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scènes. Les députés ministériels, obligés de rester en nombre suffisant pour empêcher l'ajournement ‘ faute de quorum”, prennent des postures et des allures qui n’ont rien de poétique ou de distingué. Les uns, enfoncés dans leurs fauteuils, le chapeau rabattu sur les yeux, ou à demi-couchés sur leurs pupitres, dorment et ronflent. D’autres, sans fausse honte. se font apporter qui un bifteck, qui une
itelette, et combattent l'ennui à coups de fourchette. Du côté de l'opposition les banquettes sont vides. Tous sont allés se reposer dans les bureaux. Il ne reste que celui qui est chargé de continuer le débat, entouré de deux ou trois amis, en cas d’un accident quelconque. Si celui qui parle est habitué à ce jeu parlementaire, il saura se ménager.
D'abord, il parlera tr*s lentement, et s'éloignera du sujet autant qu'il le pourra sans s’exposer à un rappel à l'ordre. Il citera, à tout propos, et longuement, l'inévitable Todd, l’inéluctable May, l'inéludatble Bourinot qui étaient les auteurs classiques des parlements canadiens à la fin du dix-neuvième siècle et qui le sont encore au milieu du vingtième. Lire quelques pages de ces auteurs, cela repose l'esprit,
sinon de l'auditoire, du moins de celui qui parle, en le dispensant du travail d'arranger ses phrases ou de courir après les idées. Si les quelques amis qui restent pour assister l'orateur s'aperçoivent qu'il patauge trop et que le président est à la veille de lui ôter la parole, ils trouveront le moyen de faire naître un incident quelconque pour lui donner le temps de se ressaisir. Enfin, quand il est tout à fait au bout de ses ressources, on lui fait signe de s'asseoir, un autre prend sa place, et recommence les mêmes citations émouvantes de Todd, de May et de Bourinot. Peu à peu, les esprits se détendent, on se défâche à
gauche, on s’amollit à droite, et l'on finit par
en arriver à un compromis quelconque. C'est la fin ordinaire de ces séances qu'on prolonge ao trato.
La mémorable séance du dernier parlement
de la Confédération canadienne, commencée à trois heures du 25 mars 1846, ne devait pas se terminer par un compromis, mais par la défaite des uns et le triomphe des autres.
Toute la nuit, la discussion fut animée : ce métait pas encore un débat purement factice.
Plusieurs députés français, Leverdier entre
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autres, avaient encore réellement quelque chose à dire, et ils parlèrent avec chaleur. ‘
Le matin du 26 mars se lève gris et terne. La pluie a cessé, mais un brouillard épais enveloppe et pénètre tout. À mesure que l’avant-midi s'écoule, l'aspect de la chambre devient plus triste. Le parquet est jonché de journaux froissés, de chiffons de papiers, de livres bleus. Les orateurs qui se succèdent ne parlent visiblement plus que pour gagner du temps. Vers onze heures,’ Houghton reçoit une dépêche de Vaughan, datée de Saint-Martin : ‘“ Tenez bon, nous serons à Ottawa à midi et demi.” Il n’y a plus rien à redouter : il est impossible maiïntenant à l'ennemi de préparer un nouvel accident de chemin de fer: Le chef de l'opposition montre donc librement la dépêche à ses collègues.
Elle passe de mains en mains.
— Encore un coup de cœur, dit Houghton, il nous arrive du secours.
L'animation qui se manifeste du côté de l'opposition après la lecture de cette dépêche n'échappe pas à Montarval qui n’a presque pas quitté son siège depuis la veille. Une colère sombre et impuissante l'agite. ;
Le bruit se répand rapidement que Lamirande et Vaughan arrivent et que ce dernier est maintenant contre le projet de loi. L’excitation est à son comble. Les tribunes se remplissent, les députés prennent leurs sièges. Il y a une sorte de fièvre dans l'air. Chacun sent que-le dénouement est proche.
Enfin, à une heure moins quelques minutes, Lamirande et Vaushan entrent dans la salle des délibérations. Une longue salve d’applaudissements les accueille. Puis, beaucoup de députés vont offrir leurs condoléances à Lamirande : la mort de sa fille était déjà connue, bien que les circonstances extraordinaires qui l'ont accompagnée n’eussent pas encore été révélées. Tous sont frappés du changement survenu chez Vaughan. Ce n'est plus le même homme rieur, insouciant, quelque peu sceptique. Îl est grave, maintenant, mais sans une ombre de tristesse. Au contraire, une joie calme est empreinte sur ses traits qui respirent un je ne sais quoi de doux, de noble, de grand qu’on n’y avait jamais remarqué.
+ Le député qui avait la parole lorsque Lamirande et Vaughan sont entrés voit qu'il n’a plus besoin de continuer son discours. Il y
met fin ex abrupto, faisant grâce à la Chambre de plusieurs pages de Maÿ qu'il se préparait à lire. Les précédents n'ont plus d'intérêt pour personne. C'est l'avenir qu’on veut connaître.
