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cela formait un tableau digne, par sa suavité, du pinceau de Raphaël.
Il était près de dix heures du soir lorsque la cérémonie fut terminée.
Et maintenant, dit Vaughan, retournons au plus tôt à Ottawa. J'ai un grand devoir à remplir là-bas, de grands torts à réparer.
— Faut-il que je m'éloigne sitôt de mon enfant! dit Lamirande ; j'aurais voulu passer la nuit auprès d'elle. Nous pourrions prendre le premier train demain matin. Je me sens l’âme brisée parl'émotion. J'ai besoin de quelques heures, non de sommeil, mais de prière,
— Soit, répliqua son ami, mais il faut que je télégraphie un mot à Houghton. |
Il se rendit à un bureau voisin et télégra:
phia au chef de l'opposition :
“ Pour l'amour de Dieu, ne laissez pas mettre la troisième lecture aux voix avant notre retour.”
Puis il retourna au couvent, et les deux amis, avec le Père Grandmont, passèrent la nuit dans la prière et de pieux entretiens.
Vaughan édifia ses deux compagnons par les élans de sa foi, par sa ferveur, par sa piété tendre «t confiante comme celle d’un enfant.
De grand matin, le Père Grandmont dit la messe. Lamirande et Vaughan reçurent de sa main la sainte Communion. Vaughan était tout radieux, transfiguré.
— Que Dieu est bon, dit-il, à son ami, que Sa grâce est puissante! Mon cœur était de glace, il y a quelques heures à peine: maintenant, il est tout de feu. Naguère, je ne voyais rien de beau, rien de grand en dehors des choses matérielles et humaines : à présent, tout ce qui est terrestre me paraît petit et insignifant. Auparavant, le ciel était bien loin et encore plus incertain ; maintenant, la vie future est pour moi la vie réelle par excellence, et la vraie patrie est là-haut. Le vrai bonheur, je ne l'ai jamais éprouvé avant ce jour, la vraie Joie m'était inconnue. Je suis tout changé, et tout me paraît changé. Je vois tout autrement, je comprends tout autrement, la vie, la mort, le monde, les hommes, les événements, le passé, le présent, l'avenir. Et c’est la grâce divine qui a opéré ce changement prodigieux en moi.
N'est-ce pas que cette grâce est puissante et que Dieu est bon ?
Lamirande était ravi d'entendre son ami
chanter son bonheur dans ce langage enthousiaste,
— Oui, répondit-il, Dieu est infiniment bon et Sa grâce, infiniment puissante; mais Sa bonté ne se manifeste pas toujours de la:
même manière, et Sa grâce, pour être toujours puissante, n’est pas toujours sensible. Ton âme est inondée de délices. (C’est un véritable avant-goût du ciel. Dieu t'accorde sans doute cette faveur pour te confirmer dans Son service. Mais ne sois ni surpris, ni affligé, ni découragé, si, plus tard, cette ferveur délicieuse que tu ressens aujourd’hui est remplacée par une sécheresse désolante, un dégoût affreux ; si le ciel qui te paraît maintenant tout près et souriant, s'éloigne et semble d’airain ; si ton âme, en ce moment pleine d’onction et de nobles pensées, se fait aride comme le désert ; si la prière, qui est aujourd’hui un élan naturel et spontané de ton cœur vers Dieu, devient une véritable corvée, plus pénible que le plus dur labeur. Notre-Seigneur éprouve souvent par la sécheresse ses plus fidèles serviteurs. Cette épreuve t'est peut-être réservée. Si elle t'arrive un jour, ne te laisse pas abattre. Prie, quand même tu ne trouverais aucune
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satisfaction dans la prière, quand même il te semblerait que tu n’aimes plus Dieu et que Dieu ne s'occupe plus de toi. C’est que la prière faite dans la sécheresse peut être plus agréable au ciel que les oraisons qui sortent sans effort du cœur plongé dans la ferveur sensible. C’est sur les rochers arides, plutôt que sur les terres plantureuses, que l’on trouve les fleurs aux nuances les plus délicates, au parfum le plus exquis.
L'entretien fut interrompu par les préparatifs du départ. Lamirande, accompagné par Vaughan et le Père Grandmont, se rendit une dernière fois à la chambre mortuaire. Longtemps, il regarda sa fille bien aimée. La nature réclama ses droits : il versa d’abondantes larmes qui n'avaient cependant rien d’amer.
Puis, triomphant de cette dernière faiblesse, il s'écria :
— Mon Dieu! je Vous remercie des bienfaits que Vous venez de répandre sur nous.
