‹ Pour la patrie [microforme]Chapitre 57 sur 69 · LE A · texte numérisé non relu

LE A

repousser la constitution, ou du moins à consentir à des amendements qui en eussent extrait une forte partie du venin que Montarval y avait mis. S'ils avaient pu gagner Vaughan à leur cause, ils auraient triomphé du coup, car ce jeune député était le chef reconnu d’un groupe de sept ou huit. Tous ces députés étaient prêts à se détacher du

parti ministériel si Vaughan leur en avait

donné le signal ; mais aucun ne voulut le

. faire sans la permission du ‘‘ capitaine”, C'était

aonc Vaughan qui tenait la clé de la situation. Il resta sourd aux arguments de Houghton, aux prières, aux supplications de Lamirande,

— Si je croyais à l'Église catholique comme tu y crois, disait-il un jour à Lamirande, le bill actuel n'aurait pas un adversaire plus acharné que moi. |

— Et qu'est-ce qui t'empêche de croire, comme moi, à l'Église catholique ? répliqua son ami.

— J'ai comme un bandeau sur les yeux de l'intelligence ; il y a comme un voile qui me cache la lumière. . .. Si je pouvais le déchirer!

— Aucun pouvoir humain ne peut ni enle-

ro dm mo »

= pre mens

ver, ni déchirer ce bandeau, ce voile, qui est très réel, nullement imaginaire. Nous, les croyants, nous le connaissons, l’Église le connaît, puisque, au jour solennel du Vendredi saint, elle demande à Dieu de l'enlever aux Juifs : “Ut Deus et Dominus noster auferat velamen de cordibus eorum. ...” Veux-tu réellement que ce bandeau soit enlevé, non de ton intelligence, car il n’est pas là, mais de ton cœur, — de corde tuo ?

— Sans doute, je le voudrais |!

— Ah! Tu le voudrais! Île te demande de me dire : je le veux. Je le voudrais et je le veux, tu le sais comme moi, n'ont nullement la même signification. Ÿe voudrais n’a jamais soulevé une paille, tandis que 7e veux transporte les montagnes. Des milliers de gens qui descendent en enfer ont répété toute leur vie : 7e voudrais me sauver.... Voilà, mon ami, la différence entre 7e voudrais et je veux.

— La différence est grande, je le comprends. Aussi, je ne dis plusje voudrais croire, mais je veux croire.

— Eh bien! si tu veux réellement croire tu vas prendre les moyens d'y arriver. La foi est un don gratuit de Dieu, sans doute.

Comme tu disais, l’autre jour, Sptrilus uôt vult sPtrat. Seulement, il ne faut pas abuser de ce texte. Il ne nous dispense pas de tout effort. L'Esprit de Dieu souffle où il veut, mais il souffle sur celui qui s'en montre digne, Le libre arbitre et la grâce, la part de l'homme et la part de Dieu dans l'œuvre du salut, voilà un profcad mystère. Chose certaine, toutefois, c'est que, pour le salut, il faut la grâce et la correspondance à la grâce, l’aide de Dieu sans laquelle l’homme ne peut rien faire d’efficace, et l’effort, le 7e veux de l'homme, sans lequel la grâce de Dieu resterait sans effet. Car Dieu, comme dit saint Augustin, qui nous a créés sans nous, ne nous sauve pas sans nous. Et bien qu'’Il ne donne pas J:s mêmes grâces à tous, à tous Il en donne assez pourles sauver s'ils voulaient y correspondre. En ce moment, il te donne la grâce de dire 7e veux croire. À toi de con. pondre à cette grâce en demandant la foi. fu connais les prières de l'Église. Promets-moi de réciter, chaque Jour, d'ici à quelque temps, trois Ave Maria et le Salve Regina, pour cbtenir la foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ, Fils de Marie.

Souviens-toi de la malediction de Notre-Sei-

— Et tu penses que cela sera suffisant: pour m'obtenir la foi ?

