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complètement déchiré. Ils voient clairement l'abime vers lequel ils marchaient. En ce moment les sophismes de sir Henry sont impuissants à leur remettre le bandeau sur les yeux.
Sir Henry et Montarval s’aperçoivent de l'état des esprits et comprennent qu'ils ont fait tout ce qu'ils ont pu pour fortifier leur position.
— C'est un coup de dé, dit Montarval à Sir Henry. La majorité sera bien faible d'un côté ou de l’autre. Nous n'avons rien à gagner en temporisant.
Et il se met à crier, lui aussi : ‘“ Aux voix! Aux voix |”
Le président met d’abord aux voix l'amendement traditionnel proposé par Houghton et Lamirande : “ Que ce bill ne soit pas lu une deuxième fois maintenant, mais dans six mois.” “Tous ceux qui sont en faveur de l’amendement voudront bien se lever,” dit-il. Jamais on n'avait voté à Ottawa sous le coup d'une pareille émotion. L'un après l’autre, les députés favorables au rejet du bill se lèvent. Ils sont au nombre de 121. Saint-Simon, le chapeau rabattu sur les yeux, n’a pas bougé. Un fré-
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missement parcourt les rangs des députés français. Un grondement sourd se fait entendre.
— À l'ordre, messieurs, dit le président.
Tous ceux qui sont contre l'amendement voudront bien se lever.
L’assistant-greffer crie les noms des votants, pend .» que le greffer les enregistre. Parmi les noms de ceux qui votent contre le renvoi du bill à six mois, contre son rejet, est celui de Saint-Simon. Les sifflets éclatent, menaçants. C'est avec difficulté que le président les peut faire cesser suffisamment pour permettre aux greffers d'achever l'enregistrement des voix. Enfin, la tâche est finie. Le greffer en chef, visiblement ému, annonce le résultat du scrutin.
— Pour l'amendement, 121: contre, 122.
— ‘he amendment is lost, l'amendement est rejeté, dit le président.
Une tempête accueille ces paroles. Du côté ministériel, ce sont des applaudissements frénétiques ; du côté de l'opposition, des cris de colère et de malédiction, des sifflets et des huées. Cette scène irclescriptible dure cinq minutes. Le président ne peut rien faire pour
rétablir l'ordre. C'est Lamirande qui réussit enfin à obtenir un peu de silence.
—- Les noms! dit-il, je demande les noms.
Alors le greffier lit, par ordre alphabétique, les noms de ceux qui ont voté pour l’'amendement, puis les noms de ceux qui ont voté contre.
Cette formalité remplie, Lamirande se lève de nouveau.
—— Monsieur le président, dit-il, je vois que le nom du député du comité de Québec se trouve parmi les noms de ceux qui ont voté contre l'amendement. Comme il est parfaitement connu que l'honorable député s’est déjà montré très hostile au projet, j'ai lieu de supposer qu'il a voté par erreur contre le renvoi du bill.
C'est tout ce que le règlement lui permet de dire. |
Cet appel n’a aucun effet. Le malheureux n'hésite pas un instant.
— Ce n’est pas une erreur, dit-il.
Nouvelle tempête de hvées et de sifflets auxquels se mêlent les cris de : Traître ! Vendu! Le président a perdu tout contrôle sur
l'assemblée. C’est encore Lamirande qui païvient à rétablir un peu d'ordre. |
. —-C'est maintenant, dit le président, la question principale, la deuxième lecture qui est mise aux voix.
Le règlement permet de parler. Saint-Simon se lève, pâle, hagard. Le silence se fait aussitôt, car tous sont curieux d'entendre ce qu’il peut bien avoir à dire pour expliquer sa volteface.
— Monsieur le président, clame-t-il d’une voix fausse et criarde, je désire répondre aux injures dont j'ai été l’objet, en donnant la raison qui m'engage à voter cette constitution que j'ai naguère combattue. C’est tout simplement, pour moi, une question de choisir le moindre de deux maux. Je me suis vivement opposé au projet de constitution qui nous est soumis, et je le trouve encore mauvais ; mais quand je songe que si l'oppos ‘ion réussit à le faire rejeter, la province de Québec tombera peut-être entre les mains du député de Charlevoix et de ses pareils, je ne puis me décider à exposer le pays à un tel malheur. Le Canada uni qu’on veut établir laissera sans doute à désirer ; mais la Nouvelle France, fanatisée, intolérante, digne
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des temps de l’Inquisition et du moyen âge que le député de Charlevoix et ses amis veulent nous donner, serait tout simplement inhabitable. Je vais donc voter cette constitution que je n'aime pas pour épargner à notre province un malheur épouvantable,
Tant d’audace plongea l'assemblée dans une sorte d'étonnement mêlé de stupeur. Les députés français éprouvèrent un dégoût tellement profond que, ne trouvant plus aucun moyen de le manifester d’une manière suffisante, ils se turent. L'enregistrement des voix sur la deuxième lecture se fit au milieu d’un profond silence. Le résultat, du reste, était connu d'avance.
— Pour, 122; contre, 121, dit le greffer.
— The motion is carried. La motion est adoptée, fit le président.
Puis la séance est levée, et les députés se réunissent par groupes, discutant avec bruit.
— Tout espoir n’est pourtant pas perdu, dit Lamirande à ses amis Leverdier et Houghton.
Cette majorité d’une voix due à la trahison, Dieu ne peut pas permettre qu’elle fixe à tout Jamais les destinées d’un peuple.