En retour d’un léger sacrifice, Vous m'avez accordé la conversion de mon ami, et par cette conversion, Vous avez assuré l'avenir de la patrie. Le sacrifice est en effet léger aux yeux de la foi, bien qu'il ait déchiré affreuse-
ment mon cœur. Ma fille est infiniment heureuse auprès de ‘”us, et la séparation, si douloureuse soit-elle, n'est que momentanée au regard de l'éternité. 7ît pour récompenser ma souffrance de quelques années, librement acceptée, Vous délivrez tout un peuple du joug de Satan; Vous renversez les derniers obstacles accumulés par l'enfer pour empêcher ce peuple de parvenir à ses destinées providentielles ; Vous garantissez la liberté de Votre Église en ce pays; Vous facilitez ainsi le salut de millions d’âmes encore à naître. Tous ces bienfaits inestimables, Vous les accordez généreusement parce qu'un cœur humain a eu la grâce de s'immoler pour l'amour de Vous.
Mon Dieu! je Vous remercie et je Vous bénis!
À peine Lamirande et Vaughan étaient-ils partis d'Ottawa pour Québec que Muntarval en fut averti; car il avait ses espions qui le tenaient au courant de tout. Le malheureux Duthier n'avait pas été le seul au service du chef de la secte. La nouvelle de ce départ subit. et la connaissance de l4 cause pénible qui l'avait motivé jetèrent Montarval dans un
trouble étrange qu'il ne pouvait s'expliquer. Il avait le pressentiment que le dénouement approchait, et qu’il lui serait fatal ; et ce voyage lui semblait avoir quelque rapport, qu'il ne pouvait ni découvri: ni même soupçonner, avec la ruine prochaine de tous ses projets.
Une heure avant le commencement de la séance, il se renferma dans une pièce secrète de la inaison qu'il occupait, pièce où personne ne pénétrait jamais, sous aucun prétexte.
Cette chambre, toute tendue de rouge, était un temple satanique. Les hideux emblêmes du culte infernal s’y étalaient. Montarval, en proie à une sombre agitation, se plaça devant une sorte d’autel où brûlait de l’encens et commença une horrible évocation :
: — Viens, Eblis ! Dieu de la désolation infinie et du désespoir sans bornes ; Inspirateur de toute révolte contre les lois cruelles de Jéhovah, de toute haine de l’abjecte vertu et de l'infâme sainteté ; Sublime Auteur de tout orgueil, de tout crime, de tout péché, de toute douleur, de toute mort, de tout ce que les prêtres d'Adonaï appellent le mal; Vaillant Destructeur de la tyrannie éternelle, Ennemi Implacable du Christ, de son Eglise, de ses prêtres ;
Infatigable Libérateur de la race humaine; Toi qui détournes les hommes des jouissances humiliantes du ciel et les prépare aux âpres délices de ton royaume de feu et de liberté ; viens, Ô Esprit de vengeance, Eternel Persécuté, Révolté éternel ! Voici l'heure suprême |! Moi, ton fidèle serviteur, je n'aperçois plus bien le chernin à suivre, les ténèbres m'environnent, les hésitations m'assaillent, les noirs pressentiments me poursuivent. Viens me révéler ce que va faire celui des mortels qui combat notre projet avec le plus d’archarnement, viens me montrer comment obtenir le succès final.
Pendant qu'il parlait, un souffle glacial remplit la pièce. Puis, au milieu de la fumée blanche de l’encens, une forme vague de proportions gigantesques se dessina; et une voix qui semblait venir du lointain se fit entendre.
— lie puissance plus forte que ma toutepuissance m'empêche de communiquer librement avec toi en ce moment. Cette puissance hostile, je la vaincrai un jour, j'en délivrerai l'univers entier; mais maintenant, elle me tient cruellement enchaîné. Il ne m'est possible
que de te dire ceci: Ne perds pas une minute, précipite les événements... .
La voix se tut subitement et la forme s'évanouit.
La discussion sur la troisième lecture du projet de constitution commença à l’ouverture de la séance à trois heures. Le premier ministre exprima l'espoir que les débats ayant déjà plus qu'épuisé le sujet, la chambre remplirait la formalité de la troisième lecture sans délai : ressasser les arguments que tant
de députés avaient fait valoir pour et contre le projet serait une perte de temps regrettable. Il fit clairement entendre que les ministres s’opposeraient à l’ajournement de la séance avant que la question fût mise aux Voix.