— Je sais que cette prière, faite dans liatention de correspondre à la grâce que Dieu te donne de désirer la foi, t'obtiendra une nouvelle grâce. Cela, j'en suis certain. Quelle sera la nature de cette nouvelle grâce? Sous quelle forme se présentera-t-elle? Quand se présentera-t-elle? Je l'ignore, naturellement. Tout ce que je sais bien, c’est que toute grâce à le quelle il y a correspondance, de notre part, nous attire une nouvelle faveur, infailliblement. Par exemple, prends bien garde de résister à cette nouvelle grâce quand elle s’offrira. Elle

peut arriver tout à coup ; elle peut ne faire que

passer devant toi pour ne plus jamais revenir. — Si je pouvais voir quelque miracle, quel-

que manifestation du surnaturel !

— Mais tu pourrais voir ressusciter un mort

“ans obtenir la foi!

— Pourtant, un semblable prodise me

prouverait que le surnaturel existe.

— Tu es tout environné de vreuves de

Texistence du surnaturel et tu n’y crois pas!

Les mira:les ne convertissent pas toujours.

gneur : “ Malheur à toi, Corozaïn, malheur à toi Bethsaïde, car si les miracles qui ont été

faits au milieu de vous avaient été faits autre-

fois dans T yr et Sidon, elles auraient fait pénitence dans le cilice et dans la cendre.” La vue des miracles ne donne donc pas toujours la foi ; du moins, cette foi qui sauve, cette foi féconde parce qu'elle est accompagnée d’un changement de vie, de bonnes œuvres, de sacrifices, de dévouement. Par contre, des milliers ont cru sans avoir jamais vu d'autre mitacle que l’Église, ce “signe dressé au milieu des nations,” selon les paroles du concile du Vatican. Mon cher ami, ne demande pas à voir des miracles; car ils pourraient se lever contre toi, comme les miracles de Notre- Seigneur se lèveront au jour du jugement contre Corozaïn, Bethsaïde et Capharnaüm,

ces villes qui voyaient des prodiges sans se

convertir, et qui seront traitées plus durement que la terre de Sodome. Demande plutôt la force de vivre selon la foi, Car tu as beau dire, si tu veux creuser jusqu'au fond de ton cœur, tu verras que c'est là où se trouve le véritable obstacle.

— Ilte semble donc que j'ai déjà la foi!

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— En effet, si la foi n'entraïînait pas un changement de vie; si la foi en Notre- Seigneur Jésus-Christ r'imposait pas plus d'obligations morales que la croyance aux vérités mathématiques, te dirais-tu incroyant ? Tu crois que deux et deux feront toujours quatre, parce que, tout en le croyant, tu peux vivre à ta guise; mais si cette croyance avait pour corollaire le pardon des injures, ou l'abandon de certains plaisirs, ou quelque autre sacrifice qui répugne à la nature humaine, tu te demanderais peut-être si, après tout, deux et deux font toujours quatre...

—- C'est peut-être vrai, murmura Vaughan.

— Sois certain que c'est vrai. C'est là où

se trouve le voile, le bandeau : sur le cœur. Remarque bien les paroles de la sainte liturgie que je citais tout à l'heure : UF auferat velamen de cordibus eorum. Vois-tu : de cordibus, non pas de mentibus.

—- Je souffre terriblement, dit le jeune Anglais. :

—— Je comprends tes souffrances. Il se livre, dans ton âme, un combat formidable entre la grâce divine et Satan. Il y a longtemps que je suis avec anxiété les péripéties

de cette lutte. Il me semble que nous touchons au moment décisif. Si tu veux que la grâce l'emporte sur Satan, prie : 7 rois Ave et le Save Regina chaque jour. . . .

Puis, comme parlant à lui-même, il ajouta à mi-Voix :

—— Je le sens, la crise par laquelle passe cette âme est intimement liée à la crise de notre patrie. Si cette âme succombe, tout est perdu ; si elle triomphe, tout est sauvé. O mon Dieu ! faites qu’elle triomphe; et si, pour mériter cette grâce, il faut un nouveau sacrifice, me voici!

Ces paroles, que Vaughan avait saisies, le touchèrent profondément.

—- Je ferai ce que tu me demandes, dit-il, je prierai. . . .

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