— Monsieur le président, dit Vaughan, aussitôt qu'il put prendre la parole, je me.
propose de voter contre la dernière lecture de ce projet de constitution que j'ai toujours défendu avec opiniâtreté. Mais je veux, auparavant, dire à la Chambre, en quelques mots, la raison de ce changement radical qui s’est opéré dans mes opinions politiques. Mes idées politiques ont complètement changé parce quil s'est produit en moi un profond changement moral. On a beau dire, la religion, c'est-à-dire le lien qui nous unit à Dieu, aura toujours une influence prépondérante sur la politique, c’est-à-dire sur le lien qui unit les - hommes entre eux. L'homme qui croit réellement en Dieu, principe et fin de toutes choses ; homme qui croit réellement en Jésus- Christ, Fils de Dieu, venu en ce monde pour racheter le genre humain et nous ouvrir le ciel; l’homme qui croit réellement en la sainte Eglise catholique, fondée par Jésus-Christ sur Pierre et les apôtres pour continuer à travers
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les âges son œuvre de rédemption et de salut : l'homme: qui croit fermement à ces grandes vérités fondamentales ne peut pas voir les choses de la politique de la même manière que celui qui n’y croit pas. Quand je dis les choses de la politique, je parle de la vraie politique, non des questions de voies ferrées, de navigation, de commerce; mais de ces grands problèmes dont la solution décide de l'avenir des peuples. Jusqu'ici, en discutant le projet de constitution dont la chambre est saisie, je n'envisageais que le côté purement humain de la question; je ne voyais que la grandeur et la prospérité matérielles du pays: et il me semblait que cette grandeur serait mieux assurée par l'union étroite des provinces que par leur séparation. Je m'aperçois maintenant que même au point de vue terrestre j'étais dans une étrange erreur, tant il est vrai qu'on ne voit pas bien les choses de ce monde à moins de s'élever au-dessus d'elles. Mais en ce moment la grandeur matérielle du pays me paraît d’une importance toute secondaire. La question qui s'impose à mon esprit, avant toute autre, la voici: Cette constitution .que nous sommes appelés à voter n'est-elle pas destinée à mettre
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des entraves à l'action de l’Église catholique, à détruire cette action entièrement si c'était possible ? Les pièces qui nous ont été communiquées, l’autre jour, prouvent que cette constitution a été conçue dans une pensée
hostile à l'Église, au salut des âmes, par con-
séquent. Hier, j'étais prêt à voter cette constitution quand même, à la voter tout en voyant qu'elle devait servir à opprimer l'Église, à ruiner la foi. J'étais prêt à commettre ce crime politique, parce que pour moi, matérialiste insensé, courbé vers la terre, jJ'attachais une plus grande importance aux choses qui passent qu'aux choses de l'éternité, aux questions d'étenuue territoriale et de prestige national qu'au salut ou à la perte des âmes. Aujourd’hui, si cette constitution devait nous assurer le plus grand, le plus riche, le plus puissant empire du monde et ne mettre en péril que le salut d’une seule âme, je sacrifierais volontiers ma vie plutôt que de la sanctionner par mon vote. Et si ce grand changement s’est opéré en moi, si je vois les choses tout autrement que je les voyais hier, c'est que je suis parti d'ici incroyant et que je
reviens croyant. Je reviens croyant comme
mon ami. La lumière qui l'éclaire m'éclaire.
Tout ce qu'il croit, je le crois, tout ce qu'il aime, je l'aime, tout ce qu’il adore, je l'adore, tout ce qu'il espère, je l'espère. On me demandera peut-être comment, à quelle occasion ce changement s’est opéré. C'est là un sujet trop sacré, trop intime pour que je puisse même l’effleurer ici. Qu'il me suffise de dire que l'effet, si étonnant qu'il vous paraisse, est encore bien moins extraordinaire que la cause qui l’a produit. Et maintenant un mot à ceux de mes amis que j'ai pu aveugler par mes sophismes en faveur de ce projet néfaste.
S'ils ne peuvent envisager la question comme je l’envisage aujourd’hui, au point de vue surnaturel, qu'ils l’envisagent au moins comme l’honorable chef de l'opposition, au point de vue de la saine raison. Qu'ils considèrent que cette constitution est dirigée contre la religion, la langue, la nationalité de tout un peuple; qu’elle a pour objet l'unification du Canada par la destruction de ce qu'un tiers de notre population a de plus cher au monde.
‘Qu'ils se persuadent qu'une œuvre politique
fondée sur une pareille base ne saurait être ni féconde, ni stable. C'est dans la séparation
que nous trouverons la véritable grandeur, la véritable prospérité, parce que nous y trou verons la paix.
Le jeune Anglais reprit son siège, et il se fit un grand silence, à la fois solennel et émotionnant, et plus approbateur qu'un tonnerre d’acclamations. La Chambre avait compris que toute manifestation bruyante aurait été déplacée en. pareil moment. Pas un seul député ne se leva ensuite pour prendre la parole. Tout était dit, tout était fini.
Houghton et Lamirande fir de nouveau la motion de rigueur : “ Que ce bill ne soit pas lu une troisième fois maintenant, mais dans six mois.” Le président mit cette proposition aux voix. Le résultai de l’épreuve n'était pas douteux, car il était bien connu que Vaughan entraînerait avec lui au moins sept députés.
Ce déplacement de huit voix mettait le gouvernement en minorité de onze. 127 contre 116, tels furent les chiffres que donna le greffier.
À peine le président a-t-il proclamé ce résultat, que l'opposition, restée silencieuse
après le discours de Vaughan, éclate en applaudissements insolites et se livre à une démonstration de joie délirante. Les députés se donnent de chaleureuses poignées de mains, se félicitent, rient, pleurent, trépignent, frappent sur leurs pupitres, poussent des cris insensés, jettent en l'air les menus objets qui leur tombent sous la main; tant il est vrai que les
. hommes les plus graves deviennent parfois de
véritables enfants sous le coup d’une forte émotion. Lamirande seul est calme au milieu de cette tempête.