, ligne par ligne, paragraphe par paragraphe, le projet de constitution qui vous est soumis. Et cette société infernale a adopté ce projet parce qu'elle y voyait le moyen le plus efficace possible de détruire la religion catholique en ce pays, ainsi que la nationalité canadienne-française, principal rempart de l'Eglise au Canada.

“ Tout cela, nous le savons, vous paraîtra incroyable. Nous avons confié à monsieur Lamirande des copies photographiées de ces documents. Examinez-les. Vous y trouverez la preuve de ce que nous affirmons. Les oris 1ux sont déposés à l’archevêché de Montréal où vous pouvez les consulter. Parmi

les documents, il y én a un que monsieur Ducoudray a préparé à l’archevêché de Montréal : c'est une liste des principaux membres de la société satanique. En tête de cette liste se trouvent les noms de monsieur Aristide Montarval et de sir Henry Marwood.

“ Au nombre des manuscrits remis à l'archevêque de Montréal il y en a qui portent cette signature : “ Le Grand Maître”. L'archevêque a fait examiner ces manuscrits par trois experts qui les ont comparés avec des lettres de monsieur Montarval et qui déclarent que l'écriture de ces papiers de la société

secrète est identiquement la même que l’écriture des lettres. (On trouvera l'attestation des

experts parmi les pièces justificatives confiées à monsieur Lamirande.

‘“ Enfin, monsieur Ducoudray a déclaré à l'archevêque de Montréal, de la manière la plus solennelle, que le récit mis en circulation par son journal, la Zzôre-Pensée, d'une prétendue tentative que monsieur Lamirande aurait faite de vendre son influence au gouvernement, est une noire et abominable calomnie, inventée par le chef de la société, monsieur Montarval ;

que c’est, au contraire, le premier ministre qui a voulu corrompre monsieur Lamirande.

“ Maintenant, messieurs, vous vous demanderez, sans doute, comment il se fait que nous ayons gardé si longtemps le silence. La raison, la voici. À peine monsieur Ducoudray fut-il assassiné que l'archevêque de Montréal a commencé à recevoir des lettres anonymes menaçant de mort tous les prêtres du pays si les secrets de la société étaient révélés. Dans ces lettres, on avait soin de ne pas menacer l'archevêque de Montréal Jui-même. Il était décidé, tout d’abord, à garderle silence, n'osant pas exposer la vie de ses prêtres et des prêtres des autres diocèses ; car le meurtre de Ducoudray était une preuve que ces menaces n'étaient pas vaines. Les prêtres, mis au courant de la situation, ont prié, ont supplié, d’une voix unanime, l'archevêque de Montréal de faire connaître le complot ourdi contre l'Eglise et la nationalité française, quelles que puissent être, pour le clergé, les conséquences de cette révélation. En face de cette abnégation, l'archevêque de Montréal n’a pas cru devoir se taire plus longtemps. I] réunit ses collègues et leur communiqua toutes les pièces

à lui confiées par monsieur Ducoudray. Après avoir mûrement examiné toutes choses, nous sommes tous d'avis que ces documents sont d'une authenticité incontestable

“ Voilà, messieurs les députés, la situation exposée aussi simplement que possible. Nous avons à peine besoin de vous conjurer de mettre de côté tout esprit de parti, toute considération personnelle ou politique et de vous unir étroitement, afin de repousser cette législation satanique qu'on vous soumet. Vous comprendrez, nous en sommes convaincus, qu'aucu:1 député catholique ne peut, en conscicace, voter un projet de constitution élaboré par une société impie, expressément en vue de détruire la religion catholique en ce pays.

Votre devoir impérieux est de rejeter une telle iégislation. Nous croirions insulter à votre inielligence, à votre foi et à votre patriotisme en insistant davantage sur ce qu'il convient de faire Aucun de vous, nous en sommes persuadés, ne sera traître à son rôle de député, de catholique et de Canadienfrançais. Aucun de vous ne se laissera duper par des sophismes qui, quelque spécieux qu'ils puissent être, ne sauraient vous faire oublier

qu'on vous invite à sanctionner une législation préparée par le satanisme en vue de détruire parmi nous le règne social de Jésus-Christ.”

— Ce document, continua Laäamirande, porte, je le répète, les signatures de tous les archevêques et évêques du Canada français. Ajouter à cette lettre le moindre commentaire ce serait l'affaiblir. Je me contente donc de proposer que le débat soit maintenant ajourné.

Au silence absolu qui avait régné pendant la lecture de la lettre épiscopale succède, tout à coup, une véritable tempête d’exclamations, d'interpellations, de cris de colère. Tous les députés catholiques quittent leurs sièges et se précipitent vers Lamirande. Ils l'entourent, ils lui serrent les mains, ils le félicitent, ils lui demandent pardon. Celui qu'ils étaient disposés, il y a une demi-heure à peine, à chasser de l'enceinte parlementaire, tous le reconnaissent et l'acclament maintenant comme leur chef. Les quatre ministres catholiques laissent leurs collègues, traversent la chambre et vont se joindre au groupe qui entoure Lamirande. C'est une scène indescriptible. Le président, voyant qu'il lui est impossible de maintenir l'ordre, déclare la séance suspendue

jusqu'à huit heures et abandonne le fauteuil. À ce moment, rentrent Houghton, Vaughan et les autres députés qui s'étaient rendus au lieu de l'accident. En quelques instants on les met au courant de ce qui vient de se passer.

— Eh bien ! mon cher Vaughan, s'écrie Lamirande, tu me disais l'autre jour que tu ne me comprenais pas. Me comprends-tu maintenant ?

— Oui, je te comprends et je t'admire |

-— J'ai prouvé tout ce que j'ai avancé, n’estce pas ?

— Même davantage!

— Et naintenant, en face de cette preuve, vas-tu me répeter, sérieusement, que tu es prêt à voter quand même cette constitution ?

— Oui, parce que, malgré son origine exécrable, pour moi, cette constitution est houne.

— Alors, cher ami, c’est à mon tour de dire : jene te comprends pas! J'ajoute que tu m'aurais causé infiniment moins de peineen votant mon expulsion de la Chambre, qu'en donnant ton appui à cette œuvre d'iniquité.

Vaughan fut visiblement ému et embarrassé.

— C’est toujours la même réponse, dit-il. Tu

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as la foi, je ne l'ai pas. Tu crois que la religion est le bien suprême de l'homme, et moi je me demande toujours si Ja vie humaine, comme la vie animale, ne finit pas à la moït, Pour toi, l'Au-dela est une certitude, pour moi, c'est. un problème que je ne puis résoudre.

Et le jeune Anglais s'en alla pensif et triste

Les députés français et catholiques, ainsi que Houghton et ses partisans, se réumirent dans le bureau de l'opposition pour examiner les documents que Lamirande avait en sa possession et pour discuter la situation. Aucun d'eux ne songeait à aller diner.

— Personne ne manque à l'appel, dit l'un des ministres, ou plu ôt ex-ministres, car les coïlègues catholiques de sir Henry avaient démissionné séance tenante.

On fit l'appel nominal d’après une liste des députés qu'on s'était procurée. Pas un député de l'opposition, pas un député catholique ne manquait .... excepté Saint-S mon.

— Je suis prêt à mettre ma main dans le feu si ce misérable n'est pas en ce moment avec Montarval, s'écria Leverdier.

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