FERMER
— Que voulez-vous dire? balbutia le malheureux.
— Voici. Vous le savez, je puis prouver que vous vous êtes vendu au gouvernement et je puis vous jeter surle pavé. Je ferai l'un et l'autre si vous ne votez pas comme je veux.
— Mais c'est une cruauté inutile. Un vote de plus ou de moins ne peut pas changer le résultat. Je ne voterai pas contre, cela devrait vous suffire.
— Cela ne me suffit pas, parce qu'un seul vote peut faire pencher la balance d'un côté ou de l’autre. Le président de la chambre, j'en suis convaincu, est contre nous. Îlne faut donc pas qu'il y ait égalité de voix. Tous les députés catholiques voteront contre nous, et en quittant la chambre j'ai vu plusieurs députés ministériels non catholiques qui entouraient Lamirande. Le résultat peut dépendre de votre voix. Il me la faut, entendez-vous !
Et le ministre s'en alla brusquement, laissant le misérable député en proie, non au remords qui sauve, mais à la rage, au désespoir qui perd.
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A la réunion des députés opposés au gouvernement, il fut décidé que l'on précipiterait le: dénouement, en insistant sur la mise aux voix de la deuxième lecture, dès l'ouverture de la séance, à huit heures. Si nous devons avoir la majorité, disaient Houghton et Lamirande, nous l’aurons ce soir, avant que Montarval ait le temps de nouer d’autres intrigues.
La chambre était au grand complet. Elle se composait de 243 membres, sans compter le président qui, on le sait, ne vote que lorsqu’il y a partage égal des voix. Si tous les. députés votaient, ce partage égal ne pourrait pas se produire.
Les tribunes regorgeaient de monde. Une agitation fiévreuse régnait partout. L’assemblée était houleuse. Le président, en prenant
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silence et un ordre relatif.
Aussitôt que la séance est ouverte, éclatent es cris bien connus : Qwestion ! Question !
Aux voix! Aux voix! Personne ne se lève pour parler, Les ministres paraissent aux.
abois. Sir Henry, d'ordinaire si habile à discerner ces courants dangereux qui se forment subitement au sein des assemblées, à les diri-
ger, tout en ayant l'air de les suivre, semble réduit à quia. Montarval lui-même, si fécond en ressources, ne trouve plus rien. On aurait dit que, désespéré, il attendait la fin. Et les cris : Question ! Aux voix ! redoublent. Enfin Vaughan se lève. Le silence se fait aussitôt.
— Monsieur le président, dit-il, je ne puis laisser mettre la deuxième lecture aux voix sans donner un mot d'explication, sans dire ce que je pense de la position qui nous est faite. J'ai examiné les documents confiés par l’archevêque de Montréal à mon ami le député de Charlevoix. Leur parfaite authenticité ne saurait être mise en doute. Il est donc établi que le projet de constitution dont la chambre est saisie est l'œuvre, non du cabinet, mais d'une société occulte. Le secrétaire d'Etat et le premier ministre sont les deux principaux chefs de cette organisation secrète. Je déteste les associations de ce genre, les intrigues ténébreuses qui ne sont ténébreuses que parce qu'elles sont criminelles. C'est dire assez clairement que je n’ai plus aucune confiance dans le premier ministre et son collègue le secrétaire d'Etat. (C'est dire aussi que le ministère actuel doit disparaître. Toutefois,
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et bien que la conduite de ces deux ministres ne m'inspire que du dégoût, je voterai la deuxième lecture de ce projet de constitution parce que cette œuvre politique, malgré le vice de son origine, me paraît bonne. Que ie but des auteurs de ce projet ait été de nuire à Eglise catholique et à l'élément français, c'est indiscutable. Ils ont agi par haine, par passion. Je condamne leurs motifs ; mais, enfin, le résultat de leur travail, je ne puis que l’approuver. Je suis favorable, j'ai toujours été favorable à l'établissement d'un grand Canada avec un gouvernement fort ; à la fusion des races ; à un peuple uni, parlant une seule langue, la langue anglaise. Quant à l'Eglise catholique, je ne lui suis certes pas hostile: car si dans le monde entier il existe une religion qui possède quelque droit au respect et à la reconnaissance de l'humanité, c’est la religion catholique romaine, la seule raisonnable, la seule logique. Mais, enfin, je suis d'avis que les intérêts du pays, du grand Canada que je veux aider à établir, doivent passer avant les intérêts d’une société religieuse quelque respectable qu'elle soit. Si
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régime proposé, je le regrette sincèrement ; ce regret ne constitue cependant pas une raison suffisante pour moi de repousser ce projet de constitution. Sans doute, je penserais, je parlerais, et je voterais autrement si j'étais un catholique fervent comme l’est mon bon et cher ami le député de Charlevoix à qui, je le sais, je fais terriblement de la peine en ce moment. Mais je ne le suis pas. Je suis partisan de la grandeur matérielle. Je ne puis m'élever à une région plus haute, que j'entrevois, mais qu'il m'est aussi impossible d’atteindre qu'il est impossible aux habitants de la basse cour de suivre l'aigle dans son vol vers les astres. Le régime politique qu'on nous propose m'offre tout ce que je puis comprendre, tout ce que je puis croire : la grandeur politique de mon pays. Je l’accepte, tout en méprisant souverainement la main qui nous la présente.
Cet étrange discours où se traduisaient les doutes, les faiblesses, les contradictions, les aspirations vagues de cette pauvre âme que Dieu et le démon se disputaient, produisit une profonde impression sur la chambre. Il y eut un moment de silence. Montarval se pencha
vers sir Henry et lui glissa tout bas quelques mots à l'oreille. Le premier ministre sourit : il avait trouvé le 7onf. Vaughan, sans le soupçonner, avait tendu aux ministres naufragés une planche de salut.
— Monsieur le président, dit le premier ministre, je remercie vivement l'honorable député qui vient de parler. Je le remercie de l'attitude si patriotique qu'il prend en ce moment de crise. Sans doute, je regrette de constater qu'il n'a plus confiance dans le cabinet, mais je me réjouis de voir qu'il sait distingue: entre les ministres et leur politique ; entre les fautes qu'ils ont pu commettre en élaborant ce projet de constitution, et ce projet lui-même. J'avoue qu'il y a eu des imprudences de commises; j'avoue que les documents que l’on a produits, et dont je ne conteste pas l'authenticité, jettent un certain louche sur ma conduite et sur celle de mon collègue, le secrétaire d'État. Sans doute, les auteurs de la lettre collective, qu'on a lue ici cette après-midi, exagèrent beaucoup notre culpabilité ; mais je confesse que, dans notre désir, peut-être trop ardent, d'assurer le succès de la grande œuvre politique que nous