Houghton, Leverdier et les autres chefs de l'opposition ne se laissèrent pas arrêter par les sophismes de sir Henry. Ils étaient déter- minés à proionger le débat jusqu’au retour de Lamirande, coûte que coûte; non qu'ils eussent, à part Leverdier, le moindre espoir de rien gagner ; mais parce qu'ils respectaient et.
aimaient trop leur collègue pour ne pas lui donner cette dernière marque de leur sympathie et de leur estime: A cause de la faible majorité du gouvernement, ils n'avaient plus à redouter une application arbitraire de la clôture : le groupe de Vaughan, favorable pourtant au projet, ne l'aurait pas permis. Le débat recommença donc plus acerbe que jamais.
Seulement, le mot d'ordre était donné du côté ministériel: pas un député de la droite ne se levait pour répondre aux arguments de la gauche. (1) Celle-ci dut supporter seule, encore un” ‘ois, tout le fardeau de la discussion.
Vers dix heures du soir Houghton reçut la dépêche de Vaughan. Il la montra à Leverdier et à trois autres députés français dont Le parfaite discrétion lui était connue.
— Prenez bien garde, leur dit-il, d'en souffier mot à qui que ce soit.
— Pourquoi? lui demanda Leverdier. C'est pourtant de nature à ercourager ras amis; car cette dépêche indique clairement que
(1) On le sait, dans les parlements où prévalent les coutumes anglaises, les députés de l'opposition siègent toujours à la gauche du président, quelles que soient leurs opinions politiques ou religieuses.
Vaughan a subitement changé d'idée et qu'il sera avec nous.
— Et c'est précisément parce que cette dépêche dit clairement que Vaughan est avec nous que je vous conjure d'en garder le secret absolu. Je vous l'ai montrée, à vous quatre, pour que vous ne soyez pas tentés de fair un seul instant; mais, encore une fois, pour l'amour de Dieu, n’en soufflez mot à personne; car si cette nouvelle parvenait à certaines oreilles,que vous pouvez voir d'ici, nous arrions, sans aucun doute, un nouvel accident de chemin de fer à déplorer; et cette fois l'accident pourrait mieux atteindre son but infernal.
—— Vous pensez! dit l’un des quatre.
—— J'en suis intimement convaincu, répondit le chef de l'opposition. La seule chose qui pourrait empêcher un nouvel accident de se produire, si certain personnage était mis au fait ue ce que nous savons, c’est que les deux individus soupçonnés d’être les auteurs de la récente catastropae viennent d’être .arrêtés à Montréal. Mais ils peuvent n'être pas seuls de leur espèce. De sorte que, gardez le secret de cette dépêche, si vous aimez Lamirande et Vaughan, et si vous voulez servir votre pays.
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— Ne craignez rien, lui répondit-on. Mais si ces deux misérables sont pris, ils diront peutêtre le nom de l'instigateur de leur crime.
— C'est possible, pourvu que cet instigateur ne leur ouvre la porte de la prison avec une clé d'or, ou quelque autre d’un métal moins précieux.
À minuit, Houghton proposa l’ajournement de la Chambre, disant que la séanc : ax duré assez longtemps, qu'il n'était pas raisonnable de forcer les députés à se prononcer définitivement sur une aussi grave question sans leur donner le temps de réfléchir, qu’une journée de délai ne mettrait pas le pays en danger. Il s'engageait, comme chef de l'opposition, à laisser terminer le débat à la fin de la prochaine séance, si, de son côté, le gouvernement voulait consentir à l'ajournement de la Chambr Mais les ministres repoussèrent cette projc sition, déclarant qu'ils ne consentiraient à l’ajournement de la Chambre qu'après le vote sur la troisième ':cture.
Ce refus hautain et brutal eut un excellent résultat : il exaspéra au dernier point les
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membres de l'opposition. Les esprits étaient montés, et on résolut, à gauche, de tenir tête
au gouvernement, de prolonger la séance.
indéfiniment. C'était précisément ce que Houghton et Leverdier voulaient : Lamirande et Vaughan auraient maintenant le temps de revenir. La gauche s'organisa donc pour le reste de la nuit.
Comme l'opposition à l'ajournement venait du gouvernement, c'était aux ministériels qu'incombait la tâche de maintenir la présencé d'un nombre suffisant de députés pour permettre à la chambre de siéger. La gauche n'avait qu'à fournir les orateurs pour les douze heures, de minuit à midi. Houghton trouva facilement douze de ses partisans prêts à parler chacun une heure. Il comptait sur le retour de Vaughan vers midi; sil n'arrivait pas, il serait possible de faire une nouvelle combinaison qui prolongerait la séance jusqu’au soir.
Qui n'a été témoin d’une de ces séances où la minorité, pour protester contre ce qu'elle considère comme une injustice, une tyrannie de la part de la majorité, décide de siéger
indéfiniment. L'élément comique et même
grotesque se mêle presque toujours